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Alain Massini : Sens et enjeux d’une amitié judéo-chrétienne aujourd’hui

Malgré les tensions des premiers siècles entre juifs et chrétiens, malgré les crimes monstrueux du XXe siècle, le christianisme, issu du judaïsme, doit savoir développer le dialogue avec les juifs dont la foi est si proche de la nôtre.

Le Pasteur Alain Massini a reçu le Prix 2011 de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France (AJCF).

En ce début du IIIe millénaire nous commençons à sortir d’une relation avec le monde juif caractérisée par le mépris. Il aura fallu l’horreur de la Shoah pour que le christianisme, suite à l’interpellation de Jules Isaac, entre en dialogue et s’interroge sur le lien particulier qui le lie au judaïsme.

Il faut bien comprendre que cette relation inédite qui se noue aujourd’hui entre juifs et chrétiens est essentielle, car le judaïsme reste pour le christianisme la racine qui le porte. Le christianisme en ses débuts n’était qu’un mouvement messianique juif parmi d’autres, avant qu’il ne soit exclu par le mouvement pharisien a la fin du Ier siècle de notre ère, lorsque ce dernier reconstruisit le judaïsme après la destruction du second temple.

Le christianisme ne peut donc tenir sans son fondement juif. Les premiers chrétiens l’avaient bien compris lorsque, au IIe siècle, ils condamnèrent l’hérésie de Marcion, qui entendait expurger les textes chrétiens de leur enracinement juif. Lorsque l’Église d’empire fut établie au IVe siècle, le judaïsme, bien que combattu, ne fut pas éradiqué comme les cultes païens. Il avait pour fonction première d’authentifier l’Ancien Testament et par là les Écritures chrétiennes, mais aussi de rappeler par les malheurs de son exil ce qui pourrait arriver à celui qui quitterait le christianisme.

Si l’on peut encore conjecturer que le monde juif peut exister sans avoir de rapport avec le monde chrétien, il faut aussi se demander pourquoi le judaïsme du premier siècle a produit un tel mouvement, et remarquer que judaïsme et christianisme, dans leur processus de séparation, se sont construits par opposition. Nous en trouvons des traces dans les textes juifs et chrétiens des premiers siècles. Tels le récit du Voyage des quatre au Pardès rappelé dans le Talmud de Babylone (Hagigah 14b) : « Quatre furent introduits au paradis : Le fils d’Azzaï, le fils de Zoma, un Autre et Rabbi Aqiba ; […] Le fils d’Azzaï a fait fleurir et est mort. […] Le fils de Zoma a fait fleurir et a été frappé (de folie), un Autre a coupé dans les plantations. Aqiba est sorti en paix. » On y reproche à l’Autre – qui désigne souvent Jésus – d’avoir coupé dans les plantations, c’est à dire d’avoir fait des choix dans la tradition ; ou la parabole du fils perdu et retrouvé de Luc 15 : à travers le destin singulier du fils cadet et son élévation finale que l’on peut rapprocher de l’hymne de Philippiens 2, elle entend répondre aux accusations classiques du judaïsme. La parabole pose d’ailleurs la question de savoir si le fils aîné et son frère vont pouvoir se réconcilier.

Nous ne sommes plus aujourd’hui dans une relation polémique avec le judaïsme, mais l’histoire dramatique qui nous lie pèse encore sur la rencontre et la volonté de se retrouver dans un dialogue qui exige de part et d’autre une véritable conversion. Il faut rappeler que l’on ne ressort jamais indemne d’un véritable dialogue, car l’irréductible identité de l’autre met en question la nôtre. C’est là une entreprise risquée dont le but n’est pas avant tout de convaincre l’autre, mais de le comprendre comme il se comprend lui-même et d’aller dans sa propre perception de la foi en Dieu, l’Unique.

C’est pourquoi, les rencontres entre juifs et chrétiens, dans les cercles de l’amitié judéo-chrétienne ou en d’autres lieux, sont essentielles. Par la connaissance mutuelle des traditions de foi de l’autre, elles doivent permettre d’aborder les questions qui nous séparent : la question de Jésus Messie, certes, mais aussi celles concernant Dieu, le salut, l’alliance, la lecture des Écritures…

Il est clair que l’explicitation commune de nos énoncés de foi demeurera toujours différenciée, mais ce dialogue engage la crédibilité de notre fidélité commune envers Celui qui conduit, pour le bien de l’humanité et de la création, les disciples de Moïse et ceux du juif Jésus dans son Unique Alliance.

Alain Massini

Publié dans le Numéro 259 (aujourd’hui en accès libre) de mai 2012 de la revue protestante Évangile et liberté

© Reproduit sur le site AJCF avec l’accord de l’auteur Alain Massini et de la revue Évangile et liberté