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« Un moment de vérité »… un document problématique , par Jean Dujardin

Par le Père Jean DUJARDIN, Membre du Comité directeur de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France.

Une analyse et une réponse au document publié en décembre 2009 par des chrétiens palestiniens, souvent sous le nom de « Kairos Palestine ».
Texte publié en avant-première du numéro de juillet-aout de Sens, la revue de l’AJCF et en exclusivité pour notre site.

© Sens, Amitié Judéo-Chrétienne de France, ajcf.fr

Un document intitulé « Un moment de vérité : une parole de foi, d’espérance et d’amour venant du cœur de la souffrance palestinienne » a été publié en décembre 2009 et circule sur Internet. Il est signé de Mgr Sabbah, ancien Patriarche Latin de Jérusalem, de deux autres évêques de confession chrétienne et de treize autres personnalités, pasteurs, ecclésiastiques ou laïcs. Au-delà des Palestiniens auxquels il semble s’adresser en priorité, il est légitime de se demander quel est le but de cette publication largement diffusée dans les églises chrétiennes ? S’il s’agit d’un appel à plus de foi, d’espérance et d’amour en l’avènement d’une paix dans le conflit israélo-palestinien, on ne peut qu’être d’accord sur les termes et plusieurs passages du document sont de grande qualité spirituelle ; mais une lecture attentive du texte nous oblige à nous interroger sur sa finalité réelle .

Il ne s’agit pas de minimiser la souffrance palestinienne. Hélas toute guerre même larvée comporte un lot de souffrances inacceptables et il est légitime de demander aux Chrétiens de contribuer autant qu’ils le peuvent à la promotion d’une paix juste pour les peuples qui habitent cette terre.

Mais un tel appel doit être présenté dans un souci de vérité la plus juste possible, car les événements qui se déroulent dans cette région du monde sont d’une telle complexité qu’on n’a pas le droit d’en présenter une vision uni-latérale pour sensibiliser des lecteurs qui écoutent davantage avec leur cœur qu’avec leur intelligence, dans l’ignorance, le plus souvent au moins partielle, de la situation exacte.

Et c’est alors qu’on peut s’interroger sur les visées réelles du document. On ne peut qu’être surpris en particulier par son analyse unilatérale de l’histoire et, de ce fait, sur les jugements théologiques portés à propos du comportement de certains Chrétiens.

Parler de la souffrance palestinienne, il le faut, mais pourquoi ne rien dire de l’angoisse et de la peur des Israéliens quant à la précarité de leur présence sur cette terre ? La seconde intifada, très différente de la première, s’est manifestée au-delà des territoires en s’attaquant le plus souvent à des civils innocents. La négation du droit à l’existence de l’État d’Israël, venant des milieux islamistes, Hamas et Hezbollah, soutenus militairement et financièrement par l’Iran qui souhaite de manière sans cesse réaffirmée la destruction de l’État d’Israël, ne peut qu’aggraver la peur et semer le doute des Israéliens sur la sincérité palestinienne. Voilà des réalités dont le document ne fait jamais mention ; or elles ne peuvent qu’aviver l’angoisse et la peur des Israéliens.

Pourquoi donner une vision partielle et sans doute partiale de la réalité ? On peut penser, et beaucoup d’Israéliens le pensent, que l’opération « plomb dur-ci » sur Gaza ne fut pas une opération politiquement et humainement heureuse ; mais pourquoi passer sous silence les milliers de Kassem tirés sur Sderot et le Néguev — comme si nous pouvions accepter, nous, que l’un de nos pays voisins, une fois son occupation terminée, continue de nous bombarder. Ici ce n’est pas seulement la question du nombre des victimes qui est en jeu, mais le principe même.

Le problème de la situation des réfugiés est un vrai problème, mais pourquoi ignorer le nombre des Juifs qui ont dû fuir dans des conditions variées les pays arabes après 1948 et 1967 ? Pourquoi ne rien dire de l’attitude des États arabes à ce sujet ? C’est par choix qu’ils ont décidé de maintenir les réfugiés dans cette situation précaire pour mieux sensibiliser l’Occident au problème. Imaginons un instant que les 13 millions de personnes déplacées à la fin de la Seconde Guerre mondiale n’aient pas été intégrées dans les divers pays résultant du nouveau redécoupage des frontières. Où en serions-nous aujour-d’hui ? Et pourquoi passer sous silence qu’après la guerre des Six-Jours, les pays arabes ont opposé un refus catégorique, à Khartoum, à la proposition israélienne d’une possible évacuation au moins partielle. Les occasions de négociations manquées ne sont pas dues à la seule attitude d’Israël.

Le document ne manque pas non plus, si on le regarde de près, de points de vue contradictoires en ce qui concerne le racisme, le terrorisme qu’il justifie quasi-ment comme une résistance en passant sous silence l’endoctrinement des kamikazes et le fait que ce sont des civils qui en sont le plus souvent les victimes. Certains Palestiniens eux-mêmes ont été sévères sur les dérives de la seconde Intifada.

Il y a enfin des jugements théologiques surprenants et erronés. Tous les Chrétiens sont jugés sans distinction. Il y a les positions, qu’on peut ne pas forcément approuver, de certains évangélistes américains et les positions de l’Église catholique, par exemple. La légitimité du retour du Peuple juif sur la terre d’Israël n’est pas une idéologie théologique, elle procède d’une lecture sans parti pris de la Bible après le Concile Vatican II, dans la continuité de sa réflexion sur la permanence de l’élection et de l’Alliance. Elle ne justifie pas pour autant l’injustice qui en est résultée et pose la nécessité de trouver une solution plus juste pour les peuples victimes des guerres, comme le disait déjà le texte des Évêques français de 1973. Assimiler le retour du Peuple juif sur la terre d’Israël à une théorie théologique est inacceptable. L’Église catholique qui a passé avec l’État d’Israël en 1993 un accord fondamental sait parfaitement faire la distinction entre la légitimité du retour du Peuple juif sur sa terre, la création d’un État qui est aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, un moyen nécessaire et les choix politiques des gouvernants israéliens.

Il y aurait encore de nombreux points à débattre à propos de ce texte. Mais hélas, à la suite de cette lecture, son but apparaît comme plus soucieux de rallier tous les Chrétiens d’Occident, quels qu’ils soient, au point de vue que le texte développe sur les Palestiniens, plutôt que d’aider à une compréhension plus juste du problème.

Un dernier point pour clore cette réflexion. Il est vrai que beaucoup de Chrétiens quittent les territoires depuis de nombreuses années, dans le contexte du conflit. La situation de Bethléem est douloureuse… Mais cela est vrai aussi en Irak et les Coptes sont persécutés en Égypte. Ce mouvement qui conduit de nombreux Chrétiens à émigrer vers l’Occident ne date pas de la création de l’État d’Israël mais du début du XXème siècle au moins. Beaucoup d’ouvrages le démontrent. D’autre part, le nombre de Chrétiens résidant en Israël même augmente, dans une grande liberté de culte…

Alors quel est le but d’un tel document ? Il faut le dire fermement, il n’est pas objectif et, malgré ses apparences, il devient un document de propagande.

Père Jean DUJARDIN, Membre du Comité directeur de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France