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Intervention de Jean Mouttappa

Je voulais vous remercier, Madame la Présidente, et tous les membres du jury d’avoir fait, je pense, un acte historique. Je pèse mes mots. Puisque, si je ne me trompe pas, c’est bien la première fois que ce prix est attribué à un arabe et c’est la première fois (et Dieu sait s’il a été donné à des personnalités très prestigieuses) qu’il a été donné à un chrétien qui considère que son action de dialogue judéo-chrétien, c’est précisément la pierre qu’il peut apporter, c’est précisément de faire le lien entre ses frères juifs et ses frères musulmans.

Cet acte, ce prix est doublement historique. C’est un arabe, c’est même un palestinien, vous l’avez dit, et j’ajouterai que c’est un citoyen israélien, mais un patriote arabe, un patriote palestinien, non pas un faire-valoir. Il a ses idées sur la politique de son pays, puisque c’est son pays (d’ailleurs, il a des idées très critiques, comme de nombreux juifs du même pays). Il les avait à l’époque, au début des années 2000, juste avant le voyage à Auschwitz, il les avait dites en entretien avec Hubert Prolongeau, dans un livre qui s’appelait Comme un veilleur attend la paix.

Je pense que, si on l’interviewait aujourd’hui, il aurait des choses aussi critiques à exprimer. Et puis, une précision par rapport à son histoire : oui, son oncle et son grand-père ont été abattus par des soldats israéliens en 1948, quand Émile n’avait qu’un an ; il faut préciser qu’ils étaient civils, non armés et que ce n’est pas en 1948 qu’il a été citoyen israélien puisqu’en 1948, les arabes restés dans l’enceinte – restés ou revenus, car on a dit que sa grand-mère exilée au Liban avait fait revenir la famille dans le village, ce n’est certes pas en 1948 qu’il a été citoyen israélien parce que les arabes, pendant toute une période, ne l’ont pas été. Ils étaient sous strict régime de gouvernement militaire.

Je dis tout cela non pas pour mettre une faille, en quoi que ce soit, dans la fraternité de cette soirée, mais au contraire, au contraire ! Pour dire que ce voyage n’a été possible que parce qu’Émile était irréprochable vis-à-vis du monde arabe. Parce que, si un faire-valoir avait tenté l’affaire, elle ne se serait pas faite. Elle s’est faite aussi (et je l’avais raconté dans ce film) parce que nous sommes allés voir Leilah Shahid ensemble, parce qu’Émile est allé en Égypte, deux fois je crois, parce qu’il est allé en Jordanie s’expliquer et qu’il était crédible. Et parce qu’il a envoyé des émissaires, à l’époque, à Mahmoud Abbas, qui n’était pas président, mais qui était, en tant que numéro 2 de l’OLP, le responsable des relations avec les Palestiniens citoyens d’Israël. Et donc, Émile était crédible et c’est pour ça que ce voyage a eu lieu. C’est-à-dire qu’il était autre. Il ne s’est pas fait juif, sans critique et se fondant dans un unanimisme et dans une fraternité unanimiste qui 1) n’aurait pas eu de valeur humaine très intéressante et qui 2) aurait rendu réellement la chose impossible. C’est important de le dire parce que cela veut dire qu’il a réussi à faire (et ce n’était pas gagné d’avance), à faire qu’il y ait le moins d’opposition possible. Parce qu’une trop grande opposition aurait rendu l’affaire impossible.

Autre chose. C’est un arabe et c’est un chrétien, un prêtre qui a mis au cœur de sa démarche vers les juifs, la volonté de faire le lien entre eux et les musulmans. Et donc, là aussi (je voudrais d’ailleurs saluer la présence de personnes que je n’ai pas vues, mais dont je sais qu’elles sont là, c’est-à-dire le président de l’Amitié judéo-musulmane de France, M. Conquy, je ne sais pas où il est, mais il est là ; il y a aussi la vice-présidente, dont je ne me rappelle plus le patronyme, qu’elle m’excuse, mais ont je me rappelle le prénom inoubliable : Schéhérazade ; et je voudrais saluer la présence aussi, je ne l’ai pas vue, de ma grande amie, Karina Berger, nouvelle présidente de l’Association des écrivains croyants et musulmane, qui vient d’écrire cette année un livre admirable sur Etty Hillesum, et dont je sais qu’elle est de tout cœur avec nos combats. Et je saluerai aussi la mémoire de deux musulmans, puisqu’on parle beaucoup du voyage, dans cette aventure collective, la plus grande qu’il m’ait été donné de vivre. La présence-absence de ces deux amis qui ont été absolument décisifs dans la faisabilité de ce voyage et qui sont le professeur Arkoun et Abdelwahab Medeb. Et je vais dire en quoi, précisément. Le professeur Arkoun, qui est mort il y a quelques années, était là. Et je préciserai que je n’aime pas trop qu’on dise : le voyage avec les jeunes. Il y avait vraiment pas mal de personnes âgées, moi-même je ne suis plus tout jeune et il y avait, certes, pas mal de jeunes, notamment les scouts musulmans de France qui ont été admirables, notamment dans leur relation avec les personnes rescapées d’Auschwitz qui étaient présentes (ils ont été d’une fraternité extraordinaire, c’était très émouvant de les voir), mais il y avait des intellectuels, il y avait tout un ensemble, autant du côté venus d’Israël que du côté venus de France. Il y avait, venus d’Israël, des avocats, des médecins musulmans, des gens très en place. Arkoun, qui n’était plus tout jeune non plus d’ailleurs, a été absolument décisif, et Abdelwahab Medeb aussi, tous les deux ensemble justement, lorsque dans une réunion décisive avec nos amis musulmans, il était question de deux choses : la première, c’était : oui, on est d’accord, mais pas maintenant, parce que se profilait à l’horizon la guerre de Bush en Iraq (on était fin 2002, début 2003), mais surtout, surtout la question de la réciprocité. Cette idée qui était passée à travers l’esprit du Père Émile, de dire, quand les juifs israéliens, les premiers qu’il a rencontrés, ont eu cette première question qui arrivait tout de suite : et qu’attendez-vous de nous ? Rien. Qu’est-ce qu’on veut donner en échange ? Rien. Mais enfin, quand même, une déclaration sur les villages rasés pendant la guerre, sur… Rien. Et cette question de la gratuité de l’action était très problématique pour le monde musulman, c’était vraiment un obstacle qui paraissait assez infranchissable. Du côté chrétien, pour Émile, c’était un esprit évangélique mais je dirais aussi lévinassien, puisque dans la relation (j’ai noté une fois) « l’assymétrie éthique, la non réciprocité, la non demande de réciprocité, se fonde sur l’idée que mon attitude pour l’autre ne dépend en aucune façon de son éventuel souci pour moi. L’éthique prend sens dans le désintéressement. » Ça , c’était tout à fait difficile à comprendre et, à un moment donné où les choses allaient mal dans cette réunion, après plusieurs prises de position, il y a eu celles d’Abdelwahab Medeb et du professeur Arkoun et tous les deux ont dit à leurs coreligionnaires que leur participation, qui était évidemment extrêmement importante, dépendait de cette question de la non réciprocité. J’aurais bien cité Abdelwahab Medeb, mais je ne veux pas être trop long. Je vais juste citer le professeur Arkoun qui tonnait, en expliquant ça : « C’est donc clair : non seulement je ne demande pas de réciprocité (lui, c’était le patriarche, donc il avait une importance pour les jeunes qui étaient là et les moins jeunes et même les imams) mais, si on en évoque la possibilité ou, ce qui revient au même, si on lie en quoi que ce soit notre voyage aux questions proche-orientales, je considère qu’on baisse la garde sur l’essentiel et je me retire. » Alors évidemment, comme le patriarche avait parlé, ainsi l’affaire allait mieux. Et je tenais à le dire, puisqu’on parle beaucoup de ce voyage inspiré par Émile, mais plus qu’accepté, construit, co-construit avec beaucoup d’amis musulmans là-bas, en Israël, et ici.

Je dirais simplement aussi une dernière chose, c’est que, ce que vous avez fait, c’est-à-dire ce choix-là me touche, moi, particulièrement en tant que chrétien engagé dans le dialogue depuis de nombreuses années et qui constate que souvent, lorsque les chrétiens s’engagent dans le dialogue, ils le font avec ce que j’appelle la logique du tiers exclu. C’est-à-dire que ceux qui sont le plus engagés (souvent, je ne parle pas de tous, mais de manière générale) dans le dialogue avec leurs frères juifs ont tendance à passer sous silence les questions qui fâchent, notamment les questions proche-orientales, quand ils ne prennent pas position. Par exemple, nous avions des amis chrétiens pendant que nous préparions ce voyage, qui prenaient position pour la guerre d’Iraq, en signe de solidarité avec Israël, etc. Inversement, beaucoup de chrétiens, en dialogue avec le monde musulman ont une fâcheuse tendance (je leur dis souvent) à tolérer, si ce n’est parfois à accepter et à faire leurs ces dérives sémantiques qui font passer de la contestation de la politique du gouvernement d’Israël aujourd’hui à la contestation de l’État d’Israël en général, donc à l’antisionisme qui se justifie parfois avec des termes anti-juifs et carrément parfois antisémites. C’est ce que j’appelle la logique du tiers exclu, c’est-à-dire que le dialogue bilatéral est difficile, est si difficile, ce n’est pas simple, qu’est-ce qu’on va s’embêter avec le troisième ? Eh bien justement, je pense que c’est le troisième qui nous fait mettre à l’épreuve la réalité du dialogue que l’on est en train de construire. Et pour terminer, je vous raconterai (je suis beaucoup moins doué que Victor pour raconter des passages du midrash ou autre) …c’est très lié au voyage. A un moment donné, c’était très difficile avec le monde juif, difficile en France. Moi je ne connais que cet aspect-là, bien que je sois allé voir nos amis qui préparaient le voyage en Israël. Mais c’était extrêmement difficile et, là aussi, il y avait tangage, parce que les juifs présents étaient absolument certains qu’il n’y aurait pas gratuité, qu’il n’y aurait pas acceptation de la non réciprocité et qu’alors, on allait leur demander de faire tel geste dans un village palestinien, etc, etc. Pour terminer, nous faisons une table ronde très mal partie, ou plutôt qui s’enlisait. Le rabbin Daniel Fahri (que je n’ai pas vu mais qui était inscrit, donc je crois qu’il est là ce soir) a cité un passage du midrash…. a dit d’abord que l’action d’Émile, il fallait la prendre (elle était très risquée) comme prophétique. Il a cité en exemple un passage du midrash sur l’Exode. Lorsque les Hébreux veulent traverser la mer Rouge, poursuivis par les Égyptiens, ça craint, comme dirait l’autre, et la mer ne s’ouvre pas, la mer ne s’ouvre pas toute seule. Que faire ? Moïse est en train de prier, il crie plus fort pour que la promesse soit tenue et les tribus, elles, se disputent pour savoir qui doit passer en premier, etc. Et pendant ce temps, il y a un homme qui, de la tribu de Juda (je ne me rappelle jamais son nom) s’enfonce dans l’eau. Mais la mer ne s’ouvre pas. La mer ne s’ouvrira que lorsqu’il a eu de l’eau jusqu’aux narines. Voilà ce qu’a fait Emile : il nous a ouvert la mer Rouge, parce qu’il a pris le risque. Et je nous implique tous à plus prendre le risque !

Jean Mouttapa