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Prix AJCF 2010 : Discours de Michel Remaud

Il y a sept mois, Monsieur le Rabbin Rivon Krygier disait en introduction à sa conférence de carême à Notre-Dame de Paris : « Il n’allait sans doute pas de soi d’inviter un rabbin en cette cathédrale pour y tenir une conférence de Carême et pas plus – vous vous en doutez – pour un rabbin, de s’y aventurer. » Sans doute ne croyait-il pas si bien dire, quand il préparait son exposé, en employant l’expression « s’aventurer ». Les circonstances dans lesquelles s’est déroulée cette conférence nous ont conduits à cette autre situation qui, elle non plus, n’allait pas de soi, d’un prêtre catholique prenant la parole dans une synagogue. Les manœuvres d’intimidation ont obtenu l’effet contraire à celui qui était recherché. C’est le signe de notre volonté aux uns et aux autres de ne pas nous laisser impressionner par les obstacles semés sur les chemins de la rencontre.

Madame Taubmann peut témoigner de la surprise qui a été la mienne quand elle m’a informé du choix du comité directeur de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France. Surprise à laquelle est venue se mêler la confusion de voir mon nom s’ajouter à la liste des personnalités qui ont reçu ce prix depuis sa fondation. Je dois donc exprimer tout d’abord ma gratitude à Monsieur Hubert Heilbronn, au comité directeur de l’Amitié Judéo-Chrétienne, ainsi qu’aux amis qui viennent de s’exprimer et dont les paroles m’ont profondément touché. Mais ce serait réduire la signification de l’événement, à mon avis, que de me limiter au registre des remerciements et, surtout, de ne le faire qu’en mon nom propre. Le ton et le contenu des nombreux messages reçus montre en effet que ce prix n’est pas seulement une affaire personnelle, et qu’il touche et encourage bien plus que son récipiendaire. Je pense en premier lieu, bien entendu, à mes collègues de l’Institut Albert-Decourtray, puisque notre aventure est commune et que je ne serais pas là ce soir si nous n’avions décidé ensemble de poursuivre le travail quand l’avenir semblait compromis. Je pense encore à tous ceux qui n’ont pas forcément publié ou donné de conférences, mais qui s’emploient, souvent avec beaucoup de dévouement et d’abnégation, et sans se laisser décourager par les incompréhensions, à faire passer les principes dans les faits, dans les relations personnelles, dans la vie communautaire ou paroissiale, dans la catéchèse, tous ceux qui payent de leur personne pour organiser les rencontres, envoyer les convocations et ranger les chaises après les réunions, tous les fantassins du dialogue sans lesquels les grandes déclarations resteraient largement lettre morte. Je n’oublie pas non plus ceux et celles qui vivent la relation à Israël d’une autre manière dans le silence des monastères et qui l’ont rappelé à cette occasion. Et notre rassemblement aujourd’hui manifeste que nous sommes tous engagés, à des titres divers, dans une œuvre qui nous concerne tous, qui nous tient à cœur, et qui dépasse chacun d’entre nous.
Plusieurs visages que j’aperçois ici me rappellent des rencontres qui ont jalonné ma route. On me pardonnera de ne pas remercier nommément les uns et les autres en ce moment. Ce soir, je voudrais évoquer seulement trois figures qui ont joué un rôle important dans cet itinéraire.
Je saluerai d’abord Pierre Lenhardt. C’est lui dont la rencontre, à Lyon, il y a un peu plus de trente ans, m’a aidé à franchir le pas et à partir pour Jérusalem. J’ai bénéficié de son accueil et de ses leçons dans ce qui s’appelait déjà l’Institut Ratisbonne et dont il était le principal inspirateur et animateur. La qualité de l’enseignement et la passion qu’il a su nous transmettre pour les sources juives étaient sans commune mesure avec le caractère encore rudimentaire de l’installation matérielle. Il nous a appris à lire les textes de la tradition rabbinique et nous a communiqué son amour de l’étude, avant de me pousser rapidement dans le grand bain de l’Université Hébraïque. Ses encouragements m’ont aidé à persévérer dans la voie qu’il avait ouverte. Le travail que nous poursuivons aujourd’hui, avec des moyens trop modestes, à l’Institut Albert-Decourtray, pour aider les chrétiens à connaître le judaïsme, est dans une très large mesure la continuation de ce qu’il a créé. Je l’avais retrouvé entre-temps dans mon jury de thèse, à l’Institut Catholique de Paris, aux côtés de deux exégètes et d’un rabbin, le Grand Rabbin Charles Touati, aujourd’hui disparu. Situation elle aussi quelque peu originale.
Je voudrais rappeler ensuite ma première rencontre avec Monseigneur Lustiger, qui n’était pas encore cardinal, mais qui était déjà archevêque de Paris. Quelqu’un — Marcelle Raber, qui était à l’époque secrétaire générale de l’A.J.C.F. — m’avait mis devant le fait accompli en lui demandant pour moi un rendez-vous. Il me reçut dans ce qui était alors la maison diocésaine de la rue de la Ville-l’Évêque. Entrant rapidement dans le vif du sujet, il me demanda comment j’en étais venu à m’intéresser au judaïsme, alors que rien, a priori, ne m’y préparait. Pendant vingt minutes, il m’écouta sans m’interrompre, les coudes sur les genoux et le menton entre les mains. Quand j’ai eu fini mon histoire, il a eu cette phrase qui vaut d’être citée littéralement, tellement elle était inattendue dans la bouche d’un archevêque de Paris : « Au fond, tu as compris que tu es un goy. »

« Tu as compris que tu es un goy. » Cette vérité élémentaire et fondamentale, j’en ai mieux perçu la profondeur et les implications grâce à quelqu’un dont je sais qu’il est totalement inconnu de la plupart d’entre vous. Il s’agit d’un prêtre né en 1765 dans ce qui était encore le Bas-Poitou et qui allait devenir vingt-cinq ans plus tard le département de la Vendée. Ordonné prêtre en 1789, il dut s’exiler en Espagne trois ans plus tard pour fuir la persécution après avoir refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé. Rentré en France en 1797, au moment ou la persécution reprenait sous le Directoire, il exerça aussitôt un ministère clandestin au péril de sa vie. Une fois la paix religieuse revenue, il fut nommé curé de paroisse, avant de devenir supérieur de séminaire et vicaire général dans le diocèse de la Rochelle, puis dans celui de Luçon, qui venait d’être restauré après avoir été supprimé. Il est mort en 1835, après avoir fondé deux congrégations religieuses, l’une de femmes, l’autre d’hommes, congrégation à laquelle j’appartiens. En parlant de lui ce soir, j’éprouve les sentiments mêlés de remplir un devoir et de trahir un secret de famille.
Louis-Marie Baudouin, puisqu’il faut l’appeler par son nom, était un homme imprégné de la Bible, qu’il lisait assidûment, dans la Vulgate et dans des traductions. Il est impossible d’identifier toutes les citations scripturaires dans sa correspondance et dans ses autres écrits. Certaines sont littérales, d’autres sont des réminiscences de formules bibliques qui lui viennent naturellement au fil de la plume. En 1810, une religieuse de la congrégation qu’il avait fondée réussit à obtenir de lui une explication du Cantique des cantiques. Cette explication prit la forme d’une série de lettres, dont la rédaction s’est étendue sur plus d’un an, dans lesquelles il commente allégoriquement tout le Cantique verset par verset. C’est l’occasion pour lui d’exposer sa conception de l’Église, et, pour nous, de faire des découvertes étonnantes sur sa vision du peuple juif.
De la tradition juive, il semble tout ignorer. Ce qui n’a rien de surprenant, puisqu’il est né et qu’il a passé la plus grande partie de sa vie dans une région d’où toute présence juive avait disparu longtemps — même si on y trouve encore aujourd’hui, y compris dans sa ville natale, des « Rue de la Juiverie ». Quand il parle incidemment du judaïsme, c’est à travers les lieux communs qui avaient cours de son temps, mais qu’il cherche toujours aussitôt à contrebalancer, comme pour disculper en quelque sorte Israël de ce dont il est habituellement accusé. Car cette méconnaissance de la tradition juive va de pair, chez lui, avec un sens extraordinaire de la dignité du peuple juif, qui s’accompagne de jugements sévères sur les chrétiens antisémites — pour employer un terme un peu anachronique. Pour lui, il ne fait aucun doute que le peuple juif reste le peuple élu. Lorsqu’il explique le verset « Mon Bien-Aimé est descendu dans son jardin  » (6,1), il a par exemple ce commentaire étonnant : « Ce mot descendu exprime parfaitement la descente du Verbe sur la terre et la prédication de l’Évangile aux Gentils, car les Juifs étaient bien élevés au-dessus des Gentils. Jésus, venant et se communiquant des Juifs aux Gentils, descend. »
C’est trop peu que de parler à son sujet d’estime du peuple juif. Les juifs sont pour lui « le peuple chéri de Dieu », ou « mes frères aimés et chéris ». Sous sa plume, le lyrisme est au service d’une théologie originale pour son temps — et probablement encore pour aujourd’hui —, mais ferme et cohérente. Vous me permettrez de le citer encore un peu longuement, dans un passage qui anticipe de près d’un siècle et demi la déclaration de Seelisberg et dans lequel il montre que toutes les richesses dont l’Église pourrait se prévaloir sont juives : « La Société des Juifs est en effet la plus belle des Sociétés, sa noblesse est ancienne, elle monte à Abraham, ce patriarche distingué en tout genre. (…) Si on lui reproche des crimes, il a des vertus sans nombre, la police la plus prudente, les écrits les plus savants ; ce peuple buvait à longs traits les eaux limpides de la vérité, tandis que les Grecs rusés, les romains courageux n’en suçaient que quelques gouttes, encore n’étaient-elles pas pures. Que les tentes de Jacob sont belles ! (…) La beauté et la richesse de notre Société est chez ce peuple : Jésus, Marie, Joseph, les Apôtres, etc... étaient Juifs ; nos Écritures et de l’Ancien et du Nouveau Testament viennent des Juifs, nos sacrements viennent des Juifs, la destruction de l’idolâtrie et notre conversion a été opérée par le ministère des Juifs. O la plus belle d’entre les femmes !... (pour lui, la plus belle d’entre les femmes, je vais y revenir bientôt, c’est Israël). Qui méprisera ce peuple ? Pour moi, je l’aime ardemment et voudrais lui rendre ce qu’il m’a donné avec tant de libéralité. (…) Venez, ô Juifs, nous sommes vos amis, ou plutôt vos enfants. Vous êtes la racine, nous sommes vos rameaux, venez, nous vous verrons, nous vous aimerons. »
Mais il y a plus original encore : c’est l’allégorie par laquelle il expose sa vision des rapports de l’Église et d’Israël, à travers une interprétation de trois personnages bibliques : Jacob, Rachel et Léa. Dans son interprétation, Jacob, c’est Jésus. Rachel, celle qui a été aimée la première et dont Jacob est toujours amoureux, celle qu’il appelle le plus souvent « la belle Rachel », c’est la Synagogue. Léa, c’est l’Église des nations. Certes, Léa est l’épouse féconde, mais malheureusement trop féconde : « Les différents peuples qui ont composé l’Église, comme les Grecs, les Romains et les Barbares, y ont apporté une variété merveilleuse (…), mais combien de taches dans chaque peuple que le baptême n’efface pas ! (…) La paix et les guerres, les hérésies ont noirci un peu cette Épouse trop féconde. L’ignorance et la trivialité ont quelquefois préféré une fécondité ignoble à la beauté noble et majestueuse, on n’y regardait pas de près pour avoir des enfants ; on a souvent abandonné pour cela la prudente discipline des siècles plus fermes. (…) L’Église, jusque là, a été composée de fidèles de diverses nations, par conséquent de divers intérêts et caractères et passions. Des intérêts temporels, des points d’honneur particuliers ont divisé des royaumes chrétiens contre des royaumes chrétiens. »
L’Église qu’il connaît, et à laquelle il est profondément attaché, ne peut répondre telle quelle à son attente. Pour lui, il y a en elle trop de restes de paganisme. Avec certains passages du Nouveau Testament, il prévoit même une défection massive des chrétiens venus de la gentilité lors de la grande épreuve de la fin des temps. Cohérent avec sa foi chrétienne, il attend la reconnaissance de Jésus par Israël. Mais il n’imagine pas cette reconnaissance comme une assimilation des juifs dans une société chrétienne. Ce seront les épousailles de Jacob et de Rachel. Cette rencontre de Jésus et de son peuple n’aura rien, dans son esprit, d’une capitulation théologique des juifs devant les chrétiens, puisque les choses se passeront directement entre Jésus et Israël, sans que les gentils y soient pour rien. Il écrit explicitement que les chrétiens ne doivent pas essayer de convaincre les juifs pour les amener à la foi chrétienne. Jésus lui-même leur parlera avec ses mots à lui, directement et quand il le voudra. En attendant, qu’il suffise aux chrétiens d’aimer les juifs, et de les aimer pour ce qu’ils sont : le peuple élu et aimé de Dieu. Nostalgique de la première Église de Jérusalem, qui était entièrement juive et qui « n’était qu’un cœur et qu’une âme », pour reprendre la formule de Luc dans les Actes des Apôtres, il en attend la résurgence pour la fin des temps. L’Église, ayant renoué avec ses origines juives, redeviendra enfin elle-même ; et les chrétiens venus de la gentilité, du moins ceux d’entre eux qui resteront encore après la grande apostasie finale et qui seront témoins de ces retrouvailles, comprendront qu’ils sont associés par pure grâce à une alliance qui reste, d’abord, une alliance entre Dieu et son peuple de toujours.
Permettez-moi enfin de citer son commentaire sur le verset « Je vous prendrai, je vous mènerai dans la maison de ma mère ; là, vous m’instruirez ». (…) Je vous mènerai. Il paraît clair qu’ils ne sont pas dans la maison de leur mère (…). Je crois donc, d’après ces paroles prophétiques, que les Juifs retourneront habiter la Judée (…). Jérusalem, tes routes seront encore fréquentées. Là vous m’instruirez  : les lieux mêmes sont instruisants, mais en outre, Élie paraîtra en Judée, c’est de cette terre où il réconciliera le cœur des enfants avec leur Père, ce glorieux prophète agira encore par son double esprit de miracle. »
J’arrête là ce florilège de citations, qui pourrait être beaucoup plus complet, mais je ne peux omettre de rapporter un fait inattendu qui est peut-être plus qu’une coïncidence. Un peu plus d’un siècle après sa mort, de 1942 à 1944, une trentaine d’enfants juifs ont été accueillis dans des familles de son ancienne paroisse. C’est un épisode qui reste en grande partie mystérieux. On ne sait pas exactement ce qui avait commandé le choix de cette commune rurale comme lieu d’accueil, ni comment s’étaient organisés les contacts. Ceux qui s’étaient occupés de l’acheminement et du placement de ces enfants juifs n’ont jamais été bavards, ni au moment des faits, ni par la suite. Ils n’ont pas laissé de témoignages écrits, et il reste dans cette affaire des zones d’ombre qui ne seront jamais dissipées. Historiquement, il n’y évidemment aucune relation de cause à effet entre les méditations d’un prêtre du début du dix-neuvième siècle et le sauvetage de ces enfants juifs cent trente ans plus tard. L’abbé Baudouin avait toujours gardé comme un secret ses intuitions sur ce que nous appelons aujourd’hui le « mystère d’Israël ». Par crainte des interprétations imprudentes qui pouvaient en être faites, il s’était même opposé à la diffusion de ses lettres — qui, heureusement pour nous, avaient été transcrites par les religieuses avant qu’il ne cherche à les détruire. En 1942, les descendants de ses paroissiens ignoraient tout de son commentaire du Cantique, qui dormait encore dans des archives d’où il n’est sorti que des années plus tard. Mais qui sait comment fonctionnent les réseaux du monde invisible ? Il est permis de penser que, de son éternité, l’ancien curé s’est réjoui de voir sa paroisse offrir asile à des enfants de ce peuple juif dont il écrivait en 1811 : « Qui méprisera ce peuple ? Pour moi, je l’aime ardemment et voudrais lui rendre ce qu’il m’a donné. »

De tout cela, je retire quelques convictions et confirmations.
D’abord, que l’antisémitisme n’est pas nécessairement congénital au christianisme. Je veux croire que le cas sur lequel je me suis étendu, même s’il est original et s’il me tient à cœur pour des raisons évidentes, n’est pas isolé dans l’histoire de l’Église. Certes, il est possible que son exil espagnol, pendant lequel il a dû travailler de ses mains auprès des marranes de Tolède, lui ait ouvert les yeux sur le mystère de ce peuple qui a survécu à toutes les épreuves de l’histoire et dont la survie, comme il l’écrit lui-même, est humainement inexplicable. Mais je pense que cette rencontre n’aurait pas suffi si elle n’avait été accompagnée de la lecture assidue de l’Écriture. Il écrit dans une de ses lettres : « On pense, on parle souvent comme les personnes que nous fréquentons souvent et que nous aimons. En lisant les saintes lettres, on pense et on parle comme Dieu, et on devient divin. » Nul doute que l’Écriture, dont il se nourrissait quotidiennement et dont il était imprégné, ne lui ait montré comme une évidence que le Dieu d’Israël est fidèle à la parole donnée. Il stigmatise d’ailleurs dans une même phrase les chrétiens qui ne connaissent pas la Bible et qui méprisent les juifs. Il va sans dire qu’il n’y a aucune place dans son esprit ni sous sa plume pour ce que l’on a appelé la « théologie de la substitution ». Comment Léa pourrait-elle prétendre remplacer Rachel et la faire oublier ?
Ensuite, que l’Église ne peut se comprendre, dans sa mission et dans son existence même, indépendamment du peuple juif, puisqu’elle n’existe que par une alliance qui a été conclue, d’abord et pour toujours, avec Israël. Le dernier concile introduit sa déclaration sur les juifs par cette phrase : « Scrutant le mystère de l’Église, ce concile se souvient du lien qui unit le peuple du Nouveau Testament avec la lignée d’Abraham. » Il faut répéter sans se lasser que le rapport au peuple juif ne relève pas des « relations extérieures de l’Église », pour reprendre la formule de Fadiey Lovsky, mais qu’il « appartient à son être propre ». Mais peut-être faudrait-il oser compléter la formule conciliaire, ou plutôt en inverser les termes, et dire : « Scrutant le mystère de l’élection et de l’alliance, l’Église reconnaît que les païens sont associés par grâce à la lignée d’Abraham. » Ce qui ne serait rien d’autre, en réalité, que l’enseignement de l’Épître de Paul aux Éphésiens. Louis-Marie Baudouin, je l’ai dit, ne connaissait pas la tradition juive. Cette lacune apparemment rédhibitoire n’a pas eu d’incidence décisive, pourtant, sur son approche de la relation à Israël. Il était trop familier de la Bible pour penser le rapport de l’Église au peuple juif autrement qu’à partir des données de l’Écriture et du Nouveau Testament, bien loin de la problématique moderne de « relation de l’Église avec les religions non chrétiennes » ; problématique inadéquate dans le cas du judaïsme, puisqu’elle ne fait pas droit au caractère singulier de la relation de l’Église avec le peuple dont elle est issue. Ignorant de la tradition rabbinique, il s’est exprimé exclusivement à partir des lignes de force d’une théologie biblique de l’Alliance, pour tirer les conséquences de la métaphore paulinienne de l’olivier : « Ce n’est pas toi qui portes la racine, c’est la racine qui te porte. »
Enfin — et ici, notre auteur rejoint un fois de plus le chapitre 11 de l’Épître aux Romains, qu’il a lu et relu attentivement — que nous vivons les uns et les autres une histoire qui n’a pas atteint son terme. L’apôtre Paul nous dit que nous sommes dans une situation provisoire, que tout n’est pas dévoilé, et que le Créateur n’a pas dit son dernier mot. Il nous a appris aussi que nos destinées sont liées de manière irréversible, même quand elles semblent s’opposer. Comme chrétien, je crois que Jésus et Israël ne se sont pas tout dit. Mais je pense aussi, pour reprendre les mots et la pensée de mon fondateur, que Jacob et Rachel peuvent se parler directement sans que Léa se mêle de jouer les intermédiaires. Pour le dire sans parabole, je crois que Jésus et Israël ont encore des choses inédites à se dire ; mais ils ont la même langue maternelle et ils peuvent se parler sans avoir besoin des gentils comme interprètes. Les intermédiaires ne sont pas toujours des médiateurs.
Devant cet avenir qui nous reste inconnu, Paul emploie le mot de mystère. Le dessein de Dieu ne se réduit pas à la géométrie plane de nos schémas et de nos graphiques ; sinon, Dieu ne serait pas Dieu. J’évoquais tout à l’heure ma première rencontre avec Jean-Marie Lustiger. Quand nous nous sommes quittés au terme de cette première entrevue, il m’a dit en me serrant la main : « Dieu est étrange. »

Dieu est étrange. Quant à nous, notre situation est paradoxale. La cassure qui a créé la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui était une affaire interne à Israël. C’était une rupture entre des juifs et d’autres juifs, à propos d’un juif. Le fossé qui s’est élargi à la suite de cette rupture éloignait les uns des autres, non plus des juifs, mais des juifs d’un côté et des gentils de l’autre, avec tous les amalgames qu’entraînait de part et d’autre cet éloignement. Parce que nous refusons de nous résigner à cet état de fait, nous avons entrepris la tâche, non de combler le fossé — cela n’est pas en notre pouvoir —, mais de dissiper les malentendus, de corriger les incompréhensions et, autant que possible, de réparer les injustices. Nous sommes engagés sur des chemins dont nous ignorons encore quels paysages ils nous feront découvrir. Nous savons d’expérience que ces chemins sont semés d’embûches, mais nous savons aussi que nous ne nous risquons pas de nous fourvoyer si nous persévérons dans notre détermination à mieux nous connaître et à mieux nous comprendre mutuellement ; tout en restant ouverts à l’inédit que nous réserve ce « Dieu étrange » dont les initiatives sont toujours imprévisibles.

Michel Remaud,
20 octobre 2010, Synagogue Adath Shalom, Paris