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Les sources juives du "Notre Père"

par Colette Kesler

Cet exposé a été fait par Colette Kessler, théologienne juive, dans le cadre d’un Synode de l’Eglise Réformée d’Alsace et de Lorraine [4].

L’appellation de Dieu : Notre Père
Le terme de Père pour désigner Dieu, contrairement à ce que l’on a pu lire ou dire, est employé dans la Bible, même s’il est vrai qu’il est plus rare dans la Bible juive que dans le Nouveau Testament. Il est employé aussi dans la tradition orale et dans la liturgie. Si Jésus appelle Dieu : « Abba » (Père) et ordonne à,ses disciples de s’adresser à lui en disant : « Notre Père », c’est qu’il sait par l’Ecriture que le Deutéronome disait à Israël : « Vous êtes les fils de l’Eternel votre Dieu » (Deut 14/1) et que le prophète Jérémie, s’adressant à Israël afin qu’il se repente, parle ainsi : « Dieu te dit : je veux te faire une place parmi mes enfants. Tu m’appelleras : mon Père, et tu ne t’éloigneras plus de moi » (Jérémie 3/20). On pourrait multiplier les citations bibliques.

Je voudrais au niveau biblique tenter de cerner le sens même de l’appellation :
« Père ». Peut-être la Bible juive, et ensuite le Nouveau Testament, sont-ils une des rares littératures religieuses qui aient osé employer cette métaphore de la relation filiale pour exprimer deux notions essentielles : tout d’abord la proximité de l’homme et de Dieu. L’homme fut créé à l’image de Dieu et en ce sens, selon la Bible et le Judaïsme, tout homme est appelé à « devenir fils de Dieu ».

Pour dire aussi que réalisée dans un être collectif ou individuel, la véritable filiation exprime la notion particulière d’élection, de choix de Dieu, pour une collectivité ou pour un homme.

Nous trouvons cette appellation de « Père qui est au ciel » encore aujourd’hui, et ceci depuis 2000 ans ou plus, dans nos prières quotidiennes. Dans le texte lu ce matin par l’aumônier du Synode, qui est une des bénédictions qui précèdent le
« Shema Israël », nous disons : « Notre Père, notre Roi, enseigne-nous ta doctrine », et nous ajoutons : « Notre Père, Père miséricordieux ». Dans la
« Amidah », la prière par excellence dite trois fois par jour pour tous les jours de l’année par le Juif pieux, Dieu est appelé par deux fois Père : « Fais-nous revenir, notre Père, vers la Torah » et aussi : « Pardonne-nous, notre Père, car nous avons péché contre toi ».

Il faut dire que dans la tradition juive et dans la liturgie juive, cette appellation de Dieu comme Père et comme « Notre Père », est souvent complétée, balancée par l’appellation Notre Roi. « Notre Père, Notre Roi », telle est la litanie de la prière que nous répétons à chacun des offices de la longue journée du Kippour.

Cette double appellation de « Notre Père » et « Notre Roi » exprime que pour le Judaïsme, dans sa lecture continue et existentielle de la Bible, Dieu est proche, il est le Dieu d’amour , de miséricorde longanime et abondant en grâce dont nous parle !’Exode. Mais cette proximité de Dieu ne doit pas faire oublier à l’homme, et même à l’élu, que Dieu est aussi le Dieu Maître de l’Univers, le Roi de l’Univers, le Tout Autre, qui exige de nous d’agir ici-bas pour qu’enfin Il soit, selon une parole de Zacharie (14/9), parole ré pétée à la fin de tous les offices,
« reconnu Roi sur toute la terre ».

« Que ton nom soit sanctifié ».

Qu’est-ce que cela évoque pour le Juif ? Immédiatement une formule liturgique très ancienne qui, sans doute, existait déjà du temps de Jésus. On la trouve dans le « Kaddish », prière de sanctification, prière quotidienne qui scande les différentes parties de l’office, qui est peut-être la plus familière à tout Juif parce que (non pas à l’époque de Jésus, mais plus tard) elle est devenue la prière que dit tout Juif qui perd un être cher. Prière du deuil , qui, dans son contenu , ne parle pas une seule fois de la mort, mais au contraire de l’espérance en la sanctification du nom et en la venue du règne de Dieu sur la terre, permettant ainsi à toute personne endeuillée de surmonter sa propre douleur en s’insérant dans une communauté, dans un peuple qui existe, agit, vit en espérant la venue du règne .
« Que ton nom soit sanctifié » est donc presque textuellement dans le Kaddish :
« Qu’il soit grandi et sanctifié, son grand nom ».
La sanctification du nom s’effectue dans trois directions.

a) Sanctifier la vie : cela signifie insérer la présence de Dieu dans tous les gestes de l’existence, ne pas profaner le nom de Dieu dans l’existence que l’on mène. C’est ce qui explique et donne sens à tous les commandements qui régissent la vie quotidienne et « profane » du Juif, cette vie qui par-là même n’est plus profane, mais consacrée.

b) Sanctifier le temps : le temps, comme l’a écrit merveilleusement un de nos théologiens Abraham Heschel, « est un temps à bâtir » : temps confié à l’homme il doit être marqué par le shabbat, les fêtes qu’on appelle « convocations de l’Éternel » ; sanctification du temps dans le quotidien de l’existence en portant ainsi le témoignage de la présence de Dieu au monde. C’est bien là le sens de ce que nous disons deux fois par jour dans le « Shema Israël », cette profession de foi juive dont le premier paragraphe est tiré du Deutéronome 4/6.

c) Sanctifier le nom : Oui, depuis l’époque des Maccabées (2’ siècle avant notre ère), en passant par Rabbi Akiba (2’ siècle de notre ère), en passant par les bûchers de !’Inquisition, et, plus près de nous , hélas, par l’épreuve de la Shoah, des Juifs ont préféré mourir pour maintenir leur identité et proclamer leur foi. Plutôt mourir que d’enfreindre les lois fondamentales qui justifient leur présence dans le monde.

Dans le Talmud même, précisément dans une époque qui était fertile, hélas, en menaces d’extinction physique et spirituelle, les rabbins ont défini trois com­ mandements qu’en aucun cas le Juif ne doit enfreindre, même si c’est au péril de sa vie, pour ne pas être considéré comme reniant Dieu, reniant l’alliance pour se sauver lui-même. Ces trois commandements sont :
- l’interdiction de l’idolâtrie,
-  l’interdiction de répandre le sang si on vous y oblige,
-  l’interdiction de pratiques sexuelles contraire aux lois fondamentales de l’éthique humaine telles qu’elles nous sont livrée s notamment dans le Lévitique.
Pour conclure ce paragraphe, je dirai que tout au long des siècles et aujourd’hui encore, Israël prie Dieu de le laisser sanctifier son nom afin qu’il soit sanctifié aux yeux des hommes.

Le pardon des fautes

La troisième demande du Notre Père est la suivante : « Pardonne-nous nos fautes ». Je mentionnais déjà tout à l’heure cette bénédiction de la Amidah :
« Pardonne-nous, notre Père, car nous avons péché ». Mais ce que l’on a relevé­ et on le trouve dans la traduction du Notre Père dans la Bible de Jérusalem - c’est ce qu’il est peut-être plus correct d’appeler faute, dette : « Remets-nous nos dettes, comme nous les remettons ». Le mot dette correspond à un mot araméen, langue parlée au temps de Jésus - qui signifie à la fois dette, obligation et par extension, péché et faute. Un homme est en dette vis-à-vis de Dieu quand il a commis un écart dans sa conduite par rapport à ce que Dieu attend de lui. A partir du moment où l’homme est en dette, il n’a pas « accompli son devoir ». S’il n’a pas accompli son devoir, il sait cependant que Dieu a préservé pour lui un temps et un moyen pour revenir à Lui, pour se remettre dans la voie droite que Dieu lui avait prescrite. Ce moyen, c’est la Techouvah, la repentance.
La Techouvah, c’est le moyen mis à la disposition de l’homme par Dieu pour se repentir des fautes commises vis-à-vis de Dieu. Mais la tradition juive nous enseigne de faire précéder cette demande de pardon à Dieu par des gestes et des paroles de demande de pardon au prochain.

Colette KESSLER

[1Le Christianisme. Hebdomadaire protestant n° 350. Semaine du 12 au 18 avril 1992.

[2Le Christianisme. Hebdomadaire protestant n° 350. Semaine du 12 au 18 avril 1992.

[3Le Christianisme. Hebdomadaire protestant n° 350. Semaine du 12 au 18 avril 1992.

[4Le Christianisme. Hebdomadaire protestant n° 350. Semaine du 12 au 18 avril 1992.