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Remise du prix de l’Amitié judéo-chrétienne de France 2011 au Pasteur Alain Massini

Le Pasteur Alain Massini « un accoucheur d’avenir »,
« Enfin un Pasteur ! » s’est réjoui Hubert Heilbronn, lorsqu’ il a remis au Pasteur Alain Massini le prix de l’AJCF qu’il a fondé voici 23 ans. Premier pasteur et deuxième protestant puisqu’il succède au Pr Fadiey Lovsky, dernier fondateur vivant de l’Amitié Judéo-chrétienne de France et lauréat du prix en 2000.
Le Temple du Saint Esprit, rue Roquépine à Paris a accueilli entre ses murs haussmanniens à la beauté sobre et protectrice la nombreuse assemblée venue le 24 octobre témoigner son amitié à Alain Massini, Pasteur de l’Église réformée de Clermont Auvergne.
Le Pasteur François Clavairoly qui officie à la paroisse du Saint Esprit a placé cette cérémonie « sous le regard bienveillant du même Dieu qui nous bénit ».

table des orateurs

Le Pasteur Clavairoly a rappelé le souvenir du Pasteur Boegner pour illustrer l’institution ecclésiale, de Paul Ricoeur, pour l’application de l’intelligence au texte même de la Bible et d’Alain Blancy, maître et ami du Pasteur Massini. Le parcours d’Alain Massini foule les pas d’Ulysse, roi d’Ithaque et homme du retour vers sa lignée, marqué par la nostalgie, douleur de la quête des origines, et d’Abraham l’homme de la promesse, celui qui ne rentre pas mais part sur le chemin inconnu de la rencontre où se joue l’inattendu de la grâce. « Cet inattendu est la rencontre entre juifs et chrétiens au point d’intensité que nous connaissons à ce moment même dans l’amitié » a déclaré le Pasteur du Temple du Saint Esprit. Le dialogue est un commencement de tous les jours que le Pasteur Massini contre toute attente « a vu de son vivant ».
Vu et écrit, car il a œuvré pour la parution en France du texte fondamental « Église et Israël », issu de la Concorde de Leuenberg dont le Pasteur Clavairoly est membre du conseil. On ne peut ici passer sous silence les items de cette déclaration qui pavent le chemin de la relation judéo-protestante : la reconnaissance de l’élection éternelle du peuple d’Israël, la mise en évidence des racines juives de la foi chrétienne, la compréhension du lien indissoluble entre Église et Israël, le renoncement à la mission des Juifs, la reconnaissance du rôle central de l’État d’Israël pour le judaïsme, la reconnaissance d’une co-responsabilité et d’une culpabilité des chrétiens dans la Shoah, l’incompatibilité avec la foi chrétienne de toute forme d’antisémitisme et de toute animosité contre les Juifs.

Le Pasteur Florence Taubmann, présidente de l’Amitié judéo-chrétienne de France a fait part en introduction de sa « joie grave » à l’annonce de la libération de Guilad Shalit. Grave au regard de ce qu’il a enduré et au défi que constitue son retour à la vie normale. Elle a salué la force de ses premières paroles, lavées de toutes pulsions vengeresses et insensibles au syndrome de Stockholm.
Elle a introduit l’humble Pasteur Alain Massini, en le nommant « serviteur fidèle » à l’instar de Moïse, du roi David et de Siméon, rappelant que l’essentiel de son ministère a été dirigé vers le dialogue amical entre juifs et chrétiens et approfondi par la connaissance du judaïsme. Elle a souligné l’importance de la transmission dans l’engagement du Pasteur Massini, vaste champ où germeront tous les possibles semés, sans omettre de souligner son implication dans l’œcuménisme entre toutes les églises chrétiennes. Le Pasteur Florence Taubmann a eu l’occasion de connaître le Pasteur Massini dans le cadre des réunions entre le CRIF et la Fédération protestante de France puis au cours du voyage organisé par le CRIF et la FPF en 2006 sous l’impulsion de Dinah Azoulay en charge au CRIF des relations avec les protestants.
Mais au delà d’une simple introduction, elle dresse en miroir la figure biblique d’Aaron pour évoquer le Pasteur Massini et cite le psaume 133 « Qu’il est bon de demeurer ensemble entre amis, c’est comme l’huile qui descend sur la barbe d’Aaron ». Il est vrai qu’en dehors de sa fidélité, le Pasteur Massini partage avec Aaron la même barbe patriarcale… L’assemblée a entonné dans la joie et en hébreu le chant du psalmiste.

Monseigneur Francis Deniau, Évêque de Nevers connaît Alain Massini depuis une dizaine d’années alors qu’il présidait le comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme auquel le Pasteur clermontois participait en tant qu’invité permanent. Amitié discrète fondée sur des soucis et des désirs partagés et une passion commune pour les relations entre juifs et chrétiens.
Il a rappelé à son tour l’importance de la contribution d’Alain Massini à la version française du texte Église et Israël, issu de la concorde de Leuenberg. L’originalité de cette concorde réside dans la recherche d’une dynamique commune tant théologique que pratique. La réflexion sur l’unité de l’Église impose de revenir à la première rupture entre l’église courant du judaïsme et l’ensemble du judaïsme.
« La relation de l’Église avec Israël fait partie intégrante du fondement de sa foi » affirme le document protestant adopté en 2001. On peut y voir une convergence avec la déclaration conciliaire de 1965, Nostra Aetate : « Scrutant le mystère de l’Église, le Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau testament avec la lignée d’Abraham ».
Loin de l’eschatologie, de la fin de l’histoire, chrétiens et juifs espèrent en les promesses divines.
L’amitié d’Alain Massini pour les Juifs précède le questionnement théologique. C’est elle qui l’y a éveillé.

Armand Abécassis, philosophe et écrivain, lauréat du prix de l’AJCF en 2009, témoigne de la proximité affective du Pasteur avec les Juifs. Sa foi, dit-il s’approfondit par la connaissance juive.
L’amitié et l’amour ne peuvent souffrir de s’endormir sous l’édredon du mensonge. Le temps de la critique vient au contraire les consolider.
Au cours d’une intervention le 25 juin 2011 dans la synagogue de Clermont lors d’un shabbat, le Pasteur Massini a commenté la paracha Korah. Korah révolté contre Moïse prétendait que tout le peuple était saint et que le temps de la loi était accompli. Puisque le peuple entier a entendu au pied du Sinaï Dieu lui parler comme à Moïse, pourquoi imposer la loi ? De même que Moïse a exclu Korah et son assemblée, les rabbins ont exclu violemment les chrétiens de la synagogue.
Alain Massini pense que la même déchirure s’est produite au 1er siècle de l’ère courante entre la synagogue et l’Église. Armand Abécassis citant l’Évangile « Je suis le chemin la vérité et la vie, nul ne vient au Père que par moi » pose aux chrétiens la question de savoir si les Juifs sont compris dans cette affirmation. Ou s’adresse-t-elle seulement aux non juifs ? Réflexion névralgique des relations judéo-chrétiennes qui impose une conversion du regard pour ne pas voir en le Juif un autre soi-même mais pour le comprendre comme il se comprend lui-même.
Ce qui rend unique la relation entre juifs et chrétiens est la prise de conscience par l’Église que le judaïsme est à l’intérieur d’elle-même, c’est le mystère auquel fait référence Nostra Aetate et qui réside en son sein. Le Juif, soutient Armand Abécassis, relève de l’actualité la plus fondamentale de l’identité définitive de l’Église. L’Église doit considérer le corps juif de Jésus et pas seulement son corps abstrait, hors de quoi elle manquerait le judaïsme de Jésus, historiquement et théologiquement. À ceux qui voudraient rendre le Juif acceptable et intégrable à la foi chrétienne, il répond : « Le Juif n’est pas un chrétien en puissance ».

Cette convergence de vues que le Pasteur Massini partage avec Armand Abécassis est aussi celle du Père Jean Dujardin, lauréat du Prix de l’AJCF en 1996. Au long de son implication dans le dialogue judéo-protestant, le Père Dujardin a perçu parfois chez Alain Massini la souffrance d’un homme dont le travail d’approfondissement embrassé ne rejoignait pas pleinement l’espérance qui était la sienne auprès de sa communauté, même si dit-il « les choses ont beaucoup changé ». Souffrance mais pas découragement.
Il témoigne que le Pasteur Massini n’a pas seulement eu un rôle de traducteur dans la production du document Église et Israël mais qu’il a aussi contribué à sa parution et rappelle l’avant-garde protestante qui avait sous l’impulsion du Pasteur Westphal aidé Jules Isaac à publier son magistral « Jésus et Israël » et formulait une demande de pardon aux Juifs après la Shoah, dès 1947 bien avant l’église catholique.

Le Pasteur Michel Leplay, vice-président d’honneur de l’Amitié judéo-chrétienne, s’adressant au Pasteur Massini déclare : « C’est parce que l’amitié n’a pas de prix que par pure grâce elle peut t’en donner un… Si la fraternité est fragile, en clair obscur, commandée par les devises, l’amitié, choisie et inventée est un précieux trésor pour la vie commune. L’Amitié judéo-chrétienne est un lieu unique de réconciliation dans la clarté des convictions. Le Pasteur Massini va son chemin de berger dans une prudence calculée, tel le pèlerin, un pied après l’autre, celui de l’appui originel et biblique et le pas en avant de la démarche et de l’espérance. Mes frères et sœurs juifs, leurs prophètes et leur foi m’ont souvent permis de ne pas désespérer de l’humanité. Alain Massini sait conjuguer la libre critique des sources et l’annonce finale de la promesse, sans bavardage et sans emphase avec le recul de la sagesse biblique ».
Et Sœur Anne Étienne d’ajouter à cette sage prudence l’humour et la détente que le Pasteur cévenol sait introduire dans les discussions rigoureuses.

C’est à sa mère, qui lui a légué l’héritage de la tradition huguenote et cévenole, son père qui fut déporté à Rawa Ruska et son maître le Pasteur Alain Blancy, qu’Alain Massini a dédié son prix, après avoir témoigné sa reconnaissance à Hubert Heilbronn et salué l’apport du Pasteur Jean-Arnold de Clermont qui a mis en place une véritable commission de dialogue avec le judaïsme au sein de la FPF.
Citant Martin Buber « toute vie véritable est rencontre », il encourage au risque et à la grâce de la rencontre qui ne peut avoir lieu qui si on ose sortir de soi. Se déprendre de soi aurait dit Foucault.
Le document Église et Israël n’invente rien maintient Alain Massini mais dresse le bilan des réflexions du 20ème siècle et donne la position et la perception des églises issues de la Réforme Il y a une coexistence de l’Église et d’Israël, pas une union, l’identité de chacun étant irréductible. S’aventurer vers le cœur de l’identité de l’autre est un défi qu’il faut relever en dépit du poids de notre histoire commune. Comment arriver à un dialogue apaisé sans faire tabula rasa du passé ? Lecteur de la Guemarah, le Pasteur Massini sait que forcer la réconciliation avec celui qu’on a offensé peut provoquer sa mort.
Il ne cache pas son inquiétude de voir tant de chrétiens s’enthousiasmer de la découverte de la tradition juive, se l’approprier sans l’approfondir, s’y engouffrer sans discernement et succomber à nouveau à la tentation séculaire de la captation d’héritage.
Les mouvements messianiques contemporains l’inquiètent tout autant.
Il sait les effets dévastateurs du temps et l’immense effort à fournir pour établir un dialogue : la présence peut elle évacuer l’absence ? La garantie de la présence n’est-elle pas l’absence ? En replaçant l’homme devant Dieu, la Réforme a insisté sur l’altérité du transcendant.

Le Pasteur Massini a reçu de nombreux messages d’amitié notamment ceux de Mgr Maurice Gardes, archevêque d’Auch, président du conseil épiscopal pour l’unité des chrétiens et les relations avec le judaïsme, de Mgr Eric Moulin de Beaufort, du Pr Fadiey Lovsky, de Richard Prasquier, président du CRIF, de Maître Théo Klein.
On comptait parmi les 300 personnes présentes Mgr Hypolite Simon archevêque de Clermont, Mgr Jérôme Beau, Évêque auxiliaire de Paris, de nombreux membres de la commission du CRIF des relations avec les Églises présidée par Gérard Israël ; Dinah Azoulay, Mireille Hadas-Lebel, Serge Hoffman, Bernard Kanovicth, Madeleine Cohen, Michel Azaria, Lucien Kalfon, Benjamin Honig et Nadia et Simon Grobman.
Léon Askénazi, Manitou, soutenait que chrétiens et juifs ne s’étaient jamais rencontrés, partant jamais séparés… Mais ce soir là, entre les bras solides et chauds de la loyale amitié, nous n’avions plus enchâssée dans le cœur, « la déchirure de l’absence ».

Stéphanie Dassa
Membre du comité directeur de l’AJCF
Photos : B.M.