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Intervention de Magda Hollander Lafon

Ma rencontre avec le Père Shoufani

À mon très grand regret je ne peux pas assister à la remise du prix de l’AJCF au père Shoufani. Aussi ai-je demandé à mon fils Martin, qui appartient à la première génération après la Shoah, de vous lire ce témoignage que j’aimerais tant partager avec vous.

J’ai rencontré le père Émile lors d’une retraite qu’il a donnée en été 2003 sur la Transfiguration.

Il est arrivé, la carrure imposante, avec seulement une Bible entre les mains. « On croit, a-t-il dit, que la Transfiguration est simplement une fête, mais c’est une méthode de vie ! C’est la méthode de vie. » « Voir en l’autre, derrière l’apparence, la lumière infinie dont il est porteur, éveiller cette lumière dont il est porteur, en lui et en moi en retour ». Cette phrase de son introduction m’a profondément touchée. Cette retraite a réveillé en moi le goût de Dieu et un grand élan de cœur pour l’homme Shoufani, tel qu’il est, homme de lumière et de paix, passionné de Dieu, passionné de l’homme.

Après la retraite, le père Shoufani m’a parlé de son projet d’organiser un voyage sur le lieu de l’anéantissement, Auschwitz-Birkenau, où des Arabes — chrétiens et musulmans, citoyens d’Israël, mais aussi des croyants et non-croyants français, belges, allemands et d’autres pays, beaucoup d’origine arabe—, viendraient écouter leurs frères juifs « dans la gratuité pour essayer de les comprendre avec compassion mais sans fusion » précisait-il.

« Il nous faut, disait-il, rencontrer les Juifs, y aller avec le cœur, sans rien demander en échange. Pas seulement étudier la Shoah qu’ils ont subie mais les comprendre. Ils n’ont jamais connu cela dans leur histoire : qu’on les écoute, dans ce que leur histoire a d’indicible, sans rien attendre d’eux en retour ».

« Il ne faut pas se contenter d’un cours d’histoire. Non, il faut s’écouter, y aller ensemble ». J’ai trouvé ce projet inspiré par l’Au-delà.

Je n’avais jamais entendu parler de nous avec autant de compréhension.

Je me suis sentie habitée par une confiance inconnue de moi jusque-là. J’ai pu être là, sur le lieu où je fus déportée, enfin libérée de la peur, bien présente à moi-même et aux autres. J’avais le sentiment de commencer une nouvelle étape de ma vie. Là où les forces de mort ont anéanti l’humain, une nouvelle confiance dans ma vie venait de naître.

« Hitler a failli commettre un crime parfait, écrivait Michel Dubec, non seulement parce qu’il a failli réussir, mais parce qu’il a failli réussir à le faire oublier. »

Durant ce voyage à Auschwitz, dans ces lieux où nous avions été moins que rien, il m’a été donné de vivre trois événements qui m’ont bouleversée :

- Un Imam très ému par ce lieu de mort m’a demandé de le bénir et d’être pour lui comme une mère.

- J’ai pu me réconcilier avec le prénom d’Edwige, celui de notre kapo sadique dans le camp. Car notre guide Polonaise lors de ce voyage à Auschwitz s’appelait, elle aussi, Edwige. Sa voix et sa manière de raconter la façon dont nous étions traités m’ont aidée à cette réconciliation.

- J’ai retrouvé, grâce à l’historien qui nous accompagnait, les traces et le numéro 8 qui était inscrit sur une borne de notre baraquement.

Aujourd’hui, soixante-dix ans après la Shoah, le témoignage des derniers survivants, dont je fais partie, est écouté, peut-être entendu. Nous avons osé exprimer l’incommunicable. Le passé ne peut être effacé, il m’a permis par son enseignement d’aller vers la vie, source de création, de recréation jamais finie. Aujourd’hui nous participons en témoignant, au devenir d’un monde plus juste, plus humain. Nous essayons d’œuvrer là où nous sommes pour faire advenir la paix, en nous d’abord et autour de nous. Combien de fois ai-je entendu sur tes lèvres, Père Émile, ce même désir !

Il nous est confié de « ressusciter Dieu », comme disait Etty Hillesum, et d’appeler en l’homme son humanité.

Ce voyage avec le père Shoufani m’a confirmé qu’Hitler a perdu et que la Vie triomphe au-delà du mal.

Je ne me sens plus victime, mais témoin de la Shoah. Je suis revenue de ce voyage « Mémoire pour la Paix » pleine d’espérance.

Nous essayons aujourd’hui, humblement mais fermement, d’arroser les graines que le Père Shoufani a semées dans nos cœurs. Il faut s’aimer pour semer juste.

C’est toujours un commencement, un pas à pas vers la paix, une chance donnée. Aujourd’hui c’est à la Grâce divine de faire le reste.

Notre vie a un sens, un sens supérieur qui nous dépasse. J’ai foi, comme toi, Père Émile, que chaque homme et chaque femme peuvent être un témoin de Vie pour notre temps, comme tu l’es pour le monde et pour nous aujourd’hui.