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Hommage du Grand rabbin Alexis Blum à Sœur Louise-Marie Niesz et Sœur Dominique de La Maisonneuve (Prix AJCF 2012)

C’est pour moi un grand honneur et une joie de pouvoir apporter mon témoignage concernant l’œuvre si importante accomplie par Sœur Louise-Marie Niesz et Sœur Dominique de La Maisonneuve à la tête du SIDIC.

Ayant terminé mes études à l’École Rabbinique de France en 1965, je me souviens de l’intérêt soutenu avec lequel mes collègues séminaristes et moi-même suivions à travers la presse et les débats publics les travaux préparatoires puis les conclusions du Concile Vatican II ouvert il y a 50 ans et tout particulièrement la parution de la Déclaration Nostra Ætate de 1965 sur les églises et les religions non chrétiennes. Je me souviens encore d’avoir pu assister à une des dernières grandes conférences de Jules Isaac (décédé en 1963) et j’ai aussi en mémoire les prises de position du Grand Rabbin de France Jacob Kaplan qui bien avant d’autres rabbins a cru à un tournant décisif et positif de l’Église catholique à l’égard du judaïsme et des juifs.
Cela s’est en effet concrétisé par la désignation par le Vatican de la congrégation féminine de Notre-Dame de Sion pour se consacrer spécialement à une vie apostolique de témoignage envers le peuple juif et un peu plus tard par la création du SIDIC.

Comment ai-je découvert le SIDIC ?
Mon regretté cousin, le rabbin Daniel Gottlieb camarade de promotion au Séminaire, très favorablement impressionné par ses premières rencontres avec les sœurs du SIDIC m’a persuadé d’assurer avec lui, en alternance, une série de cours. L’accueil par l’inoubliable Sœur Bénédicte et Sœur Louise-Marie m’a tout de suite, par leur simplicité et leur souriante hospitalité, convaincu de leur sincérité et de l’utilité de notre participation. Quelle nouveauté alors en milieu chrétien de demander à des enseignants juifs, comme notre regrettée amie Colette Kessler et même à des rabbins orthodoxes, de faire connaître le judaïsme, sa doctrine, ses pratiques, de commenter des textes bibliques et de présenter des thèmes de la tradition orale !
Il ne s’agissait pas d’exposer, comme on le faisait parfois ailleurs, tour à tour, un sujet d’un point de vue chrétien et d’un point de vue juif. Non, il ne nous était demandé que la lecture juive sans controverse ni parallèles.

Au delà de l’accueil extraordinaire des sœurs, ce qui m’a impressionné, c’était le sérieux du public tellement attentif et semblant assoiffé de découvrir et comprendre le judaïsme authentique. Imaginez, dans les locaux du SIDIC, dans l’appartement servant de bibliothèque, un nombre considérable d’hommes et de femmes, jeunes et moins jeunes, catholiques et protestants, séminaristes, prêtres, étudiants ou engagés dans la vie professionnelle, tous prenaient des notes et souvent enregistraient les cours sur les gros magnétophones de l’époque.
Rappelons justement l’époque : dans les années après mai 68, les étudiants juifs comme les autres, ne s’intéressaient pas trop à la religion et à la spiritualité. Ils ne se pressaient pas, comme les auditeurs du SIDIC, à la recherche de la parole de Dieu. Même Daniel Gottlieb, alors aumônier très populaire des étudiants juifs de Paris, me confiait ne rencontrer nulle part une écoute enthousiaste semblable à celle du SIDIC. Cette expérience étonnante, émouvante et réconfortante de quelques années m’a conduit (après diverses interventions intermittentes, seulement en raison de mes charges pastorales en province puis à Paris) à la demande de Sœur Dominique et de Sœur Louise-Marie à reprendre, les cours réguliers de judaïsme au SIDIC dans les locaux de l’École Cathédrale près de Notre-Dame de Paris, et plus tard ici aux Bernardins avec la création du certificat chrétien d’études juives, nouveauté inouïe.

A la réflexion, il me semble que c’est grâce aux sœurs du SIDIC, que nous honorons à juste raison ce soir, que je n’ai pas hésité à accepter de donner des cours de judaïsme à des groupes en majorité chrétiens, comme celui créé par le regretté frère Jean-Pierre, de participer aux réunions de diverses sections de l’Amitié Judéo-chrétienne, aux activités d’associations comme "Bible à Neuilly" et de m’engager dans divers projets inter-religieux par exemple avec le père Dujardin et le professeur Sternberg ou de me rapprocher du Frère Lenhardt qui me fait l’honneur d’assister parfois à mes cours dans les locaux des Pères de Sion. Il m’est même arrivé de donner un cours hebdomadaire de connaissance du judaïsme toute une année scolaire à une classe de terminale d’un lycée catholique à ; la demande de la Sœur, Directrice de l’établissement.
Les sœurs du SIDIC m’ont donné confiance pour tout mon engagement dans le domaine du dialogue judéo-chrétien.

C’est aux sœurs du SIDIC que l’on doit par exemple la possibilité qui m’est donnée depuis quelques années d’assurer un cours d’initiation au Talmud et au Midrach dans les belles classes des Bernardins. Le grand Rabbin Charles Touati, mon maître de mémoire bénie qui fut aussi le vôtre, chère sœur Dominique disait : "le Talmud reste la chose au monde la moins bien connue" [1]. C’est un peu grâce aux sœurs du SIDIC que le Talmud n’est plus si méconnu en France aujourd’hui. Plus qu’un nouveau regard sur le judaïsme, il y a un véritable tournant positif.
J’ajouterai que le nouveau regard chrétien sur le judaïsme a entraîné un nouveau regard des juifs sur les chrétiens et le christianisme.

Le rabbin Samson Raphaël Hirsch (1808-1888), dirigeant néo-orthodoxe, dans son commentaire en allemand du Deutéronome traduisait le verset 32, 7 Binou chenot dor dor rendu habituellement par : Souviens-toi des jours antiques, médite les années de chaque siècle par comprenez les changements de chaque époque (chenot serait non le pluriel de chanim les années mais de chinouï changement) [2]
Suivant cette interprétation, le très actif rabbin israélien Shlomo Riskin, connu aussi pour ses réalisations pionnières dans le domaine des relations judéo-chrétiennes, estime qu’on ne peut que répondre favorablement aux changements si visibles de l’attitude de nombreux chrétiens à l’égard du judaïsme.

Chères sœurs Dominique et Louise Marie, vous êtes l’illustration vivante de ces changements historiques qui ont permis de passer de "l’estime de la foi des autres" [3] à la connaissance approfondie.
Je salue votre dynamisme, votre recherche de la vérité sans complaisance et tiens à vous dire combien je reste sensible à l’expression de votre amitié.
Veuille l’Éternel hâter la venue de l’ère annoncée par le prophète Sophonie 3,9 : "je gratifierai les peuples d’un idiome épuré pour qu’ils invoquent tous le nom de l’Éternel et l’adorent d’un cœur unanime".

NB : Le Grand Rabbin Alexis Blum n’ayant pu se libérer, Bruno Charmet a lu son message.

[1in "Hommes et Bêtes Entretiens sur le racisme" sous la direction de Léon Poliakov ed. EHESS et Mouton Paris-La Haye 1975, p.5.

[2Mekor ’Hayim (journal) Iyar 5772 supplément n°2 p.21

[3selon le titre du livre d’Henri de la Hongue DDB 2011