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Dieu est-il tout-puissant ?

Échange de lettres imaginaires par le Pasteur Florence Taubmann, présidente de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France (AJCF).

Publié dans le Numéro 180-181 d’août-septembre 2004 de la revue protestante Évangile et liberté

 Présentation du texte par la revue

« Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre. »

Les mots des credo que nous avons hérités des premiers siècles du christianisme (symbole de Nicée, symbole des apôtres), comme ceux du Notre Père et de nos cantiques, nous ont accoutumés à fréquenter un Dieu tout-puissant ; mais les prédications de nos pasteurs ont souvent remis en question cette image, y dénonçant parfois, sous l’influence de la psychanalyse, la projection de nos propres désirs de puissance.

Dieu est-il tout-puissant ? Si Dieu n’est pas tout-puissant… alors qui est-il ? Le contraire de la toute-puissance n’est pas nécessairement l’impuissance totale, mais la puissance limitée. Dieu n’a-t-il qu’une puissance limitée ? Dieu est-il totalement impuissant ?

La question est à rapprocher de la façon dont on envisage l’action de Dieu dans le monde : les tenants d’un Dieu interventionniste imaginent de préférence Dieu tout-puissant, alors que les partisans d’un Dieu responsabilisant lui prêtent plutôt une puissance limitée (cf. « Deux christianismes », Évangile et liberté no 177)

La piété a traditionnellement vécu la toute-puissance de Dieu sur le mode d’une forte confiance en sa Providence. « Dieu n’entend-il pas la prière des hommes ? Et ne fait-il pas concourir toutes choses au bien de ceux qui l’aiment ? » Mais là encore les coups de boutoir de l’histoire et la critique acérée d’une prière jugée infantile semblent avoir eu raison de cette Providence que Calvin plaçait si haut. Comment croire qu’un Dieu d’amour, tout-puissant, accepte sans intervenir l’extermination du peuple juif et, plus généralement, la souffrance des innocents ?

Les pages qui suivent veulent témoigner que ce débat n’est pas seulement doctrinal, mais profondément existentiel. Il peut agiter le cœur de chacun de nous, comme il peut nourrir nos conversations amicales, nos études bibliques et nos partages spirituels. Florence Taubmann nous fait rejoindre ici ce débat à travers l’échange épistolaire de deux vieux messieurs, Sosthène H et Max D, amis de longue date.

Un jour Max, taquiné par l’envie de faire de la théologie, envoie à Sosthène quelques lignes où il lui fait part de ses doutes quant à la toute-puissance de Dieu. Et celui-ci lui répond...

 Les lettres

- Bussy 6 mars 2004
Cher Max,

Merci pour votre dernière lettre et ce que vous appelez « vos divagations théologiques ».Vous m’avez beaucoup donné à penser avec votre critique du Dieu tout-puissant. Mais sans être un défenseur bien virulent de l’orthodoxie, je vous avoue ne pas partager toutes vos vues. Car votre Dieu, finalement, m’apparaît comme enfermé dans son impuissance, et cela n’est pas sans présenter de nouveaux dangers ! Mais je ne voudrais pas en rester au caractère doctrinal de cette question, et je m’autorise de notre amitié pour vous entraîner vers des propos plus personnels.

Voyez-vous, cher ami, je ne parviens pas à faire de la théologie en m’abstrayant de l’histoire ou de l’actualité, ni a fortiori de ma propre situation d’acteur de cette histoire. Pour être franc avec vous, je ne m’y efforce même pas, car touchant Dieu, n’y aurait-il pas quelque imposture à prétendre ne mettre rien de ce qui habite ou hante nos existences dans la pensée qu’on a de lui ? Comme si on pouvait faire de la théologie à la manière dont on fait des mathématiques par exemple ! Donc soyons honnête : ma réflexion actuelle sur la toute-puissance de Dieu, réflexion suscitée par la lecture de votre lettre, est tributaire de « l’intranquillité » de mon âme. Les temps que nous vivons m’inquiètent au plus haut degré, et ce à un niveau non seulement politique ou historique – après tout, l’histoire n’est-elle pas une crise permanente ? –, mais à un niveau réellement spirituel.

Depuis ces dernières années je sens – presque physiquement – le souffle de la confusion et de la haine s’insinuer à nouveau dans les affaires de ce monde. Guerres, terrorisme, fanatisme, cruauté des uns, aveuglement des autres, où allons-nous ? Oui ce souffle est d’une puissance folle. J’ai peur qu’il ne balaie tout sur son passage.

Alors ne pensez-vous pas, ami, que nous avons besoin de nous appuyer sur un Dieu fort, un Dieu vraiment puissant, le « rocher d’Israël » ?

À vous
Sosthène

- Bussy 8 mars
Cher Max,

Je vous dois de reprendre ma lettre car je n’ai pas été très explicite. Excusez-moi ! Je vais essayer de clarifier un peu les choses.

Comme vous, je suis un homme du siècle qui vient de se terminer. Et j’ai beaucoup lu sur ce que j’avais vécu, mais aussi sur ce que je n’avais pas vécu ; j’ai intensément réfléchi sur le sens, ou l’absence de sens, de ce terrible siècle. J’ai retourné tout cela dans ma tête, à m’en rendre malade parfois. Car les questions que je me posais m’entraînaient bien au-delà des faits et même de l’analyse historique, dans une sorte d’abîme. En effet, les expériences terribles et extrêmes de ce sombre siècle nous conduisent forcément aux interrogations les plus radicales sur Dieu, sur l’homme, sur le mal, sur la haine, sur la fascination que semblent exercer les forces de destruction, et même la puissance de l’aliénation de l’homme par l’homme. Les mots fascisme, nazisme, stalinisme, totalitarisme, … shoah, Hiroshima, génocides… sont des mots qui continuent de me hanter, au-delà du réel travail documentaire que j’ai accompli, comme l’ombre toute-puissante d’un mal à l’œuvre dans notre histoire et dans nos vies humaines, quelque chose qui dépasse l’homme, même si cela le traverse et s’infiltre en lui.

Cher ami je sais que vous n’aimez pas beaucoup cette habitude qui consiste à prendre un verset biblique en le tirant de son contexte. Mais, pour ma part, je nourris ma méditation ces temps-ci de ces mots de Paul dans Romains 7,19-20 : « Je ne fais pas le bien que je veux, mais je pratique le mal que je ne veux pas. Si je fais ce que je ne veux pas, ce n’est plus moi qui l’accomplis, mais le péché qui habite en moi. » Cette constatation, qui pour moi sonne si juste à un plan personnel, n’a-t-elle pas également des résonances au niveau collectif ? Bien sûr on décrit et on explique l’histoire et les événements de trente-six façons. Mais ne reste-t-il pas toujours quelque chose d’inexplicable ? Ne reste-t-il pas au bout du compte une once de responsabilité qui ne me semble pas imputable aux hommes seuls, même aux puissants qui font l’histoire ? Quitte à vous paraître obscurantiste, c’est la figure, ou plus exactement le nom, de ce vieux Satan, qui me revient à l’esprit pour désigner cette énergie du mal qui parfois semble s’emparer des hommes sans venir totalement d’eux-mêmes. Et je me demande s’il n’y a pas, dans l’histoire, des temps obscurs et terribles où il se met joyeusement au travail, parvenant à une telle maîtrise dans la manipulation des esprits et des cœurs qu’il exerce vraiment une forme de toute-puissance sensible.

Donc cher Max, quand dans votre lettre vous m’avez presque démontré l’impuissance de Dieu, cela rencontre chez moi une angoisse profonde : l’angoisse que vous ayez raison, du moins momentanément, et au-delà même de ce que vous imaginez. D’autant plus que la toute-puissance à l’œuvre aujourd’hui est celle d’un nihilisme terriblement destructeur, qui s’exprime à travers les attentats terroristes qui frappent ici et là aveuglément – et qui me semblent ne représenter que la partie émergée de l’iceberg.

Je sais que c’est le nom de Dieu que les auteurs invoquent pour justifier leur cruelle entreprise. Mais justement, allons-nous laisser le nom de Dieu capturé par la folie meurtrière et toute-puissante de la haine ? N’avons-nous à lui opposer qu’un discours pieux sur la gentillesse de notre Dieu à nous et son amour tolérant pour tous les hommes ? Ou alors allons-nous soupirer en nous retirant loin de la religion qui, décidément, est trop dangereuse ? J’exagère ? Peut-être. Mais aujourd’hui mon angoisse me fait désirer de tout mon être – et c’est une forme de prière – retrouver cette puissance de Dieu qui me semblait si évidente dans mon enfance. Ce n’est pas la nostalgie qui m’inspire rassurez-vous, ni l’illusion des belles et grandes origines. Et je renonce de grand cœur à la toute-puissance de mon catéchisme. Simplement – oui – c’est un homme qui a soif de croire qui vous parle, soif de sentir la puissance de Dieu dans sa vie, dans sa tête, dans son cœur, et – pourquoi pas ? – dans l’histoire des hommes ! Un vieil homme fatigué mais qu’un reste de jeunesse préserve du cynisme et fait croire à une justice de Dieu, forte et claire, qui permette aux pauvres humains que nous sommes d’exercer leur discernement entre le bien et le mal, la vie et la mort, la malédiction et la bénédiction.

À vous fidèlement
Sosthène

- Paris le 20 mars 2004
Cher Sosthène,

Merci pour vos deux lettres reçues coup sur coup et le sérieux avec lequel vous avez répondu à de simples réflexions écrites au fil de la plume. Cependant, je ne vous cacherai pas l’inquiétude qui m’a saisi en vous lisant. Deviendriez-vous dualiste ? Ou bien, naïf, qu’attendez-vous de Dieu ? Qu’il intervienne ? Nos conversations passées ne m’avaient pas alerté sur une telle distance entre nos points de vue théologiques. Comment pouvez-vous soupirer après la puissance de Dieu ?

Je me sens donc tenu de reprendre ce que je vous disais dans mon petit essai théologique et qui, apparemment, ne vous a pas convaincu. Ce faisant, je serai peut-être amené moi-même à douter, tant il est vrai qu’au sujet de Dieu, la pensée ne saurait rester figée, sauf à s’enfermer volontairement dans un dogmatisme stérile. En tout cas, voici ce à quoi je tiens pour le moment :

Un Dieu confessé comme défenseur de la veuve et de l’opprimé et qui, tout au long de l’histoire, laisse régner la force, l’injustice, l’exploitation, ce Dieu-là est peu-têtre un Dieu d’amour, mais ce n’est pas un Dieu tout-puissant
D’abord la toute-puissance de Dieu est démentie dans les faits. Ou plus exactement la toute-puissance de ce Dieu dont nous nous réclamons : Dieu d’Abraham, d’Isaac, et de Jacob, Dieu de Moïse et de Jésus-Christ, Dieu intervenant dans l’histoire de son peuple et pour l’amour de ses créatures. Un Dieu d’amour qui parfois semble rester impuissant contre les forces de haine n’est pas un Dieu tout-puissant. Un Dieu intervenant dans l’histoire de son peuple pour le sauver, et qui une fois, même une seule, abandonne ce peuple à l’extermination, ce Dieu-là ne peut être dit tout-puissant. Un Dieu confessé comme défenseur de la veuve et de l’opprimé et qui, tout au long de l’histoire laisse régner la force, l’injustice, l’exploitation, ce Dieu-là est peut-être un Dieu d’amour, mais ce n’est pas un Dieu tout-puissant. Alors je sais bien que je ne suis ni le premier, ni le dernier, à m’en rendre compte, et que les théologiens de toutes les époques ont développé nombre d’arguments pour sauver quand même la toute-puissance de Dieu. Je connais l’histoire de la rétribution, où le mal qui frappe les hommes n’est que la punition du mal qu’ils commettent. Je connais l’argument de la liberté de l’homme ; je connais aussi l’hypothèse de la permission divine, selon laquelle Dieu ne veut pas le mal, mais le permet, et encore l’idée que Dieu éprouve ceux qu’il aime… Mais voyez-vous cher ami, cela ne me convainc pas du tout, et je ne suis pas prêt à tant de circonvolutions théologiques pour sauver la toute-puissance de Dieu. Au bout du compte il me suffit qu’il soit bon, qu’il soit aimant et tâche de nous inspirer justice et amour en nos cœurs et en nos vies. Sa toute-puissance, et même sa simple puissance, ne m’intéressent pas.

Je dois ajouter qu’elles me font peur. Et tout en demeurant croyant, j’ai été pendant toute ma vie sensible aux arguments de mes amis athées contre les dangers de la religion et contre un Dieu tyrannique qui a si souvent servi à imposer l’autorité et le pouvoir des puissants. C’est vrai que ni Dieu ni la religion ne sont seuls en cause, et que certaines idéologies politiques remplissent le même office. Mais j’en arrive à penser que la religion est – dans tous les cas – potentiellement dangereuse, et qu’a fortiori un Dieu tout-puissant fait courir aux humains que nous sommes des risques que je préfère éviter.

Car qui peut empêcher que cette toute-puissance ne se confonde avec le pouvoir exercé par ses représentants, qu’il s’agisse d’un clergé ou d’un monarque de droit divin ? Je sais que dans la Bible le partage des pouvoirs entre le prêtre, le prophète, et le roi peut apparaître comme un moyen efficace pour remettre les humains à leur place et rendre à Dieu seul la puissance et la gloire. Je sais aussi que l’histoire de l’Occident depuis les débuts du christianisme est traversée par cette question de la séparation des pouvoirs temporels et spirituels, avec les résultats que l’on connaît, et notamment la sécularisation du monde. Mais justement, vous pouvez constater que la toute-puissance de Dieu n’y résiste pas, et qu’il semble même avoir perdu toute influence réelle dans les affaires de nos cités. Et je dirais que c’est tant mieux. Car là où son nom et sa puissance sont invoqués en politique, la dictature n’est pas loin et le fanatisme n’a pas de limites. À ce propos, cher ami, je vous rejoins quand vous parlez du nihilisme destructeur qui s’exerce aujourd’hui au nom de Dieu. – Ne venons-nous pas d’en avoir un terrible exemple à Madrid ? – Mais comme vous le voyez, je n’en tire pas les mêmes conséquences. Vous soupirez après la puissance de notre Dieu ; je me réjouis pour ma part que ma foi soit débarrassée de cette illusion et de ce danger. Je me réjouis que Dieu soit débarrassé de sa puissance. Qu’elle soit à lui dans les cieux ! Mais sur terre nous avons besoin d’autre chose, ne pensez-vous pas ?

Votre dévoué
Max

- 3 avril 2004 à Bussy
Cher ami,

À vous lire je me rends compte combien j’ai changé depuis nos lointaines conversations. Il y a peu j’aurais pleinement approuvé vos propos, mais aujourd’hui je me pose de nouvelles questions, ou plus exactement je retrouve d’anciennes questions que j’avais toujours écartées, par confort de pensée peut-être. Celle de la puissance de Dieu, qui m’était ces dernières années devenue étrangère comme à vous – sinon dans un contexte de discussion où je voulais montrer les défauts de la cuirasse –, me revient aujourd’hui de plein fouet.

Car si Dieu n’est pas puissant, qu’est-il ? Ou qui est-il ? S’il n’est pas, de manière imagée, cette énergie insondable qui crée, transforme, remue, ouvre, époustoufle … parle, tonitrue, fait pousser le grain et lever la pâte, et advenir l’inespéré dans l’histoire humaine… qui est-il alors ? Perdant sa puissance ne perdons-nous pas Dieu, tout simplement ? Pour ma part j’ai peur qu’il ne devienne qu’une baudruche que l’on tente de regonfler à la pompe des idéologies ou des choix éthiques du moment : le Dieu de l’écologie, le Dieu de la paix, le Dieu des pauvres… Le Dieu amour, amour, amour… comme si l’amour n’était pas, d’ailleurs, une puissance terrible et parfois dangereuse.

Nous sommes toujours entre Charybde et Scylla me semble-t-il. D’un côté le Dieu tout-puissant capté par des pouvoirs humains qui l’utilisent à leur gré : tout ce à quoi vous faites allusion dans votre lettre. Mais de l’autre un Dieu à qui on a coupé les ailes de la puissance, un Dieu abstrait, un Dieu vidé que l’on remplit à son gré de ses propres désirs, de belles images ou encore de bons sentiments. S’il fait moins peur que le premier, est-il moins dangereux ? À première vue oui, bien sûr, car ce n’est plus un Dieu qui intervient dans le monde, ce n’est plus un Dieu vraiment mouillé dans l’histoire et dans le politique ; c’est un Dieu devenu privé, un Dieu qui se contente de chuchoter dans le coin de l’oreille et du cœur…un Dieu uniquement bon et aimant. Ce n’est plus un Dieu terrible et donc potentiellement dangereux. Mais un tel Dieu apprivoisé ne devient-il pas de plus en plus flou, de plus en plus inconsistant ? Ne se dilue-t-il pas dans notre seule intériorité ? Le danger que je vois actuellement est celui de sa disparition ou de son effacement… oh pas dans nos églises, et pas non plus dans nos cœurs… mais nos églises ne se vident-elles pas et nos cœurs ne deviennent-ils pas timides ? Non, ce que je crains est l’atténuation, l’effacement des traits les plus significatifs de notre Dieu judéo-chrétien dans l’histoire et la culture collectives… Car ces traits sont forcément liés à la puissance… Et l’idée de puissance nous cause aujourd’hui une sainte horreur, comme si elle ne pouvait être que malfaisante et qu’il fallait à tout prix lui préférer une sublime faiblesse !

Pourtant cher Max, notre Dieu judéo-chrétien n’est-il pas confessé comme puissant créateur ? N’est-il pas annoncé comme Dieu se révélant dans l’histoire, et y intervenant ? N’est-il pas espéré comme Dieu de la rédemption ultime de toute sa création ? Comment tenir tout cela en renonçant à l’idée de puissance, et même – allons-y – de toute-puissance ? Cela me semble aujourd’hui impossible.

Ou alors disons tout de suite que ce Dieu-là n’existe plus, n’existe pas, et n’a jamais existé que dans l’esprit de ceux qui en ont tiré quelque profit. Mais non, car enfin, n’est-ce pas notre Dieu ? Le Dieu de nos saintes Écritures ? Le Dieu enseigné et transmis par nos pères ?

« Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis ! » disait un des frères Karamazov. Eh bien je suis, cher ami, devant cette terrible question : si nous n’assumons plus la puissance de Dieu, dans nos vies et dans notre histoire, n’est-il pas à l’article d’une mort qui ne saurait être belle, car elle va nous laisser dans le vertige de l’abandon et de la confusion ? Alors nous serons bien seuls et nous finirons par être écrasés par des responsabilités démesurées. Alors oui, tout sera permis. Pauvres de nous.

Votre Sosthène

NB : Je vois bien que je m’emporte, je m’emporte, suis-je assez clair ?

- Paris ce lundi
Cher Sosthène,

Vous n’êtes que trop clair, et ce qui m’apparaît en toute lumière, c’est que vous oubliez le Christ. Où donc le mettez-vous dans votre vision et dans vos regrets ? Nous en avons déjà parlé : pas plus que vous je ne suis christocentrique, mais quand même, il me semble que vous allez un peu loin dans l’oubli de la révélation chrétienne. Est-ce que la vie, l’enseignement, la personne de Jésus de Nazareth n’ont pas radicalement transformé notre vision de Dieu ? Que s’est-il passé pour vous sur la croix ?

Revenons-en, si vous le voulez bien, à cette impuissance dans laquelle vous me reprochez d’enfermer Dieu. Car dans le christianisme, elle a une signification tout à fait singulière : autrement dit, c’est un lieu de révélation, le lieu où apparaît la figure du Christ, le serviteur souffrant, l’agneau qu’on mène à l’abattoir, le crucifié. Et la question alors posée est simple : soit Dieu est bien Dieu puissant et donc il se montre « pervers » en envoyant son Fils au supplice, ou en ne le sauvant pas, soit il est pleinement, totalement présent dans cet abaissement, pieds et poings liés si j’ose dire, et donc impuissant.

Je ne vous cacherai pas que je penche pour cette seconde interprétation et qu’en cela je me sens proche de ce que Luther dit de la croix… En tout cas, votre regret de la puissance de Dieu me semble un pas en arrière dans la théologie. C’est son impuissance qui est convaincante, qui nous apprend quelque chose de tout à fait nouveau sur lui. Même si, et là j’entends votre mise en garde, il ne faut pas l’enfermer dans cette impuissance, qui deviendrait un nouveau dogme.

Qu’en pensez-vous ?

Max

- Bussy 5 mai 2004
Cher Max,

L’impuissance de Dieu, manifestée dans l’événement de la Croix fait partie de ce qu’on peut appeler sa puissance, manifestée elle aussi puisque le Christ est ressuscité et la mort est déclarée vaincue.
À mon tour de vous signaler que vous évoquez la mort du Christ, mais vous oubliez la résurrection, qui, à mon sens en est indissociable. Et donc cette déréliction, cette impuissance manifestée par la croix, pour être réelle n’est cependant que momentanée. C’est l’abîme d’où rejaillit le Ressuscité, d’où se révèle à nouveau Dieu comme Dieu du Ressuscité. Ce temps de « néant » fait partie du sens de la rédemption. En tout cas il est présenté de cette manière. Et si Jésus sur la Croix n’échappe ni à la souffrance, ni à l’angoisse terrible de l’abandon, si ses disciples sont livrés au doute et au désespoir, il s’agit d’un temps qui doit être franchi et dépassé dans ce temps-ci, c’est-à-dire notre temps, celui de notre vie et de notre monde. Autrement dit l’impuissance de Dieu manifestée dans l’évènement de la Croix fait partie de ce qu’on peut appeler sa puissance, manifestée elle aussi puisque le Christ est ressuscité et la mort est déclarée vaincue.

Mais, cher ami, entendez-vous encore prêcher la résurrection aujourd’hui ? Pour ma part, j’ai l’impression qu’on n’ose plus dire avec force : « le Christ est ressuscité ; il est vraiment ressuscité ! » J’espère me tromper, mais y croit-on seulement ?

Sosthène

NB : Ah j’oubliais, on chante quand même « À toi la Gloire ! »Heureusement !

- Paris 18 mai 2004
Cher Sosthène,

Décidément vous en revenez à une vision assez traditionnelle des choses, mais pourquoi pas après tout, n’a-t-elle pas, avec des cahots et des bosses, traversé 20 siècles ? Seulement voilà, je me répète, ou plutôt non, je renchéris en m’appuyant sur l’histoire comme vous le faites si souvent. Je crois qu’on ne peut plus faire de la théologie en passant par pertes et profits, en se disant qu’au bout du compte, tout est bien qui finit bien, et que l’impuissance de Dieu n’était qu’une phase de sa puissance qui a, évidemment, le dernier mot. Pour moi voyez-vous, la restauration finale de Job ne saurait faire oublier l’abîme des souffrances qu’il a endurées, les premiers enfants qu’il a perdus, la nuit qu’il a traversée… Bref, je préfère l’inconfort du paradoxe à la consolation dialectique.

Et donc, sans vouloir y enfermer Dieu, j’en reste quant à moi à ce questionnement sur son impuissance. Dans une lettre précédente, vous me parliez des tragédies du siècle passé. Et bien justement, à leur lumière – ou il faudrait dire à leurs ténèbres – l’impuissance de Dieu m’apparaît comme indépassable, ou plus exactement indépassée. C’est là, je crois, que vous invoquiez le nom ou la figure symboliques du diable. Je ne m’y résous pas pour ma part. Car cette explication est somme toute traditionnelle, et je crois que quelque chose de radicalement nouveau a frappé la théologie. Face à Auschwitz, puisque bien sûr c’est de cela qu’il s’agit, Auschwitz comme événement singulier mais aussi comme symbole de tous les événements extrêmes du siècle passé, même l’événement christique a chancelé. Et donc même des théologiens chrétiens profondément croyants ont désormais hésité à donner encore à l’histoire ce sens traditionnel du Salut qui finit par entraîner tout dans sa dynamique. La triste histoire du Carmel d’Auschwitz a d’ailleurs bien illustré cette problématique et cette impuissance aveuglante… Il y a sur terre des lieux, il y a dans l’histoire des creux, tels que le nom de Dieu apparaît comme imprononçable. Et si le nom de Dieu l’est, a fortiori le nom de son plus fidèle serviteur l’est également… Car le ciel des hommes est traversé du nuage d’impuissance de Dieu… Et c’est un nuage noir, complètement noir.

Et même si ce nuage finit par s’éloigner dans le temps et s’estomper dans l’espace, il demeure quelque chose d’irréparable en nous-mêmes, dans notre histoire, et dans l’image que nous avions de Dieu… l’impressionnante et rassurante image de notre enfance !

Souvent je médite, cher Sosthène, cette phrase de Dietrich Bonhoeffer dans Résistance et Soumission : « Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. Dieu se laisse déloger du monde et clouer sur la croix. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide. »

J’en suis là, j’en reste là, je ne puis aller mon chemin plus avant… pour l’instant.

À vous
Max

- Bussy le 2 juin
Cher Max,

Vous en restez là ! Mais le monde peut-il en rester là ? Et nos enfants, et les générations futures peuvent-elles en rester là ? Que doit-on leur transmettre ?

Comme vous j’ai éprouvé, et j’éprouve encore au plus profond de moi-même l’impuissance, ou l’absence de Dieu. Et donc ne pensez pas que je minimise cette expérience. Ne pensez pas non plus que je cherche à restaurer artificiellement une puissance de Dieu qui nous permettrait de mieux respirer.

Croyez-moi, Max, de mon point de vue, l’expérience de l’impuissance de Dieu est l’expérience spirituelle la plus profonde et la plus terrible qui soit.

Le danger vient quand d’une expérience spirituelle on tire une doctrine, et c’est là quelque chose de fréquent dans le christianisme. Le danger vient quand de l’expérience de la puissance de Dieu on tire un dogme sur le Dieu tout-puissant. Mais le danger vient aussi quand de l’expérience de l’impuissance de Dieu on tire une affirmation systématique du Dieu impuissant. Car les conséquences sont graves, la plus grave étant qu’au bout du compte on a honte de lui, on a honte de croire en lui, et on ne prononce plus son nom que du bout des lèvres, ou bien on cesse de prononcer son nom ! Et on le laisse à d’autres, à ceux qu’on dénonce ou qu’on moque comme illuminés, fanatiques, fondamentalistes… Mais je ne vais pas me répéter ; je vous ai déjà dit tout cela auparavant.

Croyez-moi Max, de mon point de vue l’expérience de l’impuissance de Dieu est l’expérience spirituelle la plus profonde et la plus terrible qui soit. Et je ne puis m’empêcher de la rapprocher des témoignages rendus tout au long des siècles par certains mystiques : témoignages de l’absence de Dieu, du néant de la foi. Mais aujourd’hui, cette expérience spirituelle est le lot de tout chrétien plongé dans l’histoire avec toute sa chair et la prenant au sérieux avec tout son cœur et toute son intelligence.

Seulement il me semble qu’on ne peut faire cette expérience que si l’on n’a pas renoncé pleinement à l’idée, à l’espérance, que Dieu est puissant. Car pour celui qui aurait renoncé à la puissance de Dieu, l’expérience de son impuissance ne pourrait être que normale. Si nous n’attendons rien de Dieu, quelle importance cela a-t-il qu’il soit impuissant ? Or cette expérience a un caractère extrême ; elle ne peut être banale. Si elle est authentique, elle est forcément singulière, tragique, déchirante.

Pour ma part, je m’y suis plongé par la lecture de nombreux écrits et de témoignages de penseurs juifs qui ont été confrontés à la terrible question « Où Dieu était-il pendant la Shoah ? » Et en écho à la si belle parole de Bonhoeffer que vous m’avez confiée dans votre dernière lettre, je vous recopie ces lignes écrites par une jeune femme juive d’Amsterdam Etty Hillesum dans son livre – journal écrit entre 41 et 43, où elle fut déportée – Une vie bouleversée :

« J’essaierai de vous aider, Dieu, à stopper le déclin de mes forces, bien que je ne puisse en répondre à l’avance. Mais une chose devient de plus en plus claire à mes yeux : à savoir que vous ne pouvez nous aider. Hélas, il ne semble guère que vous puissiez agir vous-mêmes sur les circonstances qui nous entourent, sur nos vies. Je ne vous tiens pas non plus pour responsable. Vous ne pouvez nous aider, mais nous, nous devons vous aider à nous aider, nous devons défendre votre lieu d’habitation en nous jusqu’à la fin. »

Cher Max, quand un être humain se découvre à ce point responsable de Dieu, n’est-ce pas comme croyant, désespérément croyant… qu’il eût dû en aller autrement, et qu’il en ira autrement ? Alors une brèche s’ouvre, et une puissance inédite se lève : la pure et humble puissance d’être présent. Cette puissance est celle de l’offrande et de la responsabilité. Elle est, cette puissance qui s’inscrit dans le cœur, les mains, la vie de certains témoins, comme la douloureuse trace de la puissance, paralysée ou absente, de Dieu, le lieu où elle doit se cacher, à l’instant d’éternité où la Bête de la confusion et de la haine s’empare du monde et semble gagner la partie…

À vous, ami bien cher
Sosthène

- Bussy le 6 juin
Cher Max,

Je me suis réveillé cette nuit avec l’envie de compléter ma dernière lettre. Et donc je n’attends pas que vous m’ayez répondu. Vous ne pouvez savoir combien notre échange épistolaire de ces derniers mois m’a rasséréné, même si les temps que nous vivons ne laissent de m’inquiéter. Car il y a une douleur propre à la pensée quand on ne parvient pas à la mettre au clair en soi-même. Et le vis-à-vis avec l’ami que vous êtes pour moi a permis cette clarification. Cette nuit donc, je vois mieux. Oh il ne s’agit pas d’une illumination particulière, mais d’une sorte de paix du cœur et de l’esprit. Ce à quoi j’ai échappé en réalité, – spirituellement s’entend – c’est à l’alternative entre la tentation réactionnaire et le vertige de l’absurde.

Je crois donc aujourd’hui – fermement – que Dieu ne nous abandonne pas et qu’il ne nous a jamais abandonnés. Le ciel n’est pas vide, le cœur de l’homme n’est pas le berceau d’illusions mensongères, et ses mains ne portent pas à elles seules le poids terrible du monde. Je ne dirais peut-être plus que Dieu est puissant, comme une qualité qu’on lui attribue ou qu’il s’attribue, mais qu’il est puissance. Et cette puissance nous dépasse dans l’infiniment petit comme dans l’infiniment grand. C’est le tremblement violent du Sinaï et la brise légère perçue par le prophète Élie. Elle traverse notre histoire de telle manière qu’on ne peut déceler ses effets qu’a posteriori. Dieu est puissance de création, de transformation, d’illumination, de joie, de rédemption. Tout est possible !

Cher Max, ce que j’ai simplement à dire au fond c’est que j’ai retrouvé le souffle et l’espace suffisant pour redire « Me voici ». Et que ce consentement s’adresse bien au Dieu de nos pères, Dieu retrouvé, Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, de Moïse et de Jésus. Enfin je vais pouvoir à nouveau raconter les histoires de la Bible à mes petits-enfants. Car je n’aurai plus peur de leurs questions.

À vous, ami. Ne viendriez-vous pas passer une semaine à Bussy ? Nous marcherions ensemble autour du lac. La nature est si belle en ce moment.

Sosthène