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La Tour de Babel, par Liliane Apotheker

Paru dans le mensuel Témoignage chrétien du 30 mai 2013, publié sur le site AJCF avec l’accord du magasine.

Réflexion à partir de Gn 11, 1-5.

Toute la terre avait une même langue et des paroles semblables. Or, en émigrant de l’Orient, les hommes avaient trouvé une vallée dans le pays de Sennaar, et ils résidèrent là. Ils se dirent l’un à l’autre : « Allons préparons des briques et cuissons-les au feu. » Et la brique leur tient lieu de pierre, et le bitume de mortier. Ils dirent : « Allons, bâtissons-nous une ville, et une tour dont le sommet atteigne le ciel ; faisons-nous un nom pour ne pas nous disperser sur toute la face de la terre. »
Genèse 11 versets 1-5, traduction du rabbinat.

Qu’avons nous retenu de cet épisode qui a de tout temps considérablement marqué les esprits : des tableaux entre autres de Breughel l’Ancien, des films et même des jeux vidéos. Une forme de folklore a pénétré nos langues européennes avec des mots comme « to babble » en Anglais, « babbelen » en Néerlandais et « blabla » en Français, ces mots indiquent qu’en l’occurrence seul les sons sont audibles, le sens restant confus.
Dans un premier temps, cet épisode semble dire que la diversité des langues est une punition infligée à l’homme, la réalité de notre village planétaire le dément tous les jours. De plus l’idée d’une langue pour tous a bien germé dans l’esprit de L.Zamenhof un médecin né en Pologne en 1859, mais l’espéranto qui porte un si joli nom n’a jamais pu s’imposer.

Pour le lecteur chrétien ce texte peut paraître préjudiciel à la vocation universelle qui tout naturellement l’habite. Mais ce qui peut être lu comme une Pentecôte à l’envers, a aussi un sens différent.

La tradition juive pense l’universel à partir du particulier et se méfie de l’uniformité désirée par ces migrants qui parlent la même langue, ou d’une même lèvre, et disent peu de choses (verset 1), alliant ainsi la forme et le fond.

Cet épisode se situe juste après celui du déluge et de l’alliance établie par l’Eternel avec Noé et ses fils. Dieu place son arc dans la nuée (Gn 9, 12), et cet arc, devenu l’arc-en-ciel qui nous réjouit toujours, nous rappelle qu’il n’y aura plus de déluge pour anéantir la terre. Dieu nous communique son projet de salut universel par les lois dites Noahides qui constituent un programme minimum commun et nous donne la belle bénédiction biblique de croissance et de fécondité : « Croissez et multipliez, et remplissez la terre » (Gn 9, 1)
Suite à cela, les fils de Noé s’établissent chacun selon sa langue, et clan par clan. Ce constat est répété pour chacun des fils de Noé. Ils parlaient donc des langues différentes.

Les hommes de Genèse 11 quittent dès lors délibérément le Levant « Mikedem »et se détachent ainsi de leur « antériorité » (un sens possible pour Kedem en Hébreu) ou comme le dit un midrash : « leur cœur délaissa celui qui est antérieur au monde ». Ils s’installent dans une vallée, qui pourrait fort bien être une brèche. Brique par brique, avec comme seul horizon une préoccupation matérielle, ils construiront une porte du ciel, Bab-Ilu, sans évoquer une seule fois le nom de l’Eternel. Il ne s’agit pas pour eux de construire une cathédrale ou de s’élever spirituellement, mais de conquérir cet espace pour eux-mêmes afin de se faire un nom, qui ne serait plus l’indicible Nom du maître du monde. La littérature rabbinique relève que ces hommes ne se parlent que pour accomplir leur idée folle, que le totalitarisme vient très vite supplanter les modalités du vivre ensemble. Il y a même comme un appauvrissement du langage qui ne sert plus qu’un seul dessein. Ces hommes ont peur d’habiter la terre qui pourtant leur est donnée, ils craignent un nouveau déluge, et surtout la dispersion.

Cette tour est très différente des autres mouvements ascensionnels du récit biblique, elle cristallise l’orgueil, la crainte, et avant tout le manque de confiance en Dieu. Les hommes qui la construisent ont quitté leur passé qui aurait dû leur apprendre bien des choses et encourent un danger bien défini, celui de ne vivre que dans la dimension collective avec l’uniformité pour seul horizon.

La diversité des langues, des cultures et des religions est une bénédiction pour les humains, la parole doit servir comme véhicule à cette richesse, les portes d’accès au ciel sont multiples.
C’est cette belle mosaïque que Dieu rétablit en mélangeant les hommes et les langues, cette dispersion est prévue dès l’origine, c’est bien la terre qu’il nous faut peupler et pas le ciel !