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Jean Mouttapa : Shoufani, le médiateur dont nous avons besoin

L’attribution du Prix de l’AJCF au père Emile Shoufani est un bonheur sans nom pour moi, qui suis un de ses compagnons de route en France depuis bientôt vingt ans, comme pour tant d’amis chrétiens ou juifs. Et même musulmans, car c’est bien là l’originalité de son combat, et ce qui donne à ce prix une importance – je pèse mes mots – historique : le père Emile est en effet, par tout ce qu’il est en profondeur et tout ce qu’il a fait, un lien précieux entre les mondes juifs et musulmans. Il est prêtre, mais aussi arabe, et citoyen d’Israël.

En tant que tel, inspiré par une éthique de la substitution chère à Emmanuel Levinas, il a toujours invité ses coreligionnaires à se mettre « à la place » de leurs frères juifs et musulmans, à essayer de sentir comme eux, de se souvenir comme eux, de prendre en compte leur mémoires et leur espérances. Véritable expérience spirituelle qui va bien plus loin que le dialogue interreligieux, qui touche à ce que le grand théologien Raimon Panikkar appelait le dialogue « intrareligieux » : intégrer véritablement en soi une part de l’autre, se laisser transformer par lui.

Et cette expérience, le père Emile l’a vécue aussi bien avec les juifs d’Israël ou de France, qu’avec les musulmans palestiniens comme lui, ou de plusieurs pays arabes. Un tel positionnement est malheureusement rarissime. Trop souvent en effet, les chrétiens en dialogue obéissent à ce que j’appelle une logique du tiers exclu : ceux qui se rapprochent des juifs ont parfois tendance à mettre sous le boisseau la question palestinienne, et s’interdisent de critiquer la politique israélienne de peur de déplaire à leurs interlocuteurs ; et ceux qui sont proches du monde musulman se laissent aller parfois à tolérer des paroles et des comportements intolérables – je pense à ceux qui passent confusément d’une critique politique du gouvernement israélien à une délégitimation de l’Etat d’Israël lui-même, et de cet antisionisme à un antijudaïsme qui peut friser l’antisémitisme. Même les plus « progressistes », héritiers de ces chrétiens admirables qui luttèrent de toutes leurs forces contre l’antisémitisme d’antan, se laissent parfois entraîner aujourd’hui, au nom de la défense « des plus faibles », à des jugements essentialistes qui rappellent les sombres époques de l’antijudaïsme ecclésial.

Souvent donc, les chrétiens, même quand ils n’approuvent pas des paroles qui, dans le dialogue, sont désobligeantes voire haineuses vis-à-vis du tiers absent, les tolèrent et se taisent. Ils ont peur de « prendre des coups des deux côtés », et oublient qu’en telle situation, leur vocation évangélique est de prendre des risques pour devenir, autant que faire se peut, des médiateurs de paix. C’est bien cette position éminemment courageuse qu’Emile Shoufani incarne de tout son être : il ne « lâche » rien, ni d’un bord ni de l’autre, dans son action pour la dignité humaine, seul socle solide pour la Paix. Et, on le sait, il l’a payé cher (*), jusqu’à être dépossédé de ce qui avait constitué son combat le plus cher et le plus fécond : la direction de son école et lycée de Nazareth, la plus performante des institutions scolaires privées d’Israël.

Gageons que ce prix, qui l’a ému aux larmes, lui donnera encore plus d’énergie pour poursuivre et amplifier sa geste si inspirée.

Jean Mouttapa est éditeur, et auteur du livre qui retrace l’aventure du voyage « Mémoire pour la paix » initié par Emile Shoufani : Un Arabe face à Auschwitz. La mémoire partagée, Albin Michel, 2004.

(*) voir mon article à ce sujet sur mon blog

Dossier Prix AJCF 2014 à Emile Shoufani
Le prix AJCF 2014 sera remis au Père Emile Shoufani le 17 novembre à 18h30 au Collège des Bernardins à Paris