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Chabbat

Jour mis à part en signe d’Alliance pour Israël, sans cesse rappelé par les prophètes*, le Chabbat est un principe fondamental - et original - du Judaïsme. Souvenir de la création, mémorial de la libération d’Égypte (Ex XX, 8-11), ce jour est l’occasion de sortir de tout déterminisme - cosmique et social. Et aussi de rendre à autrui sa dignité de sujet en n’exploitant ni son travail ni ses biens. La sainteté du Chabbat devient même révolutionnaire quand découle de son observance l’égalité du maître et du serviteur, du non-Juif et du Juif.

La racine Ch V T (« cessation ») désigne tout d’abord littéralement le jour où D. a « cessé » de créer (la traduction de « chavat » par « Il S’est reposé » in Gn II, 1-3 est donc inadéquate). Après la sortie d’Égypte, c’est le jour hebdomadaire où la manne « cesse » de tomber pour les Hébreux dans le désert (Ex. XVI, 26).

institutionnalisée dans les Dix Paroles, son observance ne dépend d’aucun lieu. Et de fait, le Temple a été détruit. Mais le Chabbat est là, semaine après semaine, invisible sanctuaire qui ne consacre aucun es­pace, mais qui sanctifie le temps.

Ce jour trouve son prolongement dans l’année chabbatique (remise des dettes et mise en chômage de la terre tous les sept ans - Ex XXIII, 11 & Dt XV, 1-18) et dans l’année jubilaire (libération des esclaves et re­tour des terres à leur propriétaire initial tous les cinquante ans - Lv XXV, 8-55). De même que l’observance du Chabbat hebdomadaire, celle de l’année et du jubilé enseigne le non-accaparement des biens, du sol, et des êtres.

« Faire » Chabbat, c’est abandonner, périodiquement, ce qu’on peut s’imaginer « avoir » ; apprendre à « rendre à D. ce qui est à D. » ; se défaire - de manière concrète, psychologique et spirituelle - de l’illusion de posséder et de dominer. Et ainsi, anticiper « le jour qui sera tout entier Chabbat ».

Le monde des six jours, celui de l’action, reste à parachever : D. S’est effacé et laisse l’homme - créé juste avant le Chabbat - œuvrer. Du coup, le huitième jour débouche sur l’ère messianique. Ce jour qui est devenu le premier de la semaine pour le Christianisme, en signe, précisément, d’espérance messianique comblée.

Kabbalat Chabbat (« l’accueil du Chabbat »)

« ChaBaT » - nom féminin en hébreu - est devenue la figure allégorique d’une reine, fiancée d’Israël, qu’on reçoit chaque semaine avec respect et amour. L’hymne « LeKha DoDI » (« Viens, mon bien-aimé » - composé au XVIe s. par un Maître de la Kabbale de Safed), chanté tous les vendredis soir, est caractéristique de cette ferveur.

Gomine toutes les fêtes juives dont elle est la plus éminente, le Chabbat a une double liturgie, familiale et communautaire. Les préparatifs domestiques, symbole de la préparation psychologique et spirituelle, font déjà partie de l’honneur dû à ce jour qui sera marqué par des fleurs dans la maison, des mets choisis, une table dressée avec recherche, des vêtements de fête.

Le vendredi au coucher du soleil, la maîtresse de maison, en tant qu’elle assure la paix et la joie dans son foyer, accueille le Chabbat en allumant deux lumières qui évoquent l’une, la spiritualité et l’autre, « l’âme supplémentaire », c’est-à-dire le champ de conscience différent, particulier à ce temps qui échappe au quotidien.

Sur la table mise pour un repas de fête, à la place du maître de maison, une coupe en verre gravé ou en argent, pour le Kiddouch où il sanctifiera le jour du Chabbat comme mémorial de la création et de la sortie d’Égypte, et prononcera la bénédiction sur le vin, symbole de joie.

Il dira ensuite la bénédiction sur le pain. Pour le Chabbat, il y a deux « halot » (pains dont on a prélevé un peu de pâte avant cuisson cf Nb. XV,19-20), nattées comme le bandeau tressé des fiancées auxquelles le Chabbat est associé. Ce « double pain » rappelle la double portion de manne qui tombait chaque vendredi (Ex XVI, 22-29).

Après le repas et le « Birkat Hamazone » (actions de grâces), la soirée est consacrée à la détente, aux échanges, aux joies familiales. Le père pourra prononcer à l’intention de sa femme l’éloge de la femme ver­tueuse (Pr XXXI, 1Oss) et appeler sur ses enfants la bénédiction divine en évoquant celles dont ont bénéficié Efraïm et Manassé (pour les gar­ çons) et Sarah, Rébecca, Rachel et Léa.

A la synagogue
L’office du vendredi soir est précédé de « l’accueil du Chabbat » par des Psaumes appropriés et le « Lekha dodi ». Au cours de cet office le rabbin fait généralement un sermon qui porte sur la « sidra » (section hebdomadaire du Pentateuque) lue le lendemain matin.

Les temps forts de l’office du samedi matin sont en effet la sortie du rouleau de la Torah, la lecture de la sidra de la semaine, puis celle d’un passage des livres prophétiques qui traite du même sujet que la sidra. A l’office du matin s’ajoute, le samedi, un office supplémentaire (Moussaf) qui rappelle le sacrifice supplémentaire offert au Temple pour le Chabbat et les fêtes.

Le Chabbat est souvent l’occasion pour un bar-mitzva de lire publiquement pour la première fois dans le rouleau de parchemin, voire de diriger une partie de l’office. Dans certaines communautés, un Kiddouch est offert à la fin de cette matinée de prière.

L’office du samedi après-midi diffère peu des autres offices de semaine. Par contre l’office du soir est marqué par la « sortie du Chabbat » et la Havdala (« distinction ») qui sépare ce jour des autres jours de la semaine.

Oneg Chabbat

« (. . .) Si tu appelles le Chabbat un « ONeG » - délice (...) » (Is 58,13). La mitzva de l’observance du Shabbat, unifiant plaisir physique et joie spirituelle, en fait un « oneg », un « délice » auquel contribuent les mets, l’union conjugale, l’arrêt des activités profanes, et l’écoute de la Torah.

« Ne pas travailler » le jour du Chabbat ne signifie pas ne pas faire d’effort (enflammer une allumette ou coudre un bouton ne représente évidemment pas un effort), mais ne pas avoir d’activité productrice, efficace, dominatrice.

La référence pour ce qu’il n’est pas permis de faire est l’arrêt « chabbatique » de la construction du Tabernacle (Ex XXXV, 1 -2). A partir d’une liste des tâches indispensables à cette construction et à la préparation du culte (« les 39 travaux originels » ), les Sages du Talmud ont déduit les travaux dérivés qui profanent la sainteté du Chabbat (Traité Chabbat 70a). Par exemple, l’interdit de dessiner, tatouer, imprimer, tracer - dérive de l’interdit originel d’écrire deux lettres.

Par contre, si une personne (voire un animal) souffre ou est en danger, la sainteté de la vie prime celle du Chabbat : « il est permis de pro­faner un chabbat pour un être humain, afin qu’il puisse observer ensuite beaucoup de chabbatot » (Traité Yoma 119b). L’homme étant lui-même une œuvre divine, le Judaïsme affirme sa primauté sur tout ce qui peut le diminuer. Lorsque Jésus guérit le jour de Chabbat, il est donc en plein accord avec les rabbins, et les accusations qui apparaissent dans les Évangiles contre les Pharisiens apparaissent infondées - ou polémiques (Mt 12 ; Marc 3 ; Luc 13).

Dans les travaux interdits sont comptés tout ce qui dérive de la transformation par le feu et donc, la cuisson des mets. C’est pourquoi le déjeuner du samedi, voire la collation qui suit l’office de l’après-midi (trois repas sont prescrits, symbole du bien-être de ce jour) sont préparés avant Chabbat et éventuellement maintenus au chaud depuis la veille. La satisfaction matérielle ne pouvant être égoïste, la table familiale reçoit en général un hôte supplémentaire, isolé ou en situation difficile.

L’après-midi, comme la veille au soir, est consacré à la détente et à la promenade, à la convivialité et à la visite des malades. La relation remplace l’action, l’intimité rejoint la lumière intérieure. Le temps d’un Chabbat, la quiétude - « Chabbat chalom * » - prend le pas sur les soucis...

Havdala

« Distinction » (du temps saint d’avec le temps profane), la Havdala signe la fin du Chabbat et des fêtes. L’on marque la séparation d’avec le Chabbat par la bénédiction sur une coupe de vin - symbole de la joie qu’on voudrait voir durer - sur des aromates - symboles du « parfum » spirituel dont on souhaite rester imprégné - et la flamme multiple d’une bougie tressée, signe de la reprise du travail. Le feu, création humaine, est rallumé : toutes les activités de la semaine peuvent reprendre. Un dernier chant exprime l’espoir de voir arriver le prophète Élie « bientôt, de nos jours, avec le messie, fils de David ». Le repas suit la Havdala, pour un « adieu à la reine (chabbat) ».

A.-M. D.


Le Chabbat est souvent perçu comme un jour où la vie juive se fige sous le poids des contraintes et des interdits. Cette image négative est liée aux polémiques à ce sujet dans certains passages des Évangiles. La modernité aggrave cette vision, car nous sommes incapables d’imaginer une journée sans voiture, sans téléphone, sans ascenseur.

Par malveillance à l’égard des Juifs, dès le Moyen Age, des chrétiens ont fait courir la rumeur selon laquelle au cours de la nuit de Chabbat se déroulaient des pratiques de sorcellerie et toutes sortes de festivités démoniaques : c’était le sabbat des sorcières. Cette orthographe, distincte du nom juif Chabbat, est toujours utilisée dans les traductions chrétiennes et en particulier dans le lectionnaire des dimanches qu’il serait souhaitable de corriger.

L’observance du Chabbat repose sur le quatrième commandement : « Pense au jour du Chabbat pour le sanctifier » Ex 20,8. Deux motifs différents sont invoqués : l’imitatio Dei : « l’Éternel a béni le jour du Chabbat et l’a sanctifié. » Ex 20,11, et le rappel de l’esclavage en Égypte qui fait comprendre la nécessité du repos : « Et tu te souviendras que tu fus esclave au pays d’Égypte, et que l’Éternel, ton Dieu, t’en a fait sortir d’une main puissante et d’un bras étendu, c’est pourquoi l’Éternel, ton Dieu, t’a prescrit d’observer le jour du Chabbat. » Dt 5,15. La Michna, base du Talmud, recense dans la Bible 39 travaux interdits, liés à la construction du Tabernacle (Ex 29). Cette liste a été complétée d’interdits nouveaux, dérivés des anciens, pour faire face au développement technique de notre univers quotidien. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, l’interdiction d’allumer la lumière est dérivée de l’interdiction biblique d’allumer du feu. Il ne s’agit pas pour autant de passer une journée dans le noir. Le Chabbat est une fête hebdomadaire où tout est préparé et prévu la veille (un rappel de la manne qui tombait en double quantité le vendredi). Il est aussi le témoignage de l’Alliance conclue entre Dieu et son peuple (Ex 31,13), et c’est le jour de la lecture de la Tora. C’est donc une journée qui permet à la famille de se retrouver autour de la prière, de l’étude, du repos et de tout ce qui fait la joie d’être ensemble.

Les Juifs pratiquants ne vivent pas le Chabbat comme une contrainte. Les interdits sont levés dès que la préservation d’une vie humaine est en cause, ou pour pratiquer la circoncision d’un enfant de huit jours. Jésus suit ce principe et, en guérissant des malades ce jour-là (Mt 12,9 Mc 3,1 Lc 6,6), on ne peut pas dire qu’Il transgresse le Chabbat. Le respect des interdits religieux libère l’homme de toute dépendance pour qu’il puisse se consacrer pleinement à Dieu et à la famille. Tous les courants du judaïsme ont insisté sur l’importance du Chabbat : un jour qui rappelle l’apogée de la création du monde et qui, par son atmosphère si particulière, donne un avant-goût du monde à venir. La célébration du Chabbat commence le vendredi soir à la maison par l’allumage des bougies, et se poursuit par un office à la synagogue. Ensuite, à la maison, le kiddouch (prière de bénédiction sur le vin) est récité autour de la table familiale. La journée est si belle que les Juifs ne s’en séparent qu’avec regret par une cérémonie rituelle d’adieu le samedi soir, à la tombée de la nuit : la havdalah.

Un dicton juif dit : « Si les Juifs ont gardé le Chabbat, le Chabbat les a gardés bien plus encore. »

Quelques lectures :
- Les bâtisseurs du temps, Abraham Heschel, Les éditions de minuit, 2007
- La flamme du Shabbat, Josef Erlich , Plon, 1970
- Un Juif nommé Jésus, Une lecture de l’Évangile à la lumière de la Tora, Marie Vidal, Espaces libres, Albin Michel.