Accueil > AJCF Nationale > Le Prix annuel de l’AJCF > 2013 : Rivon Krygier > Le rabbin Rivon Krygier, au-delà des préjugés

Le rabbin Rivon Krygier, au-delà des préjugés

Par Martine de Sauto, journal La Croix du 14 octobre 2013

Ce rabbin, né à Bruxelles en 1957, installé depuis plus de vingt ans à Paris, reçoit lundi 14 octobre le prix de l’Amitié judéo-chrétienne.

Son engagement dans le dialogue judéo-chrétien puise ses racines dans plusieurs rencontres décisives.

Son engagement personnel dans l’Amitié judéo-chrétienne remonte aux années 1990. Rien pourtant ne prédisposait le rabbin Rivon Krygier à chercher à comprendre l’autre de l’intérieur, à dialoguer avec lui, dans une quête qui soit à la fois celle du sens et de la vérité.

« Né en 1957 à Bruxelles, j’ai grandi dans une famille non pratiquante, raconte-t-il. Mes parents qui avaient été des enfants cachés pendant la guerre, très attachés au judaïsme, n’ont pu m’enseigner ce qu’ils n’avaient pas reçu. Ensuite, à l’adolescence, j’ai rejoint un mouvement sioniste, culturel et antireligieux. La synagogue, fréquentée par des personnes âgées que j’identifiais comme des survivants de la Shoah, m’apparaissait comme l’antichambre de la mort. Lorsque, enfin, j’ai décidé d’écouter ce qu’avaient à dire les religieux, j’ai découvert un trésor que je ne soupçonnais pas, qui a touché mon âme et qui a rendu désirable la foi juive. »

« Les rencontres humaines ont été décisives »

Sa quête, Rivon Krygier la poursuit en Israël où il part à l’âge de 20 ans. À Jérusalem, il suit des études talmudiques, se forme à l’université dans divers domaines : éducation, Bible, histoire, philosophie, pensée juive, avant d’étudier durant quatre ans au séminaire massorti israélien, où il est ordonné en 1991.

Le judaïsme massorti (appelé Conservative Judaism aux États-Unis où il est très implanté) est né au XIXe siècle, notamment avec la fondation en 1854, à Breslau, par le rabbin allemand Zacharias Frankel, du premier séminaire théologique juif liant étude traditionnelle juive et cursus universitaire. Le mouvement massorti s’efforce de conjuguer fidélité à la Tradition et ouverture sur la modernité. Ce qui convenait à Rivon Krygier, qui considère le judaïsme « comme une quête spirituelle qui s’inscrit dans l’histoire, ce qui implique une évolution des modalités d’application de la Halakha (loi juive) pour tenir compte des réalités nouvelles ».

Le dialogue judéo-chrétien ? À l’Université hébraïque de Jérusalem, Rivon Krygier a été l’élève de David Flusser, spécialiste des relations entre judaïsme et christianisme ancien, auteur de Jésus et Les Sources juives du christianisme. En Israël, il a également rencontré Frère Olivier, moine olivétain de l’abbaye d’Abu-Gosh, et Sœur Geneviève Comeau, xavière, qui enseigne aujourd’hui la théologie du dialogue interreligieux au Centre Sèvres à Paris. De quoi faire tomber quelques stéréotypes. « J’avais beaucoup de préjugés sur les chrétiens, même si je savais qu’il y avait parmi eux des justes comme le P. Bruno, qui a sauvé des enfants juifs, dont mon père. Les rencontres humaines ont été décisives. »

Entre tradition et modernité

Devenu rabbin, Rivon Krygier projetait de rester en Israël. La demande de quelques familles désireuses de fonder à Paris une communauté massorti en a alors décidé autrement. Rabbin depuis 1991 de la synagogue Adath Shalom (Assemblée de la paix) qui regroupe désormais 400 familles, il a permis l’installation en France du mouvement massorti, qui, situé entre la mouvance orthodoxe et libérale, ne fait pas partie des communautés consistoriales. « Il ne se soumet pas à l’autorité du Beth Din (tribunal rabbinique) consistorial, pour les questions de conversion et de statut personnel », explique en effet le rabbin d’une synagogue consistoriale.

Désireux de poursuivre le dialogue entamé en Israël, Rivon Krygier découvre l’Amitié judéo-chrétienne de France (AJCF) peu après son arrivée. Il y a depuis donné nombre de cours et de conférences, et continue d’apprécier les échanges souvent serrés avec le P. Jean Dujardin, le jésuite Marc Rastoin ou le P. Antoine Guggenheim.

Cet engagement lui a valu d’être invité par le cardinal André Vingt-Trois à donner une conférence de Carême à Notre-Dame le 21 mars 2010. Consacrée à la postérité de déclaration Nostra Aetate, la conférence avait alors été perturbée par des jeunes lefebvristes. En signe de « réparation spirituelle », l’AJCF avait remis son prix 2010, décerné au P. Michel Remaud, directeur de l’Institut chrétien d’études juives à Jérusalem, dans sa synagogue du 15e arrondissement.

S’enrichir de la spiritualité de l’autre

Sous son impulsion, la communauté Adath Shalom a également noué des contacts étroits avec la paroisse Saint-Léon, dans le 15e arrondissement de Paris, et avec la salle de prière musulmane voisine. Des initiatives concrètes sont prises, comme des dons du sang. Adath Shalom accueille par ailleurs régulièrement des groupes de chrétiens pour un office. « Nous pouvons nous enrichir de la spiritualité de l’autre, explique-t-il. Les spiritualités s’éclairent et peuvent nous aider à mieux comprendre notre propre religion, à nous hisser davantage vers la vérité, vers Dieu. »

Si aujourd’hui, Rivon Krygier – que le grand rabbin René Samuel Sirat (grand rabbin de France de 1981 à 1988, prix de l’AJCF 1998 avec le P. Bernard Dupuy) tient « en grande estime pour son parcours, l’importance qu’il accorde à l’étude religieuse, et son engagement dans le dialogue judéo-chrétien » – ne peut être présent autant qu’il le souhaiterait à l’AJCF, c’est par manque de temps.

Entre ses responsabilités de rabbin et les cours sur la pensée juive qu’il donne en divers lieux universitaires – il est diplômé en science des religions de la Sorbonne (1996) –, ce père de deux enfants se consacre aussi à des recherches et publications sur des sujets théologiques ou éthiques, qui ont pour lui « une dimension pastorale ».

Martine de Sauto

Article paru dans le journal La Croix du 14 octobre 2013, repris sur le site AJCF avec l’accord du journal.