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Intervention de Jacqueline Cuche

Grand merci, Monseigneur, pour vos paroles et pour l’accueil que vous nous réservez une fois de plus dans ce si beau Collège des Bernardins, nous vous en sommes très reconnaissants.

Chers amis,

C’est pour moi une grande joie de vous voir si nombreux pour entourer le Père Émile Shoufani, à qui nous sommes heureux de pouvoir rendre hommage ce soir. Il y a 16 ans déjà, nous avions rendu un hommage semblable au P. Bernard Dupuy, qui nous a quittés depuis peu et à qui nous pensons ce soir. Il a tant œuvré pour faire grandir l’amitié entre juifs et chrétiens qu’il continue, j’en suis sûre, depuis la Maison du Père, à soutenir nos efforts et se réjouit ce soir avec nous.

Parmi vos nombreux amis, P. Shoufani, que je ne peux saluer tous, je voudrais remercier de leur présence M. François Clavairoly, Président de la Fédération Protestante de France, M. Alain Pierret, ancien ambassadeur de France en Israël, M. Richard Prasquier, ancien Président du CRIF, M. Paul Thibaut, qui fut, entre autres fonctions, Président de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, M. Edmond Lisle, Président de la Fraternité d’Abraham… Et que ceux que j’ai oublié de saluer ne m’en veuillent pas…

M. le Grand Rabbin de France, Haïm Korsia, Monseigneur Doré, archevêque émérite de Strasbourg, et Mgr Jordy, président du Service de l’Église catholique pour les relations avec le judaïsme, qui regrettent fort de ne pouvoir être avec vous ce soir, nous ont envoyé des messages nous chargeant de vous transmettre, Père Émile, leurs chaleureuses félicitations. Il est deux personnes qui, j’en suis sûre, pensent aussi à vous : Florence Taubmann, notre ancienne Présidente, et le Père Dujardin, qui s’est tant donné aux relations entre Juifs et chrétiens — et nous a tant donné. Il est hélas à l’hôpital, mais nous espérons vivement le retrouver bientôt parmi nous.

Comme presque tous vos amis ici présents vous connaissent, je me contenterai, pour les quelques autres, de rappeler très brièvement, dans un premier temps, quelques moments importants de votre itinéraire.
Vous êtes un Arabe, Palestinien, chrétien melkite (on dit aussi gréco-catholique, donc d’une Église de rite byzantin rattachée à Rome) et, puisque vous êtes né en 1947 à Nazareth, vous êtes devenu en 1948 citoyen israélien.

Dans un des tout premiers livres qui vous a été consacré (Le curé de Nazareth), vous évoquez la grande figure de votre enfance que fut votre grand-mère, elle dont vous avez appris, dites-vous, l’importance du pardon.

En effet, Eilaboun le village de vos grands-parents, où vous vous rendiez souvent pendant l’été, est un de ces villages arabes israéliens dont la population fut expulsée pendant la guerre qui suivit immédiatement la déclaration d’indépendance d’Israël, guerre déclenchée par les pays arabes avoisinants et qui entraîna des drames, des blessures, des méfiances et parfois une grande violence de la part de l’armée envers les populations arabes du pays. C’est au cours de ces drames que furent tués votre grand-père et un de vos oncles. Vous étiez alors à Nazareth et n’aviez qu’un an, mais votre famille en a été meurtrie. Et pourtant, alors qu’elle avait perdu son mari et un fils, aucun mot de haine n’a jamais été prononcé par votre grand-mère. À ceux qui l’incitaient à vouloir se venger, à garder de la haine dans son cœur, ou au moins, à entretenir la mémoire de ses morts, elle répondait que c’était la vie qu’elle avait choisi de servir et non la mort.
Ce fut pour vous, père Émile, une leçon inoubliable, qui vous marqua pour toujours : « Voici que je place devant toi la vie et la mort, choisis la vie », nous dit l’Écriture. Votre grand-mère avait choisi la vie, seule façon de bâtir un avenir, et vous avez toujours suivi ce chemin.

Je glisse sur la suite, vos études à Nazareth puis en France, au grand séminaire, la France où vous passez sept années qui vous ont beaucoup marqué. Vous y étiez pendant le Concile, que vous avez vécu comme un temps de grande respiration, vous y étiez aussi pendant les événements de mai 68. Vous avez ramené de France le goût de la culture, et surtout d’une grande liberté de pensée.

C’est au cours de votre séjour en Europe que vous découvrez l’horreur de la Shoah, et la visite du camp de Dachau lors d’un voyage en Allemagne provoqua en vous un choc inoubliable. De ce jour naquit en vous votre refus de tout ce qui de près ou de loin fait le jeu de l’antisémitisme.
Ainsi, et je voudrais souligner combien c’est rare et courageux de la part de l’Arabe que vous êtes, vous n’avez jamais accepté de mettre sur le même plan la Shoah et ce que vos frères arabes appellent la Nakba (la catastrophe que fut pour eux la proclamation de l’État d’Israël), un parallèle qu’ils font trop souvent, car, dites-vous, la Shoah est unique et « remet en question toute la théologie antérieure ». De même vous condamnez sans hésitation les accusations que l’on entend, et sans doute encore plus souvent de nos jours : les juifs, victimes d’hier sont devenus les bourreaux d’aujourd’hui, les Israéliens agissent comme des nazis, etc. Vous vous élevez avec force contre ces mensonges, déclarant qu’à la différence des nazis avec le peuple juif, jamais Israël, même dans ses actions les plus violentes, n’a eu et n’aura le projet d’exterminer le peuple palestinien.

Ce combat contre l’antisémitisme vous ne cesserez de le mener, que ce soit dans le collège Saint Joseph quand vous en prendrez la direction, ou dans la paroisse dont vous êtes devenu le curé. Au collège, un collège catholique que vous avez ouvert également aux musulmans, non seulement vous avez rendu obligatoire l’enseignement de la Shoah et programmé chaque année pour les élèves des visites à Yad Vashem (je ne suis pas sûre qu’il en ait été de même dans tous les collèges chrétiens), mais vous avez voulu aller plus loin et initié des rencontres, malgré les réticences de beaucoup de familles, des deux côtés d’ailleurs, entre élèves arabes et juifs, afin de faire tomber de part et d’autre les préjugés causés principalement par l’ignorance. Et dans votre paroisse, avec un esprit de liberté particulièrement audacieux (là encore, je ne suis pas certaine que cela ait plu à vos supérieurs hiérarchiques dans l’Église), vous avez de vous-même décidé de supprimer de l’office du vendredi saint toutes les prières que vous jugiez offensantes pour les juifs, cet office byzantin d’une grande beauté mais marqué par le poids d’une tradition encore imprégnée par un antijudaïsme ancien.

De vos actions en faveur d’une meilleure compréhension entre juifs et arabes, chrétiens comme musulmans, les orateurs que nous entendrons dans un instant parleront encore mieux que moi, eux qui ont vécu avec vous ou suivi de près ce magnifique voyage à Auschwitz que vous avez organisé pour les jeunes il y a douze ans. Ce que je voudrais souligner c’est que toute votre vie vous avez été un homme de dialogue, invitant sans cesse les hommes, qu’ils soient chrétiens, musulmans, druzes ou juifs, à se rencontrer, à faire la paix, à se réconcilier.

En vous voyant vivre ainsi, Père Émile, on a envie de savoir ce qui vous anime, ce qui fonde en vous ce désir d’aller vers l’autre et cette conviction, cette confiance qu’il ne peut en sortir que du bien. Vous ne m’en voudrez pas, je l’espère, de livrer quelque chose de votre intimité, de votre foi personnelle ?
Vous en faites d’ailleurs vous-même état dans ce merveilleux petit livre (qui hélas n’est plus édité mais qu’on peut encore trouver d’occasion) : Célébration de la Lumière, où vous commentez de façon éblouissante le récit évangélique de la Transfiguration.

C’est sur le Thabor, cette colline de Galilée où, selon les évangiles, le Christ fut transfiguré devant trois de ses apôtres et où, depuis votre enfance, vous vous rendez souvent pour célébrer longuement et joyeusement cette grande fête, c’est sur ce même Thabor, Père Émile, que vous avez connu, dites-vous, l’expérience de la présence du Christ. Ce fut alors comme une lumière, et cette présence mit définitivement en vous une confiance indestructible, une confiance qui plus jamais ne vous quitta, même dans les moments les plus sombres de votre existence. Et pourtant, des moments sombres il y en eut, des incompréhensions, des oppositions, des menaces même, y compris pour votre vie. D’autres, dans la Bible, connurent un sort semblable. Il y en eut même un qui dit un jour, dans votre ville de Nazareth justement : « Un prophète n’est jamais bien reçu dans son pays »…

Cette expérience spirituelle intime, qui n’a cessé de vous habiter depuis, vous a rendu capable de comprendre comme de l’intérieur le sens profond de l’épisode évangélique de la Transfiguration. Et voici comment vous l’avez compris : comme une Transfiguration du Christ, bien sûr, mais aussi comme une transfiguration de l’homme, ou comme une sorte de réhabilitation de l’homme lui-même, le montrant capable de Dieu, capable d’être habité par la lumière divine, d’être visité par Dieu, un Dieu qui met sa gloire en sa créature (car, « la gloire de Dieu c’est l’homme vivant », rappelez-vous en citant les Pères de l’Église).

Vous avez donc choisi de suivre le Christ en aimant comme lui, c’est à dire (et je vous cite) :
« Aimer, je veux dire ne plus voir la vie et les êtres que dans la lumière qui les traverse… Peut-être, me suis-je dit souvent sur le Thabor, peut-être qu’aimer, continuez-vous, c’est simplement voir l’autre. Le voir non pas « tel qu’il est », au sens trivial du terme – nous aurions alors toutes les chances d’être amèrement déçus. Mais le voir tel qu’il est en puissance, tel qu’il sera lorsqu’il se sera éveillé à la lumière, tel qu’il est déjà habité par la clarté divine ».

C’est cette capacité à voir l’autre, à croire en ce qu’il porte de meilleur, de plus beau, qui vous a toujours guidé dans vos rapports avec les autres, les adultes, mais aussi et surtout avec vos élèves, les jeunes du Collège Saint Joseph. Cette confiance que vous leur manifestiez, j’en ai d’ailleurs eu moi-même indirectement un témoignage en vous entendant il y a deux ou trois ans, lorsque, rencontrant des classes de 2de, 1ère ou Terminale dans un lycée catholique de Strasbourg qui vous avait invité, vous disiez à ces jeunes : « Vous serez plus grands, vous irez plus loin, plus haut que vos parents », et j’ai pu constater combien entendant cela ils étaient étonnés et fiers, comme si tout d’un coup ils grandissaient à leurs propres yeux ; c’est cette capacité à donner aux jeunes confiance en eux-mêmes, à les pousser vers le haut que vous avez mise en œuvre dans le collège Saint Joseph et qui a permis de faire de lui un des tout meilleurs lycées d’Israël (c’était avant qu’on ne vous en enlève la direction). Et parce que vous ne faites pas de différences entre les jeunes, et que vous n’acceptez pas que les filles soient reléguées à l’arrière-plan, comme elles le sont souvent, à votre grand regret, en milieu oriental, vous avez fondé dans votre paroisse une chorale liturgique mixte et avez même demandé à des jeunes filles d’aller lire les textes durant la messe, durant la divine liturgie, comme on dit en tradition byzantine, au grand scandale de certains.

Mais revenons à votre commentaire de la Transfiguration :
Cette capacité, ou plutôt cette volonté obstinée qui est en vous de voir ce qu’il y a de meilleur en l’homme, loin de vous couper du monde ou de vous le dépeindre sous un jour idyllique, vous a engagé à vouloir le « changer pour le rendre à sa véritable vocation, à changer l’homme pour lui restituer son vrai visage ». D’où votre œuvre inlassable en faveur de la rencontre, du dialogue pour rétablir entre les hommes des relations fraternelles, ou tout simplement humaines… C’est devenu le but de toute votre vie, auquel vous avez consacré tous vos efforts, avec courage et confiance ; et il en faut, car, et je vous cite encore,
« le visage humain a trop été défiguré par la souffrance ou par la haine, au point qu’il ne peut même plus imaginer une autre vie. Je sais de quoi je parle dans cette terre de Palestine soumise depuis tant d’années à la terreur et à la guerre : de chaque côté les gens se sont tellement habitués à avoir peur de l’autre qu’ils ne peuvent même pas concevoir, imaginer ou seulement rêver d’un avenir de paix… Ici on a pendant si longtemps diabolisé le visage de l’autre – alors que Juifs et Arabes ont des visages si semblables, des visages de Sémites ! – qu’on n’est tout simplement plus capable de le regarder tel qu’il est, dans sa nudité et sa fragilité de visage humain, dans sa beauté de visage habité par la lumière divine ».

Cette reconnaissance de ce que l’autre porte de grand en lui non seulement façonne votre regard mais aussi votre attitude, votre comportement face à lui. Je vous ai aussi entendu dire cette phrase que les chrétiens devraient se dire plus souvent : « Il y a des saints juifs, il y a des saints musulmans » ; c’est pourquoi selon vous, ils n’ont pas besoin que vous leur apportiez quelque chose. Ce n’est pas pour cela que vous allez à leur rencontre, mais simplement pour les aider, par le regard, l’écoute, le respect, l’estime, à se révéler à eux-mêmes tels qu’ils sont.

C’est pourquoi, Père Shoufani, vous êtes pour nous, de l’Amitié Judéo-Chrétienne, un modèle, nous montrant notre véritable mission de chrétien ou de juif : simplement par notre présence attentive et fraternelle aider l’autre à être pleinement lui-même, afin de pouvoir nous rencontrer l’un et l’autre en vérité et enfin nous réconcilier.

Jacqueline Cuche