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Remise du prix AJCF 2009 à Armand Abécassis : discours de Jacqueline Cuche

Jacqueline Cuche est déléguée du diocèse de Strasbourg au Service National pour les Relations avec le Judaïsme, présidente de l’Association Charles-Péguy.

Au cours de cette soirée (voir le compte-rendu et l’album-Photos), plusieurs personnes se sont succédés à la tribune pour parler d’Armand Abécassis et de sa contribution à l’Amitié Judéo-Chrétienne de France et au dialogue Judéo-Chrétien. L’ensemble de ces contributions feront l’objet d’un numéro de Sens, la revue de l’AJCF, dans quelques mois. Nous vous présentons maintenant le texte de Jacqueline Cuche :

Jacqueline Cuche

Cher Armand,

Je viens d’une ville où vous avez laissé votre cœur, ou du moins une grande partie de celui-ci : Strasbourg.
Strasbourg, où vous avez choisi de vous installer après votre retour du Maroc et où vous êtes resté un peu plus de 40 ans.
40 ans : tout un symbole ! Chiffre de la maturation, de l’entrée dans une compréhension profonde de la Torah, commencement de la sagesse !
Mais vous êtes resté si attaché à cette ville qu’en la quittant il y a quelques années, pour vous installer à Paris, vous ne l’avez pas vraiment quittée, puisque vous y retournez régulièrement, chaque mois, pour y animer des séminaires d’étude, où vous retrouvez vos anciens repères : la salle de cours dans le lycée ORT, votre place, toujours la même, entre vos deux Jacky, votre épouse un peu plus loin à droite… Là, vous vous sentez bien !
Car vous avez laissé là-bas non seulement une grande partie de votre cœur mais aussi, au sein de la communauté juive de Strasbourg ou sur ses marges, de nombreux disciples, un vaste cercle d’amis, d’auditeurs, d’admirateurs (il faut bien le dire !) - rejoints d’ailleurs de plus en plus par de plus jeunes, ce qui est bon signe ! -, qui chaque mois se réjouissent de retrouver à nouveau, comme au bon vieux temps, leur maître préféré.

Moi qui habite Strasbourg depuis bientôt 40 ans, justement, j’ai eu la chance de pouvoir suivre quelques uns de vos cours, du temps déjà où vous donniez, en plus des cours de Talmud le chabbat après l’office, des cours sur la Bible un soir de semaine.
Même si je n’ai pas pu être une auditrice aussi régulière que je l’aurais souhaité, je voudrais vous dire ma reconnaissance pour tout ce que vous m’avez apporté.
Pour cela, je vous ferai part de quelques réflexions qu’il m’a été donné d’approfondir au fil des ans, moi, auditrice chrétienne de ces cours donnés à des Juifs, pour des Juifs (même si je n’étais pas toujours la seule non-juive et qu’on apercevait çà et là parfois l’une ou l’autre personne de cette espèce, dont on devinait souvent qu’elle n’était pas chez elle mais qu’elle était heureuse d’être là).
Trois réflexions, trois points que je voudrais aborder, à partir de ce que j’ai reçu de vos cours, trois attitudes qui m’apparaissent fondamentales pour un chrétien dans son rapport aux juifs :
Ecouter, transmettre, veiller.

I) Ecouter :
Nous mettre, nous chrétiens, à l’écoute de nos frères aînés (comme les a si bien nommés le pape Jean-Paul II) est une attitude maintenant reconnue, recommandée dans de nombreux textes de nos Eglises, pratiquée dans de nombreux lieux (nombreux étant bien sûr à mettre entre guillemets, car en réalité je ne suis pas du tout certaine qu’ils soient si nombreux que cela, mais, enfin, faisons comme si…).
Je voudrais souligner là encore trois conditions, trois aspects d’une écoute qui me paraît juste :
1 – Cette attitude d’écoute ne peut se faire que dans l’humilité : se mettre à l’écoute signifie reconnaître que nous avons à recevoir, que nous ne détenons pas toute la vérité ni toutes les clefs du mystère de la Parole divine. C’est quitter l’attitude triomphaliste qui fut celle de l’Eglise pendant près de 20 siècles.
C’est maintenant chose faite depuis qu’existe l’Amitié Judéo-Chrétienne de France ; c’est chose faite officiellement depuis la transformation radicale de nos Eglises dans leur attitude envers les juifs, il y environ 50 ans - même si, encore une fois, il reste encore fort à faire pour que cette transformation des esprits et des cœurs atteigne le peuple chrétien dans son ensemble.
Mais être rempli d’humilité ne signifie pas se dévaloriser, nourrir un complexe d’infériorité ! Il m’est arrivé souvent d’entendre des chrétiens se lamenter après avoir été éblouis par la richesse d’une lecture juive de l’Ecriture : « Nous, chrétiens, nous n’avons pas de Tradition ! » C’est totalement faux ! Les chrétiens ont une belle et riche Tradition, non seulement celle qui remonte aux Pères de l’Eglise, où l’on peut trouver des merveilles (en faisant un ménage parfois nécessaire…), mais aussi celle élaborée par des siècles de christianisme, qu’il soit catholique, protestant ou orthodoxe. Simplement, le chrétien n’étudie pas - ou, pour reprendre mon cher Péguy, alors que le juif lit depuis toujours, que le protestant lit depuis Calvin, le catholique ne lit que depuis Jules Ferry ! Il est donc temps de se mettre au travail, en suivant l’exemple de nos frères aînés. Et, tout de même, nous aussi, chrétiens, nous avons l’Esprit !
2 - Car une véritable écoute, si elle suppose l’humilité (je parlais de celle du chrétien devant le juif) suppose aussi l’égalité et même la réciprocité.
J’ai beaucoup apprécié le courage (car je crois qu’il en faut) et l’humilité (je crois qu’on peut le dire aussi) qui étaient les vôtres, Armand, quand vous avez dit, une fois ou l’autre, ce que vous receviez des chrétiens, de cette longue fréquentation du christianisme, combien cette rencontre, comme le dit merveilleusement bien lui aussi – et peut-être même encore mieux, vous me pardonnerez – le Grand Rabbin Gilles Bernheim, vous « donne à penser », comme elle lui « donne à penser ». Il n’est pas encore beaucoup de juifs pour parler ainsi, vous le savez bien, tous deux !
3 – Ecouter enfin, cela suppose respecter celui que l’on écoute, c’est à dire accepter de se tenir à distance.
Lorsqu’on se rend à vos cours, cher Armand, on y est accueilli chaleureusement, et vous ou vos disciples nous invitez parfois à nous mettre, nous chrétiens, dans les premières places. Je reconnais là l’hospitalité de votre père Abraham, à quoi il faut ajouter le sens bien connu de l’hospitalité marocaine… Mais je crois, moi, que le chrétien doit savoir rester un peu à l’écart, ou plutôt sur le seuil, qu’il lui faut creuser, approfondir cette nécessité de la distance entre lui et le juif. D’abord parce qu’il a trop longtemps voulu occuper la première place, et même toute la place, mais aussi parce que l’identité de chacun a besoin d’espace pour se construire, pour se reconnaître, et qu’à trop s’approcher de l’autre on court le risque de se perdre ou de se fondre avec lui. Je pense notamment à ces chrétiens – nous qui sommes ici en avons tous rencontrés un jour ou l’autre – qui, attirés par la beauté du judaïsme, séduits par la façon dont bien des juifs vivent, incarnent leur foi ou leur Tradition, veulent s’en approcher au plus près et ne savent plus trop où ils en sont eux-mêmes, flottant entre judaïsme et christianisme.
Je parlais de la nécessaire distance entre juifs et chrétiens, mais on pourrait en dire tout autant de celle qu’exige le respect dû à chacun, quel qu’il soit, et dont il a besoin pour se construire librement, même au sein de sa propre communauté croyante.
Dans vos cours, Armand, ceux qui vous écoutent trouvent justement ce respect et cette liberté que vous leur laissez, car vous êtes un maître et non un gourou.
Qu’il me soit permis de rapporter ici les propos d’une amie juive de Strasbourg, une de vos fidèles, qui me pardonnera sûrement cette indiscrétion : elle me disait combien vos cours sont pour elle des leçons d’humanité, où chacun peut approfondir et – ce sont ses propres mots – « découvrir et habiter son être profond ».
Dans vos cours de Talmud, lorsque vous déployez devant vos disciples, pour parler comme saint Paul, « la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur » de la Parole des maîtres, vous permettez à vos auditeurs juifs de se laisser rejoindre, habiter par cette Parole, pour qu’elle puisse prendre chair en eux ; vous les faites accéder à une meilleure compréhension de leur propre identité juive. De ces cours, ils ressortent confortés, plus juifs sans doute, en tout cas, c’est visible, plus heureux de l’être.
Or, ce dont je voudrais témoigner, et qui m’a frappée dès la première fois que j’ai suivi vos cours, il y a bien vingt ans, c’est que plus je découvrais grâce à vous la beauté du judaïsme, la profondeur de la Tradition juive, l’intelligence de ses lectures, qui rendaient à juste titre vos auditeurs juifs heureux d’être juifs, plus je découvrais, ô miracle !, la beauté du christianisme et sortais de vos cours fortifiée dans ma foi et heureuse d’être chrétienne.
Sans doute parce que vos cours m’aidaient à purifier le regard que je portais sur le Christ, à le rendre plus profond, plus vrai, plus intelligent, mais aussi parce que votre enseignement est fondé sur la vérité et le respect dû à chacun. Ainsi chacun peut en ressortir conforté, avec le pain et les forces qui l’aideront à avancer sur son propre chemin.

J’en viens aux deux autres points, et je serai bien plus brève.
II) Transmettre :
- A vous lire, à vous écouter, Armand, on n’a plus qu’une envie : transmettre autour de soi ce que l’on a reçu de vous.
Je me souviendrai toujours d’une parole que Gilles Bernheim avait adressée un jour aux participants chrétiens d’une session DAVAR : « Ne nous aimez pas trop ! » Et je me souviendrai toujours aussi de la réflexion que je m’étais faite immédiatement : la meilleure façon pour nous, chrétiens, d’aimer les juifs, sans risquer de les étouffer ni même de les encombrer comme ce doit être parfois le cas, c’est de nous tourner vers nos frères chrétiens et de leur apprendre à aimer les juifs.
Paroisses, aumôneries, services de formation des chrétiens, grands séminaires, il est tant de lieux où cette transmission est nécessaire et ne se fait pas encore ! Dans combien de diocèses les catéchistes ou enseignants de religion ont-ils la chance de recevoir la formation que reçoivent ceux des diocèses d’Ile de France où sont si impliquées Elisabeth et Danièle ? Combien de directeurs de grands séminaires ont-ils invité le P. Dujardin – ou d’autres experts - à ouvrir les séminaristes à l’intelligence des relations entre judaïsme et christianisme, ou, encore mieux, donné une place à la connaissance du judaïsme vivant dans le programme d’étude des futurs prêtres ? On peut hélas les compter sur les doigts de la main – si du moins il en est…
Un tel constat pourrait nous remplir de découragement. Il me remplit en tout cas de tristesse, quand je vois de quel trésor sont privés les chrétiens.
Car je sais, pour l’avoir constaté souvent dans tel groupe ou telle communauté religieuse où il m’a été donné d’intervenir, quel bonheur ces chrétiens éprouvent en découvrant combien l’apport de la Tradition juive vient stimuler, renouveler leur propre lecture de l’Ecriture et leur propre connaissance du Christ.
Mais c’est la gratitude, surtout, qui l’emporte, pour tous ces dons que des maîtres comme vous, Armand, nous avez prodigués si généreusement, ainsi que le désir de transmettre ce que nous avons reçu.
Il est un adage de la Tradition juive que je vous ai souvent entendu citer, et que j’aime citer souvent à mon tour : « Autant le veau désire téter, autant la vache désire allaiter ». Plus je fréquente les juifs et le judaïsme, et plus je me sens vache !

III) Veiller :
Rencontrer le judaïsme, rencontrer les juifs, c’est aussi rencontrer leur Histoire, et aussi la nôtre, peu glorieuse, dans nos relations aux juifs pendant près de 2000 ans.
C’est aussi rencontrer l’horreur de l’antisémitisme, sous toutes ses formes – y compris celui qui se cache bien souvent sous le nom d’antisionisme.
C’est donc comprendre combien il est nécessaire de combattre tout ce qui peut réveiller ces vieux démons chez les non-juifs, combien il est nécessaire de combattre l’antisémitisme quand il est là mais aussi quand il menace de loin.
Parce que nous avons une dette à réparer, à cause du péché de l’Eglise, de notre péché de chrétiens, mais aussi tout simplement parce que nous avons à côté de nous un frère aîné qui, bien qu’il soit l’aîné, malgré toute sa solidité, son ancienneté, sa permanence et, j’en ai la conviction, l’éternité de sa vocation, est parfois semblable à un jeune frère qui nous est confié à nous, chrétiens, et qu’il nous est demandé de protéger.
Il y a quelques années, Armand, lors d’un colloque au Sénat, vous aviez exprimé le souhait que les chrétiens fassent comme des haies autour du peuple juif. J’avais été heureuse de vous entendre parler ainsi, car votre parole rejoignait un de mes désirs profonds. Vous me permettrez donc de prolonger votre image :
Que les chrétiens fassent des haies autour du peuple juif, pour lui permettre de continuer à faire des haies autour de la Torah... Et ces doubles rangées de haies ne seront pas de trop pour que continue à briller, dans et pour notre monde, la Parole que le Dieu d’Israël nous a confiée, à vous d’abord, puis à nous, à côté de vous !
Mais c’est sur une autre image que j’aimerais conclure, qui m’est plus chère et me parle davantage encore, sans doute parce que, plus que ne peut le faire une haie protectrice, elle met en valeur le devoir de vigilance et celui de transmission. Cette image, vous la connaissez bien, elle est empruntée au prophète Isaïe, c’est celle du veilleur :
« Sur tes remparts, Jérusalem, j’ai posté des veilleurs. De jour et de nuit, jamais ils ne se taisent… »
J’aime y voir la tâche qui nous est confiée, à nous chrétiens : veiller pour éviter que la nuit de l’antisémitisme ne descende à nouveau sur notre monde (« Veilleur, où en est la nuit ? »), mais aussi, du haut des remparts, proclamer au loin, jusqu’à ceux qui ne les connaissent pas encore, la beauté du judaïsme et la joie de pouvoir servir ensemble - chacun à sa façon – le Dieu d’Israël, qui est aussi le nôtre.

Jacqueline Cuche