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Étudiants et enseignants stigmatisés et discriminés en France - Lettre ouverte aux présidents d’université et des grandes écoles

Lettre adressée par des universitaires aux présidents et présidentes des universités et grandes écoles pour les alerter du niveau de stigmatisation et discrimination d’étudiants juifs ou supposés l’être, en France.

Mesdames et Messieurs les Présidents et Présidentes,

Depuis les massacres du 7 octobre 2023, des étudiants et des enseignants sont stigmatisés et discriminés dans les universités et les grandes écoles françaises.

Les termes sionisteet Israël sont mobilisés à leur endroit comme substituts au mot Juif, pour mettre à l’index des étudiants et des enseignants juifs, ou supposés tels, contournant ainsi l’usage délictueux du vocabulaire antisémite. Dans certains cas, le fait d’être juif est même explicitement employé pour les prendre pour cibles. Ces derniers jours, sur un mur de l’École des hautes études en sciences sociales, on a pu lire : Illouz sioniste EH[ESS] complice . Cette chercheuse se trouve ainsi nommément désignée à la vindicte publique, tandis que l’établissement auquel elle appartient est accusé de complicité, terme qui confère un sens criminel au terme sioniste. Le qualificatif sioniste fonctionne ici comme un substitut infamant aux adjectifs juif ou israélien, motivant la mise en accusation de la sociologue Eva Illouz pour le seul motif de son identité, réelle ou supposée, et sans aucun lien avec la nature de son enseignement à l’EHESS.

Cette désignation nominative sur un mur ou une vitrine d’un individu parce qu’il est juif rappelle tragiquement le marquage des commerces juifs par les régimes nazis et par Vichy.

Un autre chercheur, signataire de cette lettre connue pour ses positions publiques contre l’antisémitisme, a été interpellée par des étudiants aux cris de « Free Palestine », dans un contexte pédagogique sans lien avec la question. Des messages circulant dans un groupe WhatsApp d’étudiants de l’université Paris-Est Créteil ont appelé à « brûler les sionistes de la fac ». Plus grave encore, lors d’un cours dispensé en visioconférence, un maître de conférences en droit public a reçu, dans le fil de discussion, des messages antisémites accompagnés de croix gammées et de propos le désignant comme juif. Ce ne sont là que quelques exemples parmi ceux qui nous ont été signalés au cours des trois derniers jours.

Ces faits constituent des atteintes graves aux principes fondamentaux régissant nos institutions : l’égale dignité des personnes, la liberté académique, la liberté de conscience et la protection de chacun contre les discriminations, les menaces et les violences.

Il ne s’agit pas ici de l’expression d’opinions mais de pratiques d’intimidation et de stigmatisation portant atteinte aux personnes, dégradant les conditions de transmission des savoirs et menaçant la liberté d’enseignement et de recherche dont vous êtes les garants.

Critiquer un gouvernement, une politique, une armée ou une idéologie relève du débat démocratique. Mais la critique politique perd sa légitimité lorsqu’elle devient un instrument de calomnie et d’intimidation. Ce ne sont plus alors des idées que l’on discute, ce sont des individus que l’on expose à la haine.

De telles pratiques n’ont pas leur place dans nos établissements. Lorsqu’une personne est visée parce qu’elle est juive ou supposée telle, l’antisémitisme qui la frappe doit être qualifié sans détour ni euphémisme.

Mesdames et Messieurs les Présidents et Présidentes, vous êtes responsables devant la loi : vous ne pouvez être de simples observateurs de ces situations, vous devez mettre un terme à ces agissements.

Le Code de l’éducation confie aux responsables d’établissement le maintien de l’ordre et de la sécurité dans les enceintes et locaux universitaires, notamment dans les conditions prévues aux articles L. 712-2 et R. 712-1 et suivants. Ces responsabilités appellent des actes.

Nous attendons une réponse institutionnelle claire, qui se traduise notamment par :
– Une réaction rapide, explicite et publique face aux inscriptions, menaces et injures portées à votre connaissance, accompagnée de leur suppression immédiate dans les locaux et les sites ;

– Un soutien sans ambiguïté aux étudiants, enseignants et chercheurs visés, afin qu’aucun d’entre eux ne soit laissé seul face à l’intimidation ;

– La mise en œuvre des dispositifs de protection et des procédures appropriées, notamment l’octroi de la protection fonctionnelle, des enquêtes internes systématiques et l’engagement de procédures disciplinaires, ainsi que le signalement au procureur de la République en vertu de l’article 40 du Code de procédure pénale, lorsque les faits le justifient ;

– La garantie d’un environnement universitaire où la liberté d’enseigner et de chercher puisse s’exercer sans menace, quelles que soient les opinions politiques des personnes concernées, lesquelles relèvent de l’arène civique et non de l’arène académique.

Nous vous appelons solennellement à prendre la mesure de la gravité de ces faits et à exercer pleinement vos fonctions. Le silence et l’inaction, dans de telles circonstances, ne relèveraient pas de la neutralité, mais constitueraient une défaillance de vos responsabilités institutionnelles.

Veuillez agréer l’expression de notre haute considération et de notre grande inquiétude.

Les universitaires peuvent signer la lettre ci-dessus, en suivant ce lien

– Premières signatures
Céline Masson, professeure des universités, directrice du RRA
Eva Illouz, directrice d’études à l’EHESS
Nathalie Heinich, sociologue, CNRS-EHESS