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David Meyer et Jean-Pierre Sonnet : « Y a-t-il un problème dans le judaïsme d’aujourd’hui ? »

Nous rappelons souvent l’engagement de l’AJCF dans la lutte contre l’antisémitisme en citant nos statuts, article 2 : « Elle combat l’antisémitisme, le racisme et toute haine des autres cultures et religions. ».

Nous voulons aujourd’hui assurer nos amis chrétiens de notre soutien devant le nombre croissant d’agressions de divers types dont ils sont les victimes, parfois jusqu’à la mort dans certains pays du Moyen-Orient.

Nous relayons le texte de David Meyer et Jean-Pierre Sonnet, un juif et un catholique, une réflexion pour le dialogue à l’écoute des chrétiens.

Y a-t-il un problème dans le judaïsme d’aujourd’hui ?

Par David Meyer, Rabbin et Jean-Pierre Sonnet, s.j.,
Professeurs à l’Université Pontificale Grégorienne, Rome

Le site du Patriarcat latin de Jérusalem a publié le 15 janvier 2014 l’analyse d’un rabbin et d’un jésuite sur un sentiment antichrétien croissant dans certains milieux juifs radicaux.

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Le nouvel an, qu’il soit civil ou religieux, est toujours l’occasion d’un examen de conscience ; il est un moment qui permet d’envisager le futur et de revenir sur le passé. Au long de l’année écoulée, un nombre inquiétant de sites chrétiens en Israël ont été vandalisés par des groupes de Juifs radicaux, bien au-delà de ce qui a été rapporté par les médias. L’année 2013 a malheureusement vu une augmentation de ces actes de tagging, pratiqués le plus souvent à l’encontre des communautés musulmanes, mais visant également le christianisme et les chrétiens. Des messages tels que « Nous vous crucifierons », « Jésus est mort » et « mort au christianisme  » sont apparus sur les murs d’édifices chrétiens en Israël. Pour mesurer la fréquence de ces actes, il est désormais possible de consulter une liste mise à jour sur Wikipédia, sous l’entrée « List of Israeli price tag attacks ». Il y a quelques semaines, un prêtre que nous connaissons a fait en outre une expérience pénible, un jour où il portait la soutane, dans un trajet entre la porte de Jaffa et le quartier juif dans la vieille ville de Jérusalem : il a été la cible de crachats de la part de six personnes, des hommes ou encore des familles de la communauté Haredi. La haine ne se limite jamais à des « tags » sur les murs et les briques. Loin d’être des cas isolés, ce sont là des expériences récurrentes dans la communauté chrétienne. Elles ne peuvent être ignorées.

Pour ceux qui suivent l’état des relations entre Juifs et Chrétiens, ces attaques récentes ne constituent pas une surprise. Au cours des dernières années, des actes et des attitudes pour le moins désobligeants à l’égard des chrétiens et du christianisme sont devenus de plus en plus courants, au point de s’inscrire dans le quotidien de certains cercles juifs en Israël. À quiconque a le sens de l’histoire, de tels mots et de telles attitudes remettent en mémoire les périodes les plus sombres de l’antisémitisme européen, lorsque les Juifs furent la cible de sentiments chrétiens anti-juifs. En ces lieux et en ces temps, ce furent les Juifs et les synagogues qui furent l’objet de moquerie, de haine et de violence physique. L’histoire se retournerait-elle dès lors sous nos yeux ?

Ce serait une erreur de croire que ces épisodes d’antichristianisme soient le fait d’individus isolés, de Juifs provenant des marges de la société, ou encore d’imaginer que ces actes dérivent uniquement de motivations politiques. Les auteurs de telles agressions n’expriment certainement pas l’opinion de la majorité ; ils sont en outre, très probablement, des personnes dérangées. Il n’empêche, toutefois : l’absence de réactions décidées, profondes et répétées, de la part des leaders juifs israéliens, religieux ou non, crée un malaise. À l’exception de quelques initiatives courageuses de soutien et de compassion ou encore de mots de condamnation de la part de certaines figures politiques ou religieuses, le judaïsme dans son ensemble semble se retirer derrière un silence embarrassé. Ne serait-il pas avisé d’y reconnaître un « silence coupable », révélant que quelque chose fait problème dans le monde juif, en Israël ou ailleurs, qui réclame une attention urgente et une forme de réparation ?

Il y a plus de soixante ans, un penseur juif français, Jules Isaac, a eu l’audace de porter jusqu’aux portes de Rome une vision prophétique. Il exprima au Pape Pie XII et, après lui, au Pape Jean XXIII, qui allait devenir un ami proche, la nécessité urgente d’amender les relations judéo-chrétiennes. Isaac mit au défi des siècles d’enseignement chrétien en demandant de transformer l’enseignement du mépris en enseignement de l’estime. L’initiative fut audacieuse ; en fin de compte, elle prépara le Concile Vatican II et la Déclaration Nostra Aetate.

Alors que les mécompréhensions de l’Église à propos du judaïsme n’ont pas toutes été surmontées et que des efforts et une vigilance s’avèrent toujours nécessaires, il semble qu’un défi symétrique soit aujourd’hui une priorité. Le judaïsme a également à faire face à ses propres démons et à s’engager résolument dans un retournement de son enseignement du mépris à l’égard du christianisme en un enseignement de l’estime. Si cela n’est pas fait, les attaques antichrétiennes dont nous sommes les témoins ces mois-ci pourraient devenir la marque distinctive de certains cercles juifs.

Dans une œuvre midrashique ancienne (Eikhah Rabbah II, 13), une affirmation audacieuse est faite aux noms de Rabbi Huna et Rabbi Yossi : « S’ils te disent qu’il y a de la sagesse au sein des nations du monde, crois-les. S’ils te disent que la Torah se trouve au sein de ces nations, ne les crois pas  ». Les sages des temps anciens ont eu l’intelligence et le courage de le reconnaître : si la Torah est bien le propre d’Israël, le judaïsme n’a pas pour autant le monopole de la sagesse. Le Midrash nous enseigne qu’il y a des sagesses que le judaïsme ne détient pas par lui-même et qui se trouvent ailleurs qu’en lui-même : dans les cultures et les religions des nations du monde. N’oublions pas que Moïse devint d’autant plus sage grâce aux conseils de sagesse sociale qu’il reçut de son beau-père, Jéthro, le Madianite.

Le respect authentique à l’égard de l’« autre » requiert bien sûr tolérance et décence ; de manière plus importante encore, il requiert de reconnaître que cet « autre » est le porteur d’une sagesse à laquelle on n’a pas accès à partir de soi-même. Dès lors, si le Judaïsme d’aujourd’hui désire s’engager dans la transformation de son enseignement du mépris en enseignement de l’estime, comme l’Église s’est engagée à le faire, en affrontant bien des défis, des régressions possibles et même des échecs (à envisager chaque fois avec lucidité, honnêteté et humilité), il doit s’engager de manière urgente dans un nouveau type de dialogue avec le christianisme. Un dialogue qui ne se satisfera pas d’articles comme celui-ci ou de prises de position de figures isolées et amicales, mais qui poussera les leaders et rabbins juifs à rechercher dans les traditions et enseignements de l’Église une sagesse véridique et essentielle, tout comme l’Église s’est désormais mise à l’école de la sagesse du judaïsme, tant rabbinique que biblique.