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Échos de la journée d’études du CCEJ du 4 février 2011

Créé en 1990, inauguré officiellement en 1991, le CCEJ, Centre Chrétien pour l’Étude du Judaïsme a fêté ses 20 ans lors de sa journée d’études annuelle le vendredi 4 février 2011 à Lyon, avec pour sujet "Le judaïsme d’âge en âge : fidélité et transmission".

Trois des conférenciers de cette journée sont membres du Comité Directeur de l’AJCF qui a été très heureuse d’être associée à cette journée très réussie.

Les actes de cette journée seront publiés ultérieurement, nous vous proposons ici quelques échos et phrases fortes ainsi qu’un album-photos.

Un compte-rendu détaillé paraitra prochainement dans Sens, la revue de l’Amitié judéo-chrétienne de France.

Rappel : la présentation et le programme de la journée.

 L’album-Photos



La journée s’intitulait "Le judaïsme d’âge en âge : fidélité et transmission", mais comme elle célébrait également les 20 ans du CCEJ, on pourrait ajouter "Le CCEJ d’âge en âge : fidélité et transmission" car après 20 ans, le temps d’une génération, on peut dire qu’il a vécu plusieurs époques, a bien évolué. La transmission s’est correctement effectuée et le bébé de 1991 est devenu un jeune adulte bien parti pour se développer encore.

La matinée a été consacrée à cette transmission, dans le judaïsme et au CCEJ, l’après-midi était plutôt réservée à des voix chrétiennes, catholiques et orthodoxes, pour témoigner de leur rapport au judaïsme et à l’enrichissement qu’il leur procure. L’ensemble de la journée aura permis également de faire le point sur l’état du dialogue entre judaïsme et christianisme.

 Matinée

Après la présentation de la journée par François Lestang, actuel directeur du CCEJ et le mot de bienvenue du recteur de l’Université Catholique de Lyon (UCLy), Michel Quesnel, insistant sur l’engagement et l’intérêt non seulement de la faculté de Théologie mais de l’UCLy pour le CCEJ, François Lestang a présenté le CCEJ, a rappelé son histoire depuis sa création en 1991 jusqu’à aujourd’hui. Cette histoire est détaillée dans le livre sorti à cette occasion  La Terre, demeure de sainteté - Études Chrétiennes du judaïsme . Signalons quelques noms évoqués, certains présents à cette journée, d’autres absents (décédés, trop âgés ou indisponibles) : Jean Dessellier, Jean-Pierre Lémonon, Pierre Lenhardt, le Cardinal Decourtray, le Grand Rabbin Richard Wertenschlag, Jean Massonnet (directeur du centre de l’origine à 2006) et François Lestang (son successeur et toujours directeur du CCEJ).

Liliane Apotheker, membre juive du comité directeur de l’AJCF, membre du CRIF, traita le cœur du sujet de cette journée : Judaïsme et transmission.
Ce sujet a été beaucoup traité, ainsi qu’elle l’a exprimé « La Transmission est un sujet existentiel pour tous et fait l’objet de nombreux ouvrages et colloques. ». Malgré une histoire difficile et tourmentée depuis son origine, « le Judaïsme est toujours là », « c’est donc une affaire durable ». Elle s’est appuyée sur les textes de la Tradition juive.

Nous vous proposons quelques points forts de cette intervention que nous vous invitons à lire dans son intégralité dans les actes de la journée et dans Sens :

- La génération actuelle, tiraillée entre savoir occidental et judaïsme, soumise à l’accélération du temps, risque de se couper de son histoire : « Tout le contraire du sens de Toledot dans la Bible qui se réfère, avec sa connaissance intime de l’humain et sa sagesse ancienne, à un même mot pour engendrement et récit, comme si les deux étaient indissolublement liés. »
- Dans les milieux juifs ultra-orthodoxes la transmission est facilitée car ils vivent dans un mileu plus fermé.
- Pas de transmission sans réception, ni sans interprétation, le peuple Juif étant le peuple de l’interprétation de la Loi, sa manière d’être au monde.
- On transmet une pratique, la justice, un projet de société mais pas la foi, démarche intérieure et personnelle qui ne peut être ni transmise ni imposée
- La Shoah : principal écueil à la transmission récente car une génération de maîtres et d’élèves, de parents et de grands-parents a été perdue, or « une transmission réussie dépend de la présence des trois générations habituellement contemporaines dans une famille. » La Shoah en a détruit complétement une, et a ébranlé de nombreuses certitudes.
- La transmission ne peut qu’être incomplète car « la somme totale des connaissances à transmettre est un océan, dont chacun de nous ne détient que des bribes ».
- la sortie de la religion est en marche, pour le Judaïsme et le Christianisme : « Une parole juste qui serait une voie moyenne entre la sécularisation de notre être occidental et nos traditions religieuses existe. Il faut avoir l’audace de la formuler, sans quoi nous risquons fort de laisser tous les intégrismes occuper le terrain du religieux. »
- « Dans le Judaïsme, le rite et le sens sont complémentaires, et indispensables l’un à l’autre. (...) La cacherout toute seule est comme une religion du ventre dont le sens serait perdu. »
- La transmission réussie implique la volonté du transmetteur et du récepteur et est un lien d’amour entre les générations.
- La transmission par l’inconscient : culture, folklore, littérature, cinéma portent en eux le souffle du texte biblique et participent à la transmission.
- L’importance du langage, des langues juives dont l’hébreu, langue de la révélation biblique, qui reste la langue de la prière.
- la richesse du judaïsme actuel doit l’emporter, sans nous détourner de la mémoire du monde disparu.
- Importance de la communauté : locale, dans le monde et dans la Terre d’Israël. Cette appartenance communautaire ne doit pas oublier le respect de l’individu.
- Kippour : L’examen de conscience personnel ne masque pas que c’est le salut de la communauté qui importe. « C’est un moment de transmission fondamental qui nous relie au projet éthique d’une humanité en progrès. »
- En conclusion : Le judaïsme est une lourde mais très riche charge, un programme total, difficile à transmettre. Pour y réussir, il faut allier mémoire et changement, sans contraindre, avec amour

Après des questions, la conclusion de la matinée est revenue au Grand Rabbin Richard Wertenschlag, heureux d’être là pour les 20 ans d’un centre qu’il a inauguré en 1991, rappelant la mémoire de l’époque, des bonnes relations entre juifs et chrétiens à Lyon et en parlant lui aussi de la transmission dans le judaïsme.

 Après-midi

Jean Massonnet était chargé de l’animation et de la présentation de l’après-midi. Il rappelle que le retour aux sources juives invite les chrétiens à une intelligence renouvelée du mystère divin et qu’il leur faut comprendre ce que signifie la terre d’Israël pour leurs frères juifs.

Le cardinal Philippe Barbarin devait répondre à la question « Ce que je reçois du judaïsme aujourd’hui » reformulée ainsi par Jean Massonnet : comment le dialogue avec vos frères juifs vous a-t-il aidé personnellement, vous fait-il encore « bouger » aujourd’hui ?

Pour Mgr Barbarin, les chrétiens ont tout reçu du judaïsme et il faut continuer de recevoir. On ne peut connaître le Christ si l’on ne connaît pas Son peuple. La prière de l’Église est, du lever au coucher, scandée par l’évocation de l’alliance entre Dieu et Israël (du cantique de Zacharie à celui de Siméon).
Il nous partage son questionnement actuel concernant l’ambiguïté du terme « nouveau », « Nouveau Testament », comment le comprendre ? Comment comprendre également le terme « accomplir », quand le Christ dit qu’Il vient accomplir la Loi. Un travail important reste à faire à ce sujet.
Il relate les évènements de son histoire qui ont jalonné sa rencontre avec le judaïsme.
Pour entendre le Cardinal Barbarin sur le même sujet, complété par l’histoire de son livre d’entretiens avec Gilles Bernheim : écouter sa conférence à l’AJCF de Valence en janvier 2011.

Pour conclure, il souhaite qu’en se mettant à l’écoute de la source commune, nous puissions devenir serviteurs des hommes.

Sandrine Caneri lui succède, elle est exégète, représentante de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France (AEOF) pour le dialogue judéo-chrétien, vice-présidente l’AJCF. Elle souligne l’ambiguïté du titre de son intervention « Orthodoxie et Judaïsme », et questionne ainsi les liens de parenté possibles entre l’église orthodoxe et le judaïsme.
Elle replace les conditions du dialogue judéo-orthodoxe dans son contexte historique (vagues d’immigration successives, construction difficile des Églises locales ...) et ecclésial (le système synodal et collégial de l’église orthodoxe ne permet pas une unité ecclésiale centralisée).
Elle demande l’aide de ses frères chrétiens pour l’aider à faire avancer cette prise en compte du judaïsme et le dialogue avec les juifs par les orthodoxes.

Elle cite quelques gestes forts, passés inaperçus, comme la visite du patriarche Bartholoméos Ier en Israël en 1995, ou en 2010, le patriarche serbe Irénée qui a allumé un cierge de Hanoukka sur le mémorial du camp d’Auschwitz.

Sandrine Caneri mentionne aussi, de façon plus locale, le groupe d’étude de 10 personnes qu’elle a formé dans l’église orthodoxe de France, dont les cinq premières catéchèses sont accessibles sur le site orthodoxie.com .
Elle signale quelques points de convergence entre la tradition orientale et le monde juif : la transcendance absolue de Dieu, le parallèle entre le sanctuaire des églises orthodoxes et le Saint des Saints du Temple, la liturgie qui est un midrash et la place de la tradition orale (les Pères de l’Église pour les orthodoxes).

Le père Jean Dujardin, théologien et historien catholique, ancien secrétaire du comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme (1987-1999), membre du comité directeur de l’AJCF était présent à l’inauguration du CCEJ. Il revient pour nous donner un aperçu historique de l’avancée du dialogue judéo-chrétien sur les vingt dernières années.
Il prépare un nouveau livre sur le sujet, à paraître bientôt.

Il évoque successivement les pontificats de Jean-Paul II et Benoît XVI quant à leurs relations avec le judaïsme et l’impact sur les catholiques de base.

Pour Jean-Paul II  :
- La place exceptionnelle accordée à la déclaration conciliaire Nostra Aetate et ses effets
- Ses phrases, comme « la religion juive est intrinsèque à notre propre religion » par exemple
- Ses gestes comme sa visite à la synagogue de Rome ou à Jérusalem au Kotel (le Mur Occidental)
- La démarche de repentance de l’église catholique

Mais il y a eu aussi des points négatifs et épisodes difficiles car Nostra Aetate n’a pas effacé tout les problèmes de mémoire entre juifs et catholiques :
- L’affaire du Carmel d’Auschwitz
- La béatification d’Isabelle la Catholique
- La béatification d’Edith Stein

Benoît XVI se situe dans la continuité de ce dialogue avec des gestes et phrases importants mais aussi des maladresses.
Il a rencontré les Grands Rabbins d’Israël, s’est rendu à Auschwitz, à la synagogue de Rome, ...etc.
Mais plusieurs maladresses marquent des interrogations quant à l’avancée ou au recul du dialogue :
- En 2005, le Motu proprio avec la prière du vendredi saint qui est une demande pour la conversion des juifs
- la levée de l’excommunication de prêtres intégristes, appelée « affaire Williamson », du nom de l’évêque antisémite et négationniste
- L’insistance pour la béatification de Pie XII, pour lequel Benoît XVI a signé le décret d’héroïcité des vertus (Pour certains partenaires juifs, cette démarche constitue un obstacle majeur dans la poursuite du dialogue)

Enfin, en France, le père Dujardin évoque le travail du cardinal Decourtray qui a encouragé la création du CCEJ, du père Desbois, la création du SIDIC.

Les fruits de Nostra Aetate doivent continuer d’être cultivés, même si le catholique « moyen » et les prêtres des paroisses sont encore peu touchés par les enjeux du dialogue judéo-chrétien.
Les orientations pastorales semblent peu imprégnées de Nostra Aetate, et les prêtres des paroisses locales se montrent parfois plus réfractaires à cet enseignement que les paroissiens eux-mêmes. D’autre part, la persistance du conflit israélo-palestinien entraîne une vraie confusion dans les esprits.

Jean-François Chiron, Doyen de la Faculté de Théologie de l’UCLy retient trois concepts clés de cette journée : trouver les mots justes, le dialogue des mémoires et les portées théologiques de ce dialogue.

En conclusion, cette journée ouvre des perspectives, des thèmes à approfondir pour les prochaines rencontres : quelle place donner au texte ? À l’interprétation ? Comment faire entrer en dialogues différentes traditions interprétatives ?

Rosine Voisin, avec l’aide des notes de Marjolaine Dubois pour l’après-midi.