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Intervention de Victor Malka

Mesdames et Messieurs, chers amis,

Je ne dois d’être à cette tribune qu’à une seule chose : j’ai, de tout temps, depuis que je le connais, eu pour Émile Shoufani une grande admiration et beaucoup d’affection. Et j’ai la faiblesse de croire qu’il a pour moi un peu d’amitié, ce qui justifie que je sois ici. C’est pour cette raison que je vais me permettre, au cours de cette brève intervention, de vous dire deux ou trois choses que je sais d’Émile Shoufani.

D’abord, il y a eu la grâce, cette chose que l’on ne peut pas toujours définir : on l’a, ou on ne l’a pas. D’où vient-elle ? Les Espagnols disent : quien sa ? Qui le sait ? La seule chose que je sache de la grâce, c’est que, dans une des prières quotidiennes du Juif de la tradition, on demande à Dieu de nous en donner un peu, Lui qui est, selon mon texte fameux, la source de cette grâce comme Il est la source de toute chose.

Ma grand-mère, quand je quittais la maison pour une journée d’étude ou de travail, me disait (ce que disent d’ailleurs les grands-mères musulmanes à leurs petits-enfants, aujourd’hui encore) : « Fasse Dieu que tu rencontres des gens bien ! » Et pour rencontrer des gens aussi bien qu’Émile Shoufani, il faut se réveiller très, très tôt, si j’ose dire et, de plus, il faut avoir aussi de la chance.

Et me voilà immédiatement, dès notre première rencontre, impressionné par la bonté que reflétait son visage ; ce n’était pas une bonté artificielle, de pacotille ou de composition : c’était une de ces bontés dont nos maîtres cabbalistes disent justement qu’elle transparaît d’instinct dans le visage et dans les yeux de votre interlocuteur. Puis est venue la parole et d’emblée elle semblait dire à l’interlocuteur : « n’aie pas peur, nous sommes frères, fils d’un même Dieu, d’un seul Dieu », ainsi que le dira un des prophètes bibliques. Il semblait dire : nous avons les inquiétudes, les mêmes doutes et, sans doute, d’identiques espérances, quelles que soient les langues dans lesquelles nous les exprimons. En plus, notre chemin, semblait-il dire, est commun.

Permettez-moi de dire ici, avec beaucoup d’humilité, que des décennies d’entretiens à la radio, souvent avec des hommes et des femmes de qualité, m’ont donné un brin d’expérience ; j’ai un peu appris, ainsi que le disait un des maîtres de la saga hassidique, à reconnaître, à déceler, peut-être à repérer dans le visage de l’interlocuteur, les paroles de vérité. Celui du Père Émile Shoufani (je parle du visage) m’a mis en confiance : je me suis senti d’emblée en fraternité. Ce n’est qu’après coup que j’ai compris pourquoi. L’un des Sages de la tradition juive a dit, dans un aphorisme d’un de nos plus beaux textes, qui s’appelle Pirkei Avot, les chapitres des Pères : Divrei hakhamim benahat nishma’im, ce que l’on traduit d’ordinaire de la façon suivante : Les propos des Sages, on les écoute avec douceur. Mais, comme d’habitude, les commentateurs ne sont pas tous d’accord et pour le coup, on les comprend ! Ces propos, les écoute-t-on avec douceur ou bien les dit-on avec douceur ? Autrement dit, est-ce que la douceur vient du locuteur ou de celui qui écoute ? Eh bien j’avoue que, pour intéressante qu’elle soit, cette interrogation en vérité n’a pas lieu d’être quand il s’agit d’Émile Shoufani. Et pourquoi ? Eh bien, parce qu’il dit avec douceur et qu’il écoute avec la même douceur.

Ensuite, il y a eu le voyage à Auschwitz dont on vient de vous dire un mot et dans lequel Émile, n’en doutez pas, a investi l’énergie, le talent et le savoir-faire que tout le monde lui connaît et lui reconnaît. Un voyage au cours duquel Émile a eu, entre autres, l’occasion de me faire connaître des intellectuels palestiniens, des hommes de cœur et d’intelligence, des humanistes dont j’ai gardé le meilleur souvenir. Et après cela je dois vous dire, vous demander, tout naturellement, pourquoi la paix tarde-t-elle tant à venir ?

Un dernier mot pour dire à celles et à ceux qui ont pris la décision d’attribuer à Émile Shoufani le prix de l’Amitié judéo-chrétienne de France pour l’année 2014 qu’ils ont eu la main heureuse. Ils n’auraient pas, selon moi, pu trouver un meilleur lauréat pour servir efficacement les nobles idéaux qui sont les vôtres. Alors je veux dire à l’ami Émile, dans cette circonstance : félicitations ! en français, mais dans la langue de sa racine, je lui dirai dans la langue qui est celle de ma racine : Mazal tov !