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Hommage de Philippe Boukara à Sœur Louise-Marie Niesz et Sœur Dominique de La Maisonneuve (Prix AJCF 2012)

Chère Louise-Marie, chère Dominique,

Cela fait 22 ans que nous collaborons pour rapprochement des Juifs et des chrétiens, onze ans d’abord dans le sillage de Sœur Bénédicte, avec laquelle j’avais eu le privilège de nouer des liens de confiance vraie et de connivence ; puis onze ans sans elle, avec à vos côtés, pour hériter de Bénédicte sans la remplacer, l’équipe des bénévoles du SIDIC dont le rôle s’est accru au fil des années : tous ces hommes et ces femmes s’efforcent aujourd’hui de restituer à autrui ce qu’ils ont eux-mêmes appris, ce qui est la démarche de toute pédagogie réussie.


En 22 ans de contacts réguliers, j’ai eu quelquefois l’occasion d’observer chez vous des maladresses ou carrément des erreurs, maladresses ou erreurs de mon point de vue, bien sûr, qui est toujours discutable. Mais je me suis efforcé, dans ces rares cas, de réagir avec indulgence, car je ne crois pas que quiconque puisse exiger de son interlocuteur d’une autre religion qu’il corresponde à une perfection de conformité à ses valeurs. Il faudrait être soi-même parfait pour faire reproche à l’autre de ne pas l’être, ce que bien sûr personne parmi les Juifs ne peut prétendre être. Dans la grande querelle qui a opposé le peuple d’Israël à l’Eglise qui s’est voulue si longtemps le Verus Israël, je crois qu’il ne faut pas que nous Juifs placions nos vis-à-vis chrétiens en situation d’avoir toujours tort. Trop souvent prévaut dans le monde juif, notamment dans le judaïsme français, l’opinion ultra-pessimiste selon laquelle ceux qui s’expriment de manière amicale envers notre vieux peuple ne seraient que des adversaires déguisés, qui ne vaudraient pas mieux que nos adversaires déclarés. Cette croyance en l’extrême solitude d’Israël prend certes sa source dans un passé bien réel de persécution, et dans une actualité qu’il serait irresponsable de minimiser. Mais si nous croyons en la force de l’idée messianique, en sa capacité à réparer un monde qui ne saurait être tenu pour créé tel qu’il est une fois pour toutes, alors nous devons croire, c’est le message même de nos prophètes, en la capacité des Nations du monde à entendre, par étapes successives, le message du monothéisme biblique. C’est le sens même de la prière Alénou, qui conclut nos offices journaliers et festifs : dans un premier temps, louer l’Eternel « qui ne nous a pas fait comme les Nations du monde, qui ne nous a pas placés comme elles et ne nous a pas donné la même destinée qu’elles » ; mais dans un deuxième temps, affirmer que « tous les êtres humains connaitrons Ton Nom », et qu’alors seulement, « l’Eternel sera Un et Son Nom sera Un ».

Dans cette diffusion du message biblique parmi les Nations, le rôle joué dans notre génération par l’Eglise catholique universelle, enfin débarrassée de sa théologie anti-juive, est un rôle éminent. Et dans cette Eglise, le rôle de votre congrégation de Notre-Dame de Sion, et votre rôle personnel à toutes les deux, chère Louise-Marie, chère Dominique, mérite les plus grands éloges. Car grand est le courage de ceux qui n’ont pas eu peur de sortir du confort des interprétations inexactes, mais confortées par des siècles de répétition conformiste, de remettre en cause des attitudes si ancrées dans la force des habitudes et des préjugés. L’invention d’une nouvelle théologie du rapport de l’Eglise avec le monde passe notamment par un nouveau rapport avec ses sources juives, celles dont se sont nourris Jésus et les Apôtres, dont le peuple juif vivant est le porteur, presque à son insu. Or entendre des Juifs ce qu’ils peuvent transmettre des sources du christianisme ne passe pas par une sorte de subtilisation d’un logiciel que l’on pourrait s’approprier à la dérobée. Cela passe par un échange humain de grande portée et de grande profondeur avec ce peuple si particulier, à la fois dispersé aux quatre coins de la Terre et déjà rassemblé pour partie dans son Pays.

J’ai coutume de dire que la condition juive est une condition d’inconfort. Inconfort de devoir être « une nation sainte et une dynastie de prêtres » (Ex 17,6), c’est-à-dire en position sacerdotale par rapport aux Nations du monde, donc chargé du poids si lourd des joug des 613 commandements positifs et négatifs. Inconfort d’être toujours inférieurs à cette tâche presque surhumaine, mais encore d’être incompris par tant de ceux qui composent les Nations parmi lesquelles nous vivons en Diaspora. Inconfort aussi des Juifs d’Israël, enfin pourvus d’une majorité souveraine sur leur territoire, et à qui incombe un usage si problématique de la force armée : seule cette force leur permet de survivre, et l’usage de cette force risque à chaque instant de contredire les impératifs de l’éthique.

Vous catholiques français qui avez entrepris depuis un demi-siècle de partager un tant soit peu le sort du peuple juif, vous avez choisi la difficulté : vous avez choisi de nous rejoindre dans l’inconfort. L’inconfort d’une interprétation des textes révélés qui est perpétuellement en question et en questionnements. Dans notre France qui a tant de mal à se projeter dans l’avenir avec entrain tout en assumant son passé de manière critique, il y a une exception catholique : il y a des catholiques qui remettent en chantier les fondements mêmes de leur foi, qui retroussent leurs manches pour tout repenser, tout réinventer, tout reformuler. En même temps que vous vous rapprochiez de nous les Juifs, vous catholiques pratiquants êtes devenus en quelque sorte une minorité dans la société française sécularisée. Voilà encore un inconfort que vous partagez avec nous, mais un inconfort qui oblige à aller à l’essentiel, à la créativité et à la pertinence.

Honneur donc, pour conclure, à celles qui ne recherchent pas les honneurs, honneur à Louise-Marie et à Dominique, sœurs en leur religion et nos sœurs en humanité.