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Il y a quarante ans : Jean Paul II à la Grande Synagogue de Rome

Éditorial de Jean-Dominique Durand

Le 13 avril 1986, le pape Jean-Paul II faisait une visite historique à la Grande Synagogue de Rome, où il fut accueilli par le Grand Rabbin Elio Toaff. On peut dire que ce fut pour ce pape voyageur, le déplacement tout à la fois le plus court, deux mille mètres à franchir, une vingtaine de minutes à pied, mais le plus long et le plus difficile à effectuer, près de deux mille ans d’hostilité à surmonter. Cette visite a constitué un événement majeur dans l’histoire des relations entre juifs et chrétiens.

Le Pape prononça alors un discours mémorable1, rappelant avec la Déclaration conciliaire Nostra Aetate, le « lien » puissant qui unit le christianisme et le judaïsme. Mais il alla au-delà, avec son sens de la formule, par laquelle il savait exprimer sa conviction profonde : « La religion juive ne nous est pas extrinsèque, mais d’une certaine manière, elle est intrinsèque à notre religion. Nous avons donc envers elle des rapports que nous n’avons avec aucune autre religion. Vous êtes nos frères préférés et, d’une certaine manière, on pourrait-dire nos frères aînés.

La mémoire collective a retenu, à raison, ces fortes expressions, faites pour secouer les esprits et les mentalités. Mais son discours mettait en avant quatre autres considérations.

Jean-Paul II estimait que dans leur volonté de se rencontrer, l’Église et la Synagogue,
conscientes des « liens » qui les unissent, se sont engagées sur une route qui serait longue, elle « n’est encore qu’à ses débuts ». Il reconnaissait la judéité de Jésus de Nazareth, « fils de votre Peuple, dont sont issus aussi la Vierge Marie, les apôtres et la majorité des membres de la première communauté chrétienne. » Jules Isaac ne disait pas autre chose dans Jésus et Israël.

Mais Jésus restait pour lui, « la divergence fondamentale » entre juifs et chrétiens. Celle-ci doit être reconnue et respectée, condition pour que le dialogue s’établisse « dans la loyauté et l’amitié, dans le respect des convictions intimes des uns et des autres. »

Enfin, si la question de la personne de Jésus est irréductible pour les uns et les autres, Jean-Paul II indiquait les nombreux sujets sur lesquels juifs et chrétiens pouvaient se retrouver concrètement, sujets de questions éthiques, de justice sociale par exemple, « à la lumière de l’héritage commun tiré de la loi et des prophètes ».

Rome, comme ce discours, ont marqué une étape importante dans l’histoire du dialogue judéo-
chrétien. Le Grand Rabbin de Rome, Elio Toaff, grande figure du judaïsme italien et européen,
en a gardé un souvenir fort2. Et d’abord de sa rencontre physique avec le Pape lorsqu’il l’accueillit dans le jardin, et que le Saint-Père, à sa grande surprise, vint à lui les bras ouverts
et l’embrassa :
« Une foule de sentiments m’assaillit. Deux mille ans d’histoire de douleurs et de souffrances me serraient le cœur. Le martyrologe juif venait à mon esprit avec tout son poids au moment où le pape Wojtyla, mettant les pieds dans la synagogue, s’apprêtait à accomplir un geste de réparation en cherchant à dépasser le fossé profond qui avait divisé les deux Communautés pendant tant de siècles. Que signifiait cette embrassade ? Etait-ce un geste formel ou bien voulait-il exprimer un sentiment de fraternité retrouvée, un désir de démontrer que les affirmations théoriques du Concile se concrétisaient maintenant en faits réels et irréversibles ?

Jules Isaac, lorsqu’il pénétra dans le bureau de Jean XXIII le 13 juin 1960, avait été saisi lui aussi par le souvenir des juifs persécutés durant des siècles. Il nota après cette rencontre décisive : « J’ai aussi conscience de parler au nom des milliers de martyrs de tous les temps »
Dans son discours, le Grand Rabbin insista sur le retour du peuple juif sur sa terre, tandis que le Président de la Communauté juive de Rome, avait retracé l’histoire douloureuse des juifs de Rome, et demandé la reconnaissance de l’État d’Israël par le Saint-Siège. Dans son discours le Pape n’en dit rien, et ce n’est qu’à la fin de 1993, que cette reconnaissance diplomatique fut réalisée.
On mesure à travers ce point essentiel, les avancées et les limites du discours du Souverain pontife. Mais Elio Toaff fut frappé par son expression : « Lorsque le Pape prit la parole, je restai frappé par le ton calme, serein, je dirais presque humble de son discours. Je l’observais pendant qu’il parlait et je me rendais compte qu’en lui, après les discours précédents qu’il avait écoutés avec attention, quelque chose s’était produit, il était plus serein et l’on sentait que les paroles qu’il prononçait venaient du cœur, en particulier lorsqu’il affirmait d’assumer en son nom propre et au nom de l’Église, la responsabilité de la persécution qu’il condamnait sans aucune équivoque. »

La visite de Jean-Paul II à la Grande Synagogue de Rome, les gestes qu’il y accomplit, le discours qu’il y prononça, marquent une étape notable sur le long chemin de l’amitié entre juifs et chrétiens. Le Grand Rabbin Toaff a su résumer ce parcours difficile, par un raccourci saisissant en donnant comme titre à ses Mémoires : Perfidi Giudei, Fratelli maggiori, exprimant par là le passage de l’image méprisante de « Juifs perfides », à la reconnaissance comme « Frères aînés ».

30 mars 2026

1 . Jean-Paul II, Une fraternité renouvelée. L’Église et le judaïsme, Paris, Bayard-Mame-Les Éditions du
Cerf, 2022, p. 101-109.
2. Voir les Mémoires d’Elio Toaff, Perfidi giudei, Fratelli maggiori, Bologne, Il Mulino, 2017, 266 p. Ce livre magnifique n’est malheureusement pas disponible en français.
3 .Cité par Maud Blanc-Haymovici, « Les rencontres de Jules Isaac avec Pie XII en 1949 et Jean XXIII
en 1960 », dans Carol Iancu, Le siècle de Jules Isaac : amitiés, affinités, héritages, Paris, Éditions du
Cerf, 2025, p. 69-100.

Source de l’image : Site du Vatican, 13 avril 2021