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Retour de Bonn

Réformer, Relire, Renouveler : Martin Luther et 500 ans de Tradition et de Réforme dans le Judaïsme et le Christianisme

À l’occasion des 500 ans de la Réforme protestante en Allemagne, la conférence annuelle de l’ICCJ (un congrès qui s’est déroulé du 2 au 7 juillet) a réuni à Bonn plus de deux cents participants allemands et internationaux, dont une soixantaine d’intervenants.
Il ne s’agit pas ici de proposer une synthèse de cette rencontre, d’ailleurs de nombreux comptes rendus et la plupart des interventions en salle plénière se trouvent sur le site de l’ICCJ, permettant ainsi à ceux qui le souhaiteraient de prendre connaissance du contenu proposé.

J’étais co-responsable du programme avec deux collègues allemands, les révérends Barbara Rudolph et Friedhelm Pieper, représentant respectivement les partenaires de l’ICCJ pour cette rencontre, à savoir l’EKIR, l’Église luthérienne de Rhénanie et le DKR, l’association membre de l’ICCJ en Allemagne. Nous avons préparé très soigneusement cette « conférence » pendant toute l’année écoulée.
Ce travail a renforcé notre estime mutuelle, et la relation de confiance entre nous a permis très vite de dépasser les différences de perception qui immanquablement surgissent lors d’un tel travail. Il est certain que cette implication personnelle de ma part impacte ce compte-rendu. Plutôt que de restituer les noms des intervenants et de dire très brièvement ce que chacun a pu dire, je préfère donner ici quelques-unes de mes réflexions personnelles.

 Un séminaire en amont de la conférence ICCJ :

Notre fructueuse coopération avec l’Église Luthérienne de Rhénanie m’a permis d’être conviée à un séminaire en amont de la « conférence » ICCJ. Celui-ci organisé par l’EKIR, réunissait des Juifs et des Chrétiens allemands, américains et des Arabes chrétiens israéliens et palestiniens.
La volonté forte de l’EKIR était de créer un espace de rencontre et de confiance où la parole est en quelque sorte « sanctuarisée ».
Le thème était centré sur la « Vérité Alternative » qui sévit sur les réseaux sociaux et devient un véritable phénomène de société et sur la façon dont les religions peuvent s’y opposer. Chacun des participants conviés à cette rencontre avait préparé une courte intervention sur le rôle possible des religions devant ce phénomène. Mais plus important que tout était la rencontre pour nous tous avec des pasteurs palestiniens et avec l’évêque Munib Younan, ancien président de la Fédération Luthérienne Mondiale. Nous avons parlé en toute liberté, sans peur, et aussi sans chercher à convaincre, sans porter de jugement sur la parole ou les convictions de l’autre. En plus de sa richesse humaine, cette réunion a pu édifier un véritable rempart contre la méfiance naturelle et le risque de confrontation de récits nationaux évidemment très différents, qui comportent tous une part de « vérité alternative ». La parole de l’autre exprimée avec sincérité et écoutée avec respect a ainsi bien reçu toute sa place. Nous avons aussi célébré ensemble l’entrée en shabbat avec la communauté juive de Bonn, dont la plupart des membres sont des Juifs arrivés très récemment de Russie.
On pouvait craindre une incompréhension totale de la part de cette communauté, tellement différente de ce que nous connaissons en France et encore très marquée dans son identité par son passé récent, et de ces Chrétiens palestiniens qui finalement n’avaient qu’une connaissance livresque de la pratique du Judaïsme. Il n’en a rien été, l’entrée en shabbat a eu pour tous une saveur particulière ce soir-là, et nous en étions tous conscients.

Parlons d’abord de Luther :

Nul n’ignore aujourd’hui que la relation de Luther avec le Judaïsme était marquée d’un antisémitisme d’une violence inouïe. Ses écrits ont eu un impact énorme sur le Christianisme et ont pesé longtemps sur le dialogue judéo-chrétien. Ils ont donné à ceux qui le souhaitaient une rhétorique toute prête pour le déferlement haineux et mortifère du vingtième siècle.
Selon le pasteur Peter Pettit une nouvelle question juive se pose aux Églises : les Chrétiens pourront-ils se réconcilier avec le peuple juif, supprimer la stigmatisation qu’ils lui ont fait porter, tout en laissant son identité intacte ? Pourront-ils faire l’expérience de la présence divine dans leurs communautés religieuses sans considérer les Juifs comme des étrangers ?

 La séance d’ouverture de la conférence :

C’est dans un décor inhabituel que nous avons accueilli nos invités de marque. Nous étions au théâtre de Bad Godesberg, sur une scène où le décor était prêt pour la représentation théâtrale du soir. C’est le maire de la ville de Bonn, Ashok-Alexander Sridharan, d’origine indienne, qui nous a accueillis en exprimant toute l’importance de la diversité et du dialogue interreligieux et interculturel.


Le Cardinal Marx, Président de la Conférence des évêques allemands, qui s’est entretenu sur scène avec l’évêque Munib Younan, Président de la Fédération Luthérienne mondiale, a à juste titre souligné l’importance de la convivialité dans toute rencontre. L’après-midi fut ponctuée par des temps musicaux qui ont fait entrer en dialogue des chants juifs et chrétiens, des langues comme l’hébreu, l’arabe et le ladino, le piano de Marcus Schinkel et la très belle voix de Schirin Partowi, et pour conclure l’Ode à la Joie de Beethoven (natif de Bonn) en version Jazz. Le besoin de réformer et de renouveler se retrouve aussi en musique.

C’est la communication du rabbin Skorka, présent tout au long de la qui m’a le plus touchée.

Selon lui, la nécessité de réformer est inhérente à la tradition autant que le changement l’est à la vie. La Torah parle bien du Dieu d’Abraham, du Dieu d’Isaac et du Dieu de Jacob, une expression que l’on retrouve aussi dans la liturgie ; c’est bien la preuve que chacun des patriarches a eu son histoire personnelle avec Dieu.
Le rabbin Skorka, en réponse à une question qui lui était posée sur une appellation Yiddish de Dieu - « Gotteniou », « mon cher petit Dieu » -, a dit avec beaucoup d’émotion et de profonde spiritualité que ce terme, qui est un diminutif, disait tout l’amour qu’une personne introduisait dans sa relation avec l’Éternel, un diminutif qui justement par son intimité disait toute la grandeur de cette relation.

 Réformer

La première journée, qui portait donc sur la Réforme elle-même aussi bien dans le Judaïsme que dans le Christianisme, a permis aux intervenants d’exprimer de manière assez unanime que la réforme est une nécessité et un bienfait et que les différences entre Catholiques et Luthériens n’invalidaient pas l’unité entre eux. Cet anniversaire de la Réforme est en Allemagne une fête partagée sur le plan œcuménique. La thématique de la réforme touche à tous les domaines de la vie, elle est au cœur même de la Bible. Tradition et Réforme dépendent aussi de la politique et du contexte. Les deux ne sont pas en opposition systématique, mais existent plutôt ensemble. La rencontre œcuménique m’a paru empreinte de sérénité en Allemagne, du moins était-ce le cas lors de notre « conférence ».
Pour le Judaïsme, la foi est un chemin dans lequel le changement est forcément intégré. La Torah manifeste ce chemin et nous enjoint à y trouver ce qui est nécessaire à notre vie religieuse et spirituelle aujourd’hui. Nous avons toujours changé, la plus grande réforme qu’a connue le Judaïsme a eu lieu après la destruction du Deuxième Temple.
Il n’y a eu aucune controverse entre les intervenants juifs qui représentaient le Judaïsme orthodoxe moderne, massorti ou libéral.

 Relire, ou l’importance de la liturgie


La prière juive est en elle-même une réforme puisqu’elle a remplacé les sacrifices. La prière nous émeut et nous met en mouvement, nous a dit le Rabbin Dahlia Marx. En entonnant le verset « Chantez pour l’Éternel un chant nouveau », elle nous a fait danser tous ensemble au début de sa conférence sur la réforme de la liturgie. Nous avons besoin de nouveaux chants, de nouveaux horizons et de nouveaux chapitres à écrire, a-t-elle ajouté ; même si personne n’invente du nouveau ex nihilo… Le Siddour, le livre de prières des Juifs, a eu une forme plus ou moins fixe jusqu’au déclenchement du mouvement de réforme dans le Judaïsme. Depuis, des prières ont été changées, d’autres ajoutées.
Nous avons entendu de la bouche du Professeur Alexander Deg qu’une méta-réflexion sur ce qu’est la liturgie s’impose. En effet, l’antijudaïsme dans la liturgie est bien plus dommageable encore qu’ailleurs en religion, car la prière et l’homélie touchent le cœur même des croyants. De nouveaux défis se dessinent à l’horizon : comment inclure dans la liturgie la découverte de l’enracinement du Christianisme dans le Judaïsme ? et comment y englober notre lien théologique, unique et désormais permanent ? Est-ce qu’on pourra faire entendre l’intertextualité de nos Écritures en priant ? Nul doute que cela nécessitera une grande créativité théologique. Il me semble que s’imposera aussi une réflexion sur la capacité du Christianisme à s’approprier des prières juives sans en désapproprier les Juifs et en éduquant contre le mépris de ceux-ci. De même, les Juifs doivent apprendre que ce qui leur est propre peut appartenir aussi à d’autres et nourrir leur spiritualité.
Si l’on fait l’impasse sur cette nécessaire réflexion, et si la liturgie chrétienne ne se sert pas aussi des prières juives, de manière inclusive mais sans substitution, nous courrons le risque de sombrer dans le Marcionisme.
On voit bien tous les chantiers ouverts par le rapprochement théologique entre Juifs et Chrétiens et la nécessité d’approfondir et d’étayer cette démarche par des choses très concrètes qui touchent au cœur du croyant. C’est pour cela qu’il faut, et c’est urgent, que la liturgie exprime elle aussi l’état nouveau des relations entre Juifs et Chrétiens.

 Renouveler

« Me voici donc en ce jour. Je ne puis faire autrement » ou « Oui nous pouvons » :
En accolant ainsi le refus de rétractation de Martin Luther à la formule qui a enflammé l’Amérique d’Obama, nous avons souhaité poser la question de ce que nous pouvons réellement.
La première question qui s’impose est précisément : où en sommes-nous et sommes-nous là, présents à ce que nous voulons faire ? La haine terrible de Luther pour les Juifs, l’enfouissement d’Israël sous des couches d’enseignement du mépris : n’aurait-on pas pu faire autrement ? et est-ce là vraiment une affaire du passé ? Chaque congrès de l’ICCJ me redonne ce bonheur de mesurer le chemin parcouru depuis Seelisberg, mais il faut bien le reconnaître nous n’en sommes qu’au début de ce travail de purification de nos religions.
Jean-François Bensahel, invité à participer à cette importante table-ronde, a demandé aux Juifs d’arrêter de faire peser le soupçon d’idolâtrie sur les Chrétiens. Il faut désormais reconnaître les Chrétiens comme des fils d’Israël et se réjouir du retour du fils prodigue. Il a formulé aux Chrétiens la demande suivante : la greffe sur la racine juive est un apprentissage qui passe obligatoirement par la rencontre de Juifs vivants, qui prient dans leurs synagogues, mais aussi ceux qui vivent en Israël. Il faut abandonner à jamais toute forme de mission envers les Juifs, car ils sont déjà en présence de Dieu. Aux Juifs et aux Chrétiens il a demandé de comprendre que le Christianisme et le Judaïsme rabbinique ont toujours essayé de démontrer que l’autre avait tort. Il est grand temps de mettre fin à cette polémique dévastatrice.
Nous pouvons et devons donc dire ensemble :
« Nous voici donc en ce jour, nous voulons faire autrement ».
Il n’est pas question d’aplanir nos différences ni d’unifier nos théologies ; ce qu’il nous faut c’est ne pas réaffirmer des conflits inutiles et mortifères. Selon le professeur Phil Cunningham, l’Alliance n’est pas un objet mais une dynamique. Dieu donnera, s’Il le veut, la signification du mystère du lien unique entre nous.

La conférence fut clôturée par une table-ronde sur le dialogue en action. Le rabbin Skorka nous a dit que le dialogue véritable ne peut se faire que s’il y a de l’empathie des deux côtés. Il faut connaître le milieu existentiel dans lequel l’autre se meut et ensuite exprimer son amour pour autrui par des engagements : aimer son prochain signifie le connaître et s’engager envers lui.
Les religions peuvent et doivent faire beaucoup ; le faisons-nous vraiment ? ne pourrions-nous pas faire plus ? Sommes-nous profondément engagés au côté de nos prochains ?
Ces questions nous poussent à l’examen sincère de nos consciences, et on ne peut que craindre un peu le résultat de cet examen…

 Pour conclure

Tous les participants de la conférence sont repartis de Bonn avec un tout petit Luther, une effigie fabriquée par une grande marque de jouets. Le rapport de nos amis allemands au grand Luther s’exprimait d’une certaine manière dans ce petit cadeau :
Luther a toute sa place, mais il n’est pas révéré comme une idole. À la fin du séminaire qui a précédé la « conférence », nous avons partagé un temps de prière en présence d’un modèle bien plus grand que le petit cadeau reçu. Le pasteur qui conduisait la méditation spirituelle lui a bandé les yeux avec un foulard jaune et a dénoncé une fois de plus son antisémitisme violent. Il y avait beaucoup de choses dans ce recueillement, mais d’abord une volonté de regarder la vérité en face et de le faire en présence de participants Juifs et Chrétiens. Cela donne un sens radical au fait que la réforme est une dynamique qui ne doit jamais s’arrêter. Un midrash célèbre raconte que Dieu se sentait vaincu (et était heureux de l’être) quand il entendait ses enfants interpréter la Torah. Luther n’est pas Dieu, loin de là, mais serait-il lui-même luthérien aujourd’hui ?
J’ajoute que s’il n’y pas eu de controverse tout au long de ce congrès, c’est sans doute parce que le dialogue judéo-chrétien, si cher au cœur de tous nos intervenants et participants, constitue en soi une réforme profonde de nos religions respectives.
Désormais, plutôt que de nous opposer, nous cherchons ensemble et avec humilité et droiture la trace de la Transcendance.

Liliane APOTHEKER