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Florence Taubmann : Esprit du temps ?

Antisémitisme, racisme, engouement pour le Front national …. tout ceci nous inquiète profondément, d’autant plus que discours et analyses visant à s’y opposer semblent sans effet. La pédagogie s’y casse les dents, la raison s’y perd, les bonnes volontés s’y désespèrent.


Les causes économiques, sociales, européennes, mondiales, sociétales peuvent s’ajouter les unes aux autres pour expliquer une crise de valeurs, un climat de protestations extrêmes, le recours facile aux boucs émissaires ! Mais on sent bien que, lorsqu’une machine de haine lance ses moteurs, il convient également de se pencher sur l’âme humaine et ses ressorts. Derrière les mouvements collectifs il y a des intimités, des sentiments, ressentiments, angoisses et obscurs désirs souvent comprimés qui ne demandent qu’à se révéler quand l’occasion se présente.

Et l’occasion la plus productive est souvent l’événement personnel « goutte d’eau qui fait déborder le vase » de l’injustice ou de l’humiliation et provoque la colère. Mais deux autres conditions optimisent cette révélation : la parole démagogique des donneurs d’explications et de solutions « simples et évidentes », et la jouissance d’une communion toute nouvelle avec des alter ego. Parodie de la pédagogie, la démagogie semble attester l’ intelligence de ceux à qui elle s’adresse, en remplaçant toutefois l’exigence des maîtres enseignants par la séduction des slogans . « Comme vous avez raison de penser que le mal vient d’ailleurs, que tous nos problèmes sont liés à l’immigration, que les juifs ont trop de pouvoir …. et surtout comme vous êtes sages et courageux de vouloir participer à notre projet de salut public ! ». Ce fond de messianisme laïcisé est porteur car il crée une sorte de ferveur complice, un semblant de fraternité, ou plus exactement cet « encamaradement » désigné par Sébastien Haffner dans son livre « Histoire d’un allemand » écrit en 1938 et paru en 2003, pour qualifier le processus d’engouement provoqué par l’idéologie nazie dans la population allemande au début des années 30.

Il y a quelque chose de religieux dans la protestation extrême car cela touche aux tréfonds et aux passions de l’âme humaine. Parvenir à exprimer et à justifier un instinct de haine provoque soulagement et jouissance, même si ce n’est que momentané. Et l’encamaradement démultiplie cette force de justification, il positive de manière perverse cette jouissance. Par conséquent les propos antisémites, racistes, anti-roms ou anti-élites ont toutes les chances de proliférer dès lors qu’ils créent de la communion et des réseaux de plus en plus importants via internet. Leurs succès appellent un plus grand succès, d’autant plus que « l’autre » ou « les autres » sont des sujets inépuisables pour alimenter les peurs, la jalousie, les rancœurs. Ni les dénonciations indignées, ni l’évocation des valeurs républicaines, ni les leçons d’éthique évangélique ne peuvent gagner contre la tentation des plaisirs troubles offerts par les faux messianismes. Et même si les lendemains révèlent leur incapacité à résoudre les problèmes et les crises, il est faux de penser que les séduits reviendront en grand nombre à plus de raison et de sagesse. Quand s’affaiblit la jouissance de l’enthousiasme, il reste celle de l’éternel ressentiment, qui a le mérite d’éviter de rendre les armes.

Qu’opposer à cela ? Il n’y a pas de remède miracle et surtout pas les leçons de morale. Mais derrière des solutions concrètes de sortie de crise : emploi, justice, clarté et fiabilité des projets d’avenir d’une société, il restera à s’interroger sur l’intériorité humaine, ce qui provoque l’orientation d’une âme vers le rejet de l’autre ou vers l’ouverture à l’autre, vers le désir de tyrannie ou vers l’amour de la liberté. A partir de là l’enjeu sera toujours de transformer la jalousie morbide de l’antisémite en émulation salutaire de la réflexion, le fantasme purificateur du raciste en hospitalité intégratrice, la peur excluant les autres en compréhension objective et intéressée des défis que nous pose une société de brassage.

L’avenir de la France est une question passionnante, et il faut la maintenir ouverte, à la hauteur de son histoire. Le Front national, par ses fausses réponses et son utilisation démagogique des mythes du passé, veut nous priver de ce questionnement. Comme les antisémites et les racistes de tous poils veulent nous priver du meilleur de nous-mêmes : cet esprit de curiosité, de générosité et de liberté qui a fécondé notre culture depuis la nuit des temps et nous a permis, quand il en était besoin, de lutter contre la tyrannie.

Pasteur Florence Taubmann , Présidente de l’AJCF, 25 mars 2014