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Discours de Haïm Korsia, Grand Rabbin de France

Cérémonie à la mémoire des Martyrs de la Déportation
Dimanche 6 septembre 2015

Il y a tout juste 70 ans, les camps d’extermination étaient libérés par les forces alliées. Le monde découvrait l’horreur insoutenable de la barbarie nazie. Des enfants, des vieillards, des femmes, des hommes, parqués dans des camps avec la ferme intention de les éliminer, mais avant, de les déshumaniser, d’en faire des morceaux, des Stücke ; « des hommes décharnés, le front courbé et les épaules voûtées, dont le visage et les yeux ne reflètent nulle trace de pensée », décrit Primo Levi dans Si c’est un homme ; des millions de personnes destinées à une mort certaine, industrielle et systématique, soumises à des tâches exténuantes ou directement « sélectionnées » pour la chambre à gaz.

En 1947, le Grand Rabbin Jacob Kaplan, se tenant à ma place, avait déclaré : « ce n’est pas à moi que devait revenir l’honneur de prendre la parole aujourd’hui, mais à un rabbin qui serait rentré d’un camp de concentration nazi. Hélas ! Il n’en est pas un qui puisse se présenter devant vous. Pas un n’est revenu… » Parce que ces rabbins qui auraient dû revenir nous ont tant inspirés, parce que leur incroyable courage n’a d’égal que leur destin brisé, j’ai souhaité, avec l’aide du Keren Kayemet Leisrael, ériger une forêt pour leur rendre hommage et perpétuer leur mémoire. Et à travers eux, ce seront tous ceux qui ont fait vivre le judaïsme dans des conditions si terribles à qui nous rendrons l’hommage qui leur revient.

Pourquoi, d’année en année, perpétuer ainsi la mémoire de la Shoah ? Enseigner n’est pas guérir, mais tirer les leçons de l’Histoire, prévoir et prévenir. Ce n’est ni par culte de la mort, ni par obsession du passé, mais parce qu’il est de notre devoir d’enseigner à nos enfants, veshinantam levanekha (Deut. VI, 7) et de porter au monde ce que l’homme, mû par d’épouvantables ambitions, a pu un jour faire d’un autre homme.

Nous honorons la mémoire des 6 millions d’âmes disparues, mais nous célébrons aussi la vie. Nous savons, disons, répétons l’horreur des camps et, tout autant, les sauvetages, les libérations, l’héroïsme. Nous rendons hommage aux Justes et aux résistants et nous dénonçons la politique collaborationniste du régime de Pétain qui livra les juifs à l’occupant. Je voudrais ici saluer la démarche si forte du Prince Albert II de Monaco, qui a récemment demandé pardon pour l’intervention active de la Police monégasque lors de la rafle du 27 août 1942. Je veux remercier chaleureusement le Président de la République qui s’est rendu, comme je l’avais suggéré, au camp de Natzweiler-Struthof le 26 avril dernier. Je souhaite vous faire part de mon émotion toute particulière, au moment-même où sont enterrés, au cimetière de Cronenbourg, des restes des 86 Juifs gazés dans ce camp, retrouvés en juillet dernier. La visite historique du Président de la République au Struthof, seul camp sur le territoire français à disposer d’une chambre à gaz, a permis de marquer les consciences et de montrer – si besoin était – que le mal n’est pas toujours aussi éloigné de nous que ce que nous voudrions bien croire.

Le mal n’est jamais loin de nous, car il est aussi en nous. Comment ne pas évoquer les maux qui rongent aujourd’hui notre monde ? Combattons-nous assez l’extrémisme et les nouveaux totalitarismes ? Sommes-nous assez âpres à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme qui tue pourtant, aujourd’hui encore, partout et tout le monde ?

L’an dernier, je dénonçais fermement devant vous les manifestations dans les rues de France, au cours desquelles les cris « mort aux juifs » avaient si sinistrement retenti, l’attaque de synagogues, mais aussi l’exacerbation de violences antisionistes et antisémites. Début janvier, la communauté nationale, et la communauté juive en particulier, ont été la cible de la terreur, frappées au cœur, meurtries dans leurs chairs ; mais profondément affectée, la Nation a dignement fait face. Le 11 janvier dernier, la société, trop longtemps muette et passive, est sortie de son silence apeuré ou complice, elle s’est massivement levée pour affirmer sa détermination à vivre en fraternité. Ensemble, nous sommes descendus dans les rues partout en France pour dénoncer ces actes odieux et retrouver notre espérance commune : la République. Aujourd’hui, il nous faut agir ! Agir pour lutter, dans un front uni, contre le terrorisme et tous ceux qui instrumentalisent et dévoient la religion pour tuer au nom de Dieu, d’où qu’ils viennent et quels qu’ils soient. Agir, pour ne laisser personne au bord du chemin de la vie.

Quel engagement pouvons-nous prendre pour les minorités persécutées d’Orient ? Quelles actions en faveur des migrants, ces réfugiés qui affluent depuis des mois dans des conditions insupportables vers les terres européennes, fuyant la guerre, la pauvreté, la souffrance indicible ? La France, terre d’asile et d’accueil, la France, berceau des droits de l’homme, ne peut fermer les yeux sur ces femmes et ces hommes qui échouent aux portes de nos frontières, avec pour seul espoir, celui de vivre. La France, qui rayonne dans le monde entier de par ses valeurs d’humanisme, d’universalité et de partage, ne peut se taire face à l’épreuve de ses frères humains. N’oublions pas le terrible verdict de Chantecler dans le Roman de Renart : « Maudits soient les yeux qui se ferment quand ils doivent rester ouverts ».

J’appelle de mes vœux un sursaut civique et humain, des gestes forts de notre pays et de l’Union européenne pour que des solutions soient trouvées au plus vite. Ce verset biblique vaut pour chacun : « Tu aimeras l’étranger comme toi-même, car tu as été étranger en terre d’Égypte » (Lévitique XIX, 34). C’est ce dont nous parlerons prochainement avec les dirigeants des grandes organisations de la communauté juive, afin de retrouver la force si simple et si parfaite du message du cardinal Saliège de Toulouse en 1942 : « Les Juifs sont des hommes, les juives sont des femmes ». Oui, ce message s’applique à tous.
Nous devons être les Saliège et les Théas, les Trocmé et les Boegner de notre temps et dire, en mémoire de nos disparus et en fidélité avec nos valeurs : « Les migrants sont nos frères en humanité ».