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Souccot, fête de la fragilité

Tichri, le premier mois de l’année biblique et liturgique, nous fait passer sans transition de l’austérité de Roch hachana et de Yom Kippour à la fête de Souccot (= des cabanes [4]).

Comme les Hébreux au sortir de l’Egypte et de ses monuments, nous quittons – pour sept jours - la solidité de la maison pour une soucca de bois et de toile (Lév. 23, 42-43) où nous prendrons les repas et dormirons - autant que faire se peut sous certains climats.

Couverte de branchages que doivent traverser la lumière du jour et celle des étoiles, la soucca est édifiée sur la terrasse de l’appartement, dans la cour ou le jardin de la maison. Son toit à claire-voie – la partie la plus importante de la soucca, si l’on en croit le Talmud – nous re-place sous la seule protection du Ciel, et le caractère agricole des réjouissances – qui accompagnaient la fin de la récolte d’automne (Ex. 23,16) – se retrouve dans les fruits qui décorent la cabane.

La fête débute juste quatre jours après Kippour. La construction de la soucca par chaque famille (ou à défaut d’espace approprié, par la communauté), se prépare dès la fin du jeûne. Son plan – deux murs pleins, et le commencement d’un troisième – dessine un bras qui enlace et correspond, pour les kabbalistes, à ce verset du Cantique des Cantiques - « Sa gauche sous ma tête, et Sa droite m’étreint » (ch.2,6) interprété comme une manifestation de la tendresse divine. Davantage que la demeure permanente, la soucca est ouverte, destinée à l’ accueil.

Chacune des trois fêtes de pèlerinage – dont Souccot est la dernière - porte un qualificatif : Pessah est "le temps de notre liberté" ; Chavouot "le temps de notre Torah". Souccot, elle, est simplement "La Fête". A l’époque du Temple – selon la description qui en est faite dans le Traité Soucca - Souccot était vraiment « la » Fête par excellence. Les cabanes de branchages, dressées dans les vignes et les vergers au temps des vendanges et des cueillettes, ont été associées aux tentes de l’Exode. A Jérusalem, des taureaux étaient offerts en sacrifice chaque jour au Temple, en nombre décroissant : de 13 à 7 pour un total de 70 au terme des 7 jours. En nombre décroissant, pour symboliser l’espérance que décroîtrait aussi l’hostilité des nations, et 70 au nom de toutes les peuples issus des descendants de Noé (Genèse ch.10). Après le sacrifice du soir les prêtres, les Sages, les juges du Sanhédrin dansaient toute la nuit à la lueur des torches, comme les pèlerins venus pour la fête [5].

Les 70 sacrifices, mais aussi la libation d’eau - rite spécifique de la fête - ont donné à Souccot son caractère universel. Au son des instruments de musique, l’eau recueillie à la source de Siloé était versée sur l’autel en même temps que le vin qui accompagnait le sacrifice. L’eau était la plus joyeuse des offrandes - elle ne demandait pas d’effort de puisage, la source étant à proximité du Temple. Elle était aussi la plus pure - elle ne demandait aucun préparatif et, de ce fait, ne pouvait susciter aucun orgueil.

Depuis que la destruction du Temple a mis fin au culte sacrificiel, la célébration de Souccot est familiale et communautaire. Outre la soucca, il est prescrit d’avoir pour la fête un bouquet de 4 espèces végétales (Lév. 23,40), composé d’une branche de palmier (qui donne son nom à l’ensemble - loulav), plus trois rameaux de myrte et deux branches de saule ; un cédrat le complète (Lév. 33,40) Chacune des quatre espèces est le symbole d’une qualité d’être : le palmier, sans parfum, porte cependant des fruits ; le myrte est parfumé mais ses fruits ne sont pas comestibles ; le saule n’a ni parfum ni fruit. Seul le cédrat est à la fois parfumé et savoureux. Les 4 espèces du loulav, réunies en un seul bouquet, disent à la fois la diversité et l’unité de l’existence... comme les 4 « enfants » évoqués dans le rituel de la soirée de Pessah.

A la synagogue, l’usage veut que chaque fidèle agite le bouquet du loulav dans les six directions de l’espace (les points cardinaux, le zénith et le nadir), devant l’Arche qui contient les rouleaux de la Tora. Comme pour rappeler que notre place, à chacun, est à la fois au centre d’un espace physique et face à la souveraineté divine. Puis, au cours de l’office, les fidèles, loulav en mains, entament une série de processions ponctuées par la supplique Hocha Na : “Délivre, de grâce !” (Ps. 118), dont le rythme, comme la répétition, ne sont pas sans évoquer un mantra.

Une tradition hassidique veut que les 7 jours de la fête soient placés chacun sous l’invocation d’un invité d’honneur : sont ainsi accueillis sous la soucca Abraham pour son amour, puis Isaac pour sa discipline, Jacob pour sa paternité, Moïse pour avoir guidé le peuple, Aaron pour le sacerdoce, Joseph pour sa relation aux nations, et enfin David - l’ancêtre du Messie. Tout comme les 70 taureaux étaient offerts au nom de l’unité du genre humain, les 7 invités incarnent, chacun, une qualité constitutive de la spiritualité.

Le dernier jour de Souccot représente le terme ultime du jugement qui, prononcé à Roch haChana et scellé à Kipour, est désormais exécutoire. La foi en la rédemption a donné à cette journée le nom de Hochana raba (= le grand hochana). La supplication Hocha na se fait plus insistante : nous demandons à être sauvés de l’exil et de tous les maux, au nom de toutes les délivrances déjà opérées dans l’Histoire d’Israël. Lors de la délivrance ultime, le Nom divin ne sera plus profané : c’est aussi ce que cet hymne, dans ses différentes strophes, affirme.

En Diaspora, le huitième jour - Chemini Atseret (= « clôture du 8e ») termine Soukot et est une fête à part entière . Elle précède d’un jour Simhat Torah, qui, elle, marque la fin du cycle annuel de lecture synagogale du Pentateuque (3). Ensuite, la soucca est démontée, la vie reprend son cours habituel. Reste, entre Israël et Dieu, la joie... Cela expliquerait-il que les festivités de l’inauguration du Temple par Salomon aient eu lieu durant Souccot (1R. 8), tout comme la dédicace du second Temple par Esdras (Esd. 3) et que le Temple ait été purifié par les Maccabée précisément à Souccot (1Mac. 4) ?

Le “hosanna” de l’accueil à Jésus - si l’on y associe les palmes agitées par la foule en liesse - est vraisemblablement une transcription du Hocha na de la liturgie de Souccot. “Délivre, de grâce !”. Cet appel pouvait venir de l’espoir d’une libération du joug romain, autant que de l’espérance d’un salut universel.

Ce qui m’amène à livrer deux interrogations à la sagacité des lecteurs :
-  1) Y aurait-il un transfert de Souccot (avec la prescription du loulav) dans la fête des Rameaux ? Mais alors, pourquoi les Rameaux au printemps, avant Pâques, alors que Souccot est une fête d’automne ?
-  2) Pourquoi la fête de Souccot n’a-t-elle pas d’équivalent dans la liturgie chrétienne, alors que les deux autres fêtes de pèlerinage – Pessah/Pâques et Chavouot/Pentecôte - ont leur place dans le calendrier des fêtes chrétiennes, même si le sens diffère de celui des fêtes juives ?

Premières habitations des Hébreux, les souccot dans le désert ont précédé la construction du Temple de pierre à Jérusalem. Du Temple, il ne reste debout qu’un pan de mur. Mais les frêles cabanes subsistent, ré-édifiées chaque année sur une espérance pérenne. Et si l’on en croit le prophète Zacharie (ch. 14), Souccot sera même la dernière fête célébrée à la fin des temps !

Anne-Marie Dreyfus

[1Les noms Soucca et Michkan (= le sanctuaire construit dans le désert) ont été traduits dans la Vulgate par tabernaculum (= tente). D’où “la fête des Tabernacles” ou "la fête des tentes".

[2Les noms Soucca et Michkan (= le sanctuaire construit dans le désert) ont été traduits dans la Vulgate par tabernaculum (= tente). D’où “la fête des Tabernacles” ou "la fête des tentes".

[3Les noms Soucca et Michkan (= le sanctuaire construit dans le désert) ont été traduits dans la Vulgate par tabernaculum (= tente). D’où “la fête des Tabernacles” ou "la fête des tentes".

[4Les noms Soucca et Michkan (= le sanctuaire construit dans le désert) ont été traduits dans la Vulgate par tabernaculum (= tente). D’où “la fête des Tabernacles” ou "la fête des tentes".

[5Hag - traduit par “fête” - vient d’une racine qui signifie “danser en cercle”