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Jean Massonnet : Pâque juive, Pâque chrétienne

Cette année 2012, Pessah, la Pâque juive et Pâques (Catholiques et Protestants) se fêtent presque en même temps : l’occasion pour Jean Massonnet, vice-président de l’AJCF de Lyon, exégète spécialiste du 1ersiècle, de nous éclairer sur la chronologie des évenements des derniers jours de Jésus, présentée de façon contradictoire dans les Évangiles et la relation avec Pessah.

NB : écrit pour 2012, cet article est valable pour 2013 et suivantes, avec des dates différentes.

Chaque année, les fêtes juive et chrétienne de la Pâque se suivent à intervalles plus ou moins rapprochés. Après bien des débats, la Pâque chrétienne a été fixée au dimanche qui suit la pleine lune de printemps, donc après le 21 mars. La Pâque juive dépend d’un calendrier lunaire et sa date correspond de façon précise à la pleine lune du mois de Nisan, ce qui entraîne une certaine fluctuation de l’intervalle de temps entre les deux fêtes. Une conjonction remarquable se produit cette année, au moins pour la date chrétienne en Occident (la Pâque orthodoxe tombe le 15 avril) : la date de la Pâque juive est le samedi 7 avril, un shabbat, et la Pâque chrétienne suit le lendemain, dimanche, premier jour de la semaine. Dans la nuit du vendredi 6 au samedi 7 avril a lieu le repas juif du Seder. Au cours de cette fête familiale, on commémore la sortie d’Égypte, on l’actualise en appréciant la liberté donnée aujourd’hui, et on se tourne vers la rédemption finale, avec ce cri d’espérance : « l’an prochain à Jérusalem ». Or ce même vendredi est pour les chrétiens le Vendredi Saint. Beaucoup d’entre eux se rendront en fin de journée dans leur église pour commémorer la passion de Jésus, alors que leurs frères juifs célébreront la joie de la délivrance.

Cette coïncidence a de très fortes chances de se calquer exactement sur le déroulement historique de la première Pâque chrétienne. Le témoignage des évangiles pose un sérieux problème pour situer la mort de Jésus dans le contexte de la Pâque juive. Si l’on en croit les évangiles synoptiques, le dernier repas de Jésus, fêté le Jeudi Saint, est un repas pascal, un Seder. « J’ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir » dit Jésus à ses disciples au moment de se mettre à table (Lc 22,15). D’après cette chronologie, Jésus aurait été arrêté dans la nuit où l’on célébrait la délivrance d’Égypte et crucifié le lendemain, le jour de la fête de Pâque. Cette chronologie est totalement invraisemblable. La Mishna précise qu’on ne juge pas une veille de shabbat ni une veille de fête (M Sanhedrîn 4,1). Flavius Josèphe (AJ xvi,163) rapporte un édit de César Auguste où il est entre autres choses déclaré qu’on ne peut obliger aucun Juif dans l’empire à se présenter devant un tribunal romain un shabbat ou une veille de shabbat à partir de la neuvième heure. On peut supposer que ce qui valait pour des provinces romaines s’imposait a fortiori en territoire juif. La chronologie johannique est différente : Jésus est condamné le « jour de la Préparation de la Pâque, vers la sixième heure » (Jn 19,14), midi, à un moment où tout le hamets, le levain, a été nettoyé des maisons et où les Juifs apportent leur « pâque » (un agneau ou un chevreau) à sacrifier dans le Temple.

Une exégète de renom, Mme Annie Jaubert, a émis une hypothèse pour tenter de réconcilier les évangiles synoptiques avec la vérité historique (La date de la cène. Calendrier biblique et liturgie chrétienne, Gabalda, Études Bibliques, 1957). Il existait un calendrier solaire essénien dont témoigne le livre de Jubilées. Selon ce calendrier, l’année commence toujours un mercredi. Jésus s’y serait conformé et aurait donc célébré un vrai repas pascal le mardi soir ; il aurait été arrêté dans la nuit ; les différents procès se seraient déroulés mercredi et jeudi ; Jésus aurait été condamné par Pilate le vendredi. Cette hypothèse a suscité de l’intérêt, mais aussi beaucoup d’objections. Le choix d’une autre date que celle officielle est loin d’être anodin, mais est au contraire signe de divisions profondes, dont la secte de Qumrân est témoin. Nous savons que Jésus s’inscrit en revanche dans le grand courant dont les pharisiens sont le vecteur à cette époque. Les questions de datation revêtaient une très grande importance. Un traité de la Mishna montre avec quelle soin on examinait les témoins qui avaient vu la nouvelle lune du jour de l’an (M Rosh Ha-Shana 1,1-2). De plus, la fête de Pâque, qui rassemblait un grand concours de peuple, commençait au Temple, où l’on sacrifiait l’animal consommé ensuite dans les maisons. Un vrai Seder hors de cette date est impossible.

Les évangiles synoptiques tiennent à présenter le dernier repas de Jésus dans un cadre pascal. Pour ce faire, il donnent l’impression que la Cène se déroule précisément la nuit du Seder. Cela n’a rien de scandaleux pour qui connaît le genre évangélique, qui mêle, de façon juive, les événements à leur sens et les présente dans un cadre qui invite à comprendre ainsi. La tradition chrétienne a suivi cette intention. Pour elle, le dernier repas de Jésus est un repas pascal. Si cette présentation ne cadre pas de façon exacte avec la réalité historique, elle est en revanche fidèle à l’intention de Jésus qui a très certainement vécu ce dernier repas comme sa Pâque.

Vendredi prochain en soirée, chrétiens et Juifs commémoreront chacun à leur manière le souvenir de Pâque. Les Juifs vivront la joie de la libération en faisant mémoire de la traversée de la Mer Rouge, dans l’attente de la Rédemption. Chrétiens, nous pourrons songer à ce qu’a dû être le Seder de ce vendredi pour les disciples de Jésus, et nous ferons mémoire de celui qui, par le don de lui-même, achève en sa personne le chemin inauguré à l’Exode et permet à ceux qui le suivent de s’engager, au long d’une marche côte à côte avec le peuple juif, dans la voie qui conduit au monde à venir.

Jean Massonnet , 30 mars 2012

Quelques informations complémentaires, en particulier sur la détermination de la date de Pâques pour les chrétiens orthodoxes et orientaux : Lexigos