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Intervention de Roger Assouline

Chers amis, cher Abouna Emile

C’est une tâche délicate qui m’incombe ce soir, comment transmettre à cet honorable auditoire, en quelques mots, le descriptif d’un personnage hors du commun qu’est le Père Shoufani ou comme nous l’appelons chez nous Abouna Emile. Ce n’est pas seulement par sa biographie impressionnante, ou l’historique de ses œuvres aussi nombreuses et importantes soient-elles, mais c’est surtout par la grandeur de ses qualités humaines qu’il a acquis notre respect et notre affection. Je sais connaissant son degré extrême d’humilité et de discrétion, la gène que je lui occasionne en parlant ainsi, et je m’en excuse cher Abouna Émile.

Malgré cet été gâché par les tristes événements dans notre région avec leurs lots de morts, de destruction et de traumatismes, j’ai quand même décidé ce soir, une fois n’est pas coutume, d’être un tant soit peu optimiste. N’ayez crainte je ne vais pas m’aventurer à analyser l’aspect politique ou autre du douloureux conflit moyen-oriental, mais comment ne pas évoquer cet attachant pays qu’Abouna Émile et moi habitons et dont nous sommes les citoyens.

Venant moi-même d’un pays arabo-musulman dans lequel j’étais confronté à une certaine adversité de part mon appartenance à une religion minoritaire, j’avais développé une sensibilité aux difficultés des minorités. Je comprenais leur mal-être. Aussi, depuis 1967, date de mon arrivée en Israël, j’essayais de tisser des relations avec mes concitoyens arabes, comme, par exemple, avec mes voisins bédouins du Kibboutz Beit Kama dans le nord du Néguev, mes collègues étudiants à l’hôpital Hadassah de Jérusalem et avec bien d’autres aussi, sans pour autant réussir à aborder les sujets qui fâchent, leur prudence était compréhensible, l’ambiance du moment les invitaient plutôt à adopter une attitude de méfiance à notre égard, la réciprocité aussi était vraie. Malgré tout, j’espérais un jour les voir partager nos joies et nos souffrances, tout en défendant sans complexes leur vision des choses. Et là quelle ne fut ma surprise en octobre 1994, lors de l’enlèvement du soldat Nahshon Waksman par le Hamas, d’entendre et de voir par medias interposés, le Père Shoufani, arabe, israélien, palestinien, curé de Nazareth, directeur du Séminaire Saint Joseph, demander à Yasser Arafat d’intervenir pour que ce malheureux captif soit libéré. Il a suscité l’admiration par son courage et sa compassion, une telle prise de position ne lui a pas valu que des amis. Je constatais par la suite que ce courage ne lui fera jamais défaut dans toutes les actions hardies, laborieuses presque utopiques, qu’il entreprît. Ce fut, pour moi, la découverte d’un grand homme que je n’ai cessé depuis de suivre à la trace.

Lors d’un de mes séjours à Paris, je pense que c’était l’été 1999, je me suis rendu à la Procure, à la recherche de traductions françaises des écrits du Professeur Leibowitz, et là je découvre par hasard le livre d’Hubert Prolongeau, le curé de Nazareth. Cet ouvrage m’a immédiatement interpellé et permis d’approfondir la connaissance de ton parcours, cher Emile, d’apprécier ton abnégation, ton amour du prochain, ta foi en tes idéaux, et le tout malgré l’immense douleur due à ton histoire tragique et à celle de ta famille pendant et après la guerre de 1948, tragédie que tu as mise de côté sans l’oublier. Cette grandeur d’âme associée à ta volonté et à ton intransigeance, ont été surement l’un des moteurs de la réussite de ton action. L’accomplissement de toutes tes initiatives s’accompagnait à la fois d’un sentiment de bonheur et de déception. Non le mot déception ne convient pas, on est déçu quand les prévisions n’aboutissent pas, toi tu avais prévu les difficultés et tu savais que certains échecs étaient inévitables, inhérents aux cultures sociétales de la région et de plus dans une atmosphère parasitée sans relâche par la politique, l’adversité et l’incompréhension qu’il t’a fallu aussi affronter au sein même de ton propre camp. Il faut connaître la scène où se joue cette aventure inimaginable pour apprécier la dose de tolérance, de patience et de détermination investie par Abouna Emile pour surmonter les obstacles et les pièges malveillants semés le long de ce parcours. Je ne pourrai pas ce soir citer toutes tes œuvres, la liste est trop longue, aussi me suis-je résolu à faire un choix, choix subjectif sans aucune intention de ma part de suggérer un manque d’intérêt pour les réalisations absentes ici.

Dans ta lutte pour le dialogue et la compréhension tu n’as pas limité la connaissance de l’autre seulement aux chrétiens et aux musulmans, tu as élargi ton champ d’action pour y intégrer les juifs aussi. Et c’est ainsi que de ta rencontre en 1988 avec Hana Levitte, directrice du lycée Lyada à coté de l’Université Hébraïque de Jérusalem, naîtra ce fabuleux projet d’échange d’élèves entre vos deux établissements. Echange que tu as voulu obligatoire, faisant parti du cursus scolaire et avec séjour dans les différentes familles.

A propos de ces échanges, j’ai aimé l’histoire de Hana, cette jeune israélienne de 16 ans, terrorisée à l’idée de dormir chez des arabes. Malgré leur accueil chaleureux, elle était toujours convaincue que cela allait mal finir. Invitée à partager une tasse de thé, elle remarque le plus jeune de la famille, 6 ou 7 ans d’âge, se servant un sucre, encore un autre et ainsi jusqu’à cinq. Exactement comme son propre frère du même âge à qui le père reprochait de trop sucrer son thé. Alors tout d’un coup dit-elle, l’angoisse s’évanouit, je me suis sentie chez moi et tout s’est bien passé. Elle avait enfin reconnut en eux ses semblables.
Je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec Emilio Lussu, écrivain et homme politique italien du siècle dernier, qui dans son livre « Les hommes contre », partage avec nous la révélation qui le stupéfait. Officier pendant la première guerre mondiale, il nous fait part qu’en compagnie d’un caporal, à la faveur d’une mission de reconnaissance, l’occasion leur est donnée d’observer des soldats autrichiens dans leur propre tranchée, occupés à se préparer du café. Cette activité dans sa banalité même le stupéfait et je le cite : « voici l’ennemi, des hommes et des soldats comme nous, faits comme nous, en uniforme comme nous, qui à présent parlaient et prenaient leur café, exactement comme étaient en train de le faire, au même moment, nos camarades derrière nous. Etrange ! Une telle idée ne m’avait jamais traversée l’esprit. Pourquoi donc me semblait-il extraordinaire qu’ils prennent le café ? » Continuant de s’interroger sur la raison de sa stupeur, il comprend une règle fondamentale de la psychologie du soldat : pour pouvoir tuer sans état d’âme, il doit se représenter l’ennemi comme un être foncièrement autre, qui n’appartient pas à l’humanité, c’est ce qu’il appelait « la nécessaire déshumanisation de l’ennemi ». « Mais j’avais devant moi un homme. Un homme ! » Se dit-il. Après cette constatation, ni lui, ni son caporal ne pouvaient tirer sur ces soldats et les tuer, ils étaient leurs semblables.
A l’opposé, comme il nous le raconte dans son livre « si c’est un homme », Primo Levi est face au Dr Pannwitz qui examine ses connaissances en chimie, il regarde le Haftling 174517 et je cite « son regard ne fut pas celui d’un homme à un autre homme, c’était un regard échangé comme à travers la vitre d’un aquarium entre deux êtres appartenant à deux mondes différents. » Le regard du Dr Pannwitz ne voit dans Primo Levi que « quelque chose qu’il faut supprimer après usage. » Pour lui, Primo Levi n’était pas son semblable.

Mais une fois encore Abouna Emile va nous surprendre, il ajoute une autre dimension à la rencontre avec l’autre, non seulement il va vers l’autre mais il veut connaître sa souffrance pour le comprendre et pouvoir ainsi mieux dialoguer avec lui. C’est pour moi l’accomplissement de toute ton œuvre, le lancement du projet en 2002 « Mémoire pour la Paix » qui t’a valu le prix UNESCO de l’éducation pour la paix en 2003. Et là je te cite :
« Ce que nous voulions, c’était mieux comprendre l’autre. Ce n’est pas suffisant d’apprendre dans les livres ou d’essayer de comprendre intellectuellement l’histoire juive et la Shoah. Il faut écouter les juifs dire quelle est cette histoire et quelle est son influence aujourd’hui sur le vécu commun qui est le nôtre. L’élément constructif dans ce projet n’était pas simplement la visite à Auschwitz, qui était importante et symbolique en soi. C’était aussi toute la préparation et l’écoute qui nous ont permis d’apprendre l’histoire par la bouche des rescapés et des conférenciers juifs et surtout d’apprendre ensemble entre juifs et arabes. À travers ce processus il y a eu une très grande transformation dans la manière d’écouter et puis, on n’est pas la même personne quand on rentre d’Auschwitz. Le sentiment d’unité, de communion et de solidarité qui s’est manifesté lors de la visite, cette émotion et ces expressions d’humanité qu’on a pu sentir dans ce lieu d’inhumanité, a transformé les gens. Ils ont réalisé qu’il s’agit de mettre l’humain au centre de tout conflit. »
Dans ce contexte et aussi au moment où la parole antisémite se libére sans vergogne, permettez-moi de citer le grand Rabin Kaplan : « A ceux qui seraient tentés d’oublier, votre rôle est de crier : Soyez vigilants ! N’acceptez jamais de désolidariser votre sort de celui des persécutés et des opprimés. L’humanité est une. Mes chers frères à l’échelle du monde actuel, le salut de tous est désormais lié indissolublement au salut de chacun. »
Mon cher Abouna Emile je ne suis ni illuminé, ni naïf, mais pour terminer, je voudrais quand même t’offrir une note d’espoir si légère soit-elle, pour te rassurer et te conforter, rassurer cette assistance bienveillante et me rassurer moi-même en soulignant l’existence dans notre pays d’une multitude d’organisations, d’associations et d’initiatives individuelles réunissant des personnes de bonne volonté, d’horizons divers qui œuvrent sans relâche pour la compréhension et le rapprochement entre les différentes communautés et pour la paix. Ils sont la conscience de notre pays. Aussi quand je perds espoir, je pense à toi cher Émile, et à toutes ces belles âmes comme ces parents palestiniens et israéliens, endeuillés par la guerre, qui ont uni leurs efforts pour militer ensemble, alors oui, apparaît une petite lueur qui redonne l’espérance d’un avenir meilleur.

Roger Assouline