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Jean Massonnet : Quelques journées à Auschwitz

Depuis longtemps, je désirais connaître le site emblématique de la Shoah. (…)

Le silence de ce camp crie, le sol crie. (…)

Un séjour prolongé à Auschwitz, plus qu’une simple visite, est l’occasion d’intérioriser et de dynamiser la marche vers une humanité qui connaîtra la fraternité à laquelle elle est appelée, celle de filles et fils de Dieu.

Camp d’Auschwitz I

L’occasion m’a été donnée cet été d’un séjour en Pologne. Depuis longtemps, je désirais connaître le site emblématique de la Shoah. Grâce à l’accueil d’une sœur de Sion, ancienne élève à mes cours d’hébreu biblique, je commençais par une visite de Cracovie (27 juillet – 1er août) ; quatre jours pleins pour découvrir les richesses touristiques de cette ville et les environs. Déjà les témoignages de la présence juive invitaient au souvenir et me préparaient à la deuxième partie de mon séjour à Auschwitz du 1er au 6 août. Les conditions d’hébergement dans le « Centre de dialogue et de prière » proche d’Auschwitz I sont excellentes, en particulier l’accueil des animateurs, le père Manfred Deselaers et Sœur Mary.

Je voulais prendre le temps de me laisser imprégner, autant que possible, de la réalité de ce qui s’était déroulé dans ce lieu. Lors de la première journée, j’ai rejoint une visite guidée en français. De telles propositions sont faites pour les différents groupes linguistiques. Ce fut d’abord la visite d’Auschwitz I, le premier camp, dont les bâtiments sont assez bien conservés. Puis transport pour le deuxième camp, à un peu plus de deux km, Auschwitz II, ou Birkenau : vaste espace de 171 ha. qui contenait plus de 300 baraques, dont ne restent pour la plupart que les fondations. Long parcours, à partir de la rampe ferroviaire où arrivaient les convois avec leurs futures victimes ; visites de quelques baraquements encore debout, où l’on pouvait se figurer une idée de l’entassement et de la promiscuité auxquels les détenus étaient livrés ; passage auprès de ce qui reste des lieux de déshabillage, chambres à gaz, fours crématoires dynamités par les nazis, mais dont les restes sont encore témoins de leur forfait ; reconstitution du parcours des déportés qui, ayant échappé à la sélection, subissaient les étapes destinées à faire d’eux des esclaves privés d’humanité : déshabillage, tonte, désinfection, douche, rasoir, tatouages… ; passage près de ces étangs où furent dispersées les cendres silencieuses de combien de centaines de milliers de victimes ? traversée du bois on l’on obligeait, des photos le prouvent, femmes et enfants à se déshabiller, faute de local, avant d’entrer dans la chambre à gaz… ; parcourir une des longues allées entre les baraquements et imaginer ce que pouvait être la vie de ceux qui y étaient entassés.

Restes chambres à gaz

Le silence de ce camp crie, le sol crie. Il faut prendre le temps de digérer cette première visite, revenir tranquillement sur les lieux et écouter, voir les nombreux panneaux avec leurs photos et en lire les commentaires. Les visites sont libres toute la journée à Birkenau, et à Auschwitz I avant 10h00 et après 15h00.

Camp de Birkenau

Rudolph Höss, commandant du camp d’Auschwitz, rapporte les consignes que lui donna le Reichsführer Himmler lors de l’été 1941 pour la construction du camp. Il lui en expliquait la nécessité : « Le Führer a décrété la solution définitive du problème juif … Les Juifs sont les ennemis éternels du peuple allemand, et il faut nécessairement les extirper. Tous les Juifs que nous aurons entre nos mains doivent être anéantis maintenant, pendant la guerre, et cela sans aucune exception ». Les nazis ont reconnu leur ennemi par excellence, le contestataire le plus absolu de leur idéologie de domination, dans le peuple juif, pas dans un livre ni une idéologie, mais dans le peuple en tant que tel, femmes, hommes, enfants, vieillards. L’éradiquer, l’anéantir, dégageait pour les nazis l’obstacle de la conscience et leur ouvrait la voie pour réaliser leur programme de mort. « La conscience est une invention des Juifs », disait Hitler. Plus radical encore et révélateur de l’opposition absolue, métaphysique, entre les deux pôles : « Il ne peut pas y avoir deux peuples élus ».

Réplique d’un wagon de transport de déportés, Birkenau

En parcourant le camp, j’essaie de me laisser pénétrer de ce paradoxe abyssal. Cette investigation redoutable est en premier lieu celle des Juifs. Un Juif rencontre là son peuple, souvent des proches. Ce ne sont ni mon peuple ni ma famille qu’on a voulu faire disparaître. Toutefois, certaines de mes connaissances, dont deux proches par des liens familiaux, ont été entraînées dans le sillage de cette idéologie ténébreuse, et ont connu les camps. Mais surtout, – et là je suis concerné –, je sais que dans ce lieu on a entrepris de faire disparaître ce que je crois profondément et que j’essaie de vivre : la réalité du Dieu d’Israël, la transcendance amoureuse du Dieu Un, unique Puissance capable de faire de l’humanité un peuple de frères, de conférer à chaque femme et à chaque homme leur dignité infinie, objet d’un respect à la mesure même de cette dignité. Tout cela, le Christ l’a transmis à tous ceux qui ont accepté son message, sans rien enlever au peuple juif, lieu de sa première solidarité, et source toujours vivante de cette révélation.

Toute l’entreprise nazie, dont ce camp est témoin, visait à verrouiller le ciel d’une voûte d’airain, afin d’instaurer un monde d’inégalité, de souffrance, de cruauté et de mort. Auschwitz était « la résidence de la mort », selon le titre d’un excellent ouvrage que l’on peut se trouver sur place (Kraków – Oświęcim, 2010). Celui qui s’attarde en ce lieu prend conscience de l’abîme de haine et de néant dans lequel peut plonger notre humanité. Se laisser toucher par cette sinistre réalité ne signifie pas s’y enfermer, – ce serait terrible –, mais invite au contraire à s’orienter résolument dans la direction opposée, celle de la vie, de la révélation du Dieu d’Israël, d’une humanité appelée à refléter la gloire divine. Des Juifs récitaient le Shema Israël en entrant dans la chambre à gaz. Alors qu’ils touchaient le fond des ténèbres, ils proclamaient leur allégeance à la seule puissance de vie, ils étaient témoins de la victoire définitive de Dieu dans notre humanité. Par leur proclamation, ils se situaient dans le domaine de la lumière, contestation radicale du monde de ténèbres que cherchaient à instaurer les nazis. Recevoir le message d’Auschwitz, – c’est en tout cas ce que j’ai ressenti –, propulse celui qui l’intériorise en direction du pôle opposé à l’entreprise dont ce lieu est témoin, celui de la transcendance du Dieu d’Israël, de Jésus et des chrétiens. Ce lieu invite à nous tourner vers l’essentiel. Vues de cette hauteur, nos disputes confessionnelles entre chrétiens perdent de leur relief, et invitent à aborder le mystère du Christ de façon approfondie.

Le nazisme a été écrasé, mais le message d’Auschwitz demeure. L’antisémitisme souterrain réapparaît ici et là. Juifs et chrétiens, chacun selon notre situation, sommes invités au même combat qui doit finalement l’emporter. Un séjour prolongé à Auschwitz, plus qu’une simple visite, est l’occasion d’intérioriser et de dynamiser la marche vers une humanité qui connaîtra la fraternité à laquelle elle est appelée, celle de filles et fils de Dieu.

Jean Massonnet , octobre 2014

Jean Massonnet, de l’Amitié Judéo-Chrétienne de Lyon, est prêtre du diocèse de Lyon, bibliste et docteur en théologie, spécialiste catholique du judaïsme, des relations judéo-chrétiennes et de l’hébreu, ancien directeur du CCEJ (Centre Chrétien pour l’Étude du Judaïsme à Lyon).