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Grand Rabbin Gilles Bernheim : A la veille de Pourim

A la veille de Pourim, il nous revient de renouveler notre étude de la Meguila d’Esther, ce « rouleau » si important que les femmes comme les hommes ont l’obligation d’en écouter chaque mot avec la plus grande attention, par deux fois, le soir de Pourim à la nuit tombée et une fois encore le lendemain dans la journée.

L’histoire, comme on dit, finit bien, mais elle évoque rien de moins que la première tentative de génocide à l’encontre du peuple juif.

Un peuple peut-il mourir ? Un peuple entier peut-il être exterminé par un autre peuple ? Est-ce possible ? Aujourd’hui, les hommes ont pris la mesure de ce qu’avait été la Shoah, mais cela ne les empêche pas de laisser se perpétrer – presque sous leurs yeux – l’extermination d’autres peuples, du Cambodge au Rwanda et ailleurs. Quelle leçon a donc été retenue ? Faut-il être fataliste, se borner à dire qu’on le sait bien ? Tout au long de l’histoire, dans l’Antiquité comme aujourd’hui, les tentatives d’éradication d’un peuple par un autre sont toujours présentes et font partie de la folie humaine.

Dans l’histoire de Pourim, cette terrifiante énigme a pour nom Haman. Comment peut-on condamner à mort un peuple entier ? Les raisons mises en avant sont multiples : sociales, politiques, religieuses, mais les grands massacres ont pour origine une simple insinuation (1). C’est ainsi que cela se passe dans l’histoire d’Esther, c’est ainsi que cela se passe toujours. Il faut d’abord rallier l’opinion publique à « la cause ».

On raconte une histoire. Qui ? Ce n’est pas dit, on fait démarrer une rumeur. Le peuple juif ne doit pas vivre parce qu’il est un danger pour le pays, sa façon d’être est trop différente, il menace l’unité nationale ; ce furent les arguments d’Haman (Esther 3, 8) quand il se présenta devant le roi Assuérus pour lui demander de signer le décret de la destruction des Juifs. En présence du roi, Haman est aussi prudent qu’il est sournois : « Il y a un peuple », dit-il sans le nommer, artifice d’une suggestion discrète. Il continue : « ce peuple est éparpillé et replié sur lui même ». Les Juifs sont dispersés à travers l’Empire, le danger existe donc partout. De plus, le peuple juif forme un peuple à part qui refuse de s’intégrer à cause de ses coutumes spéciales. Elles sont, certes, d’ordre religieux, mais Haman insinue qu’il existe un danger politique : il y aurait dans le royaume un noyau de sujets pour lesquels la volonté du roi n’est pas la loi suprême. Le peuple juif est séditieux, insoumis. Pour ce peuple, pas de ménagement. Haman demande un décret d’extermination.

Le décret obtenu par Haman est impitoyable : détruire, massacrer, piller (3, 13), l’accumulation des termes exprime le caractère radical de l’extermination souhaitée. Et pour accroître la force de son édit, il lui donne même un caractère religieux(2) : il faut tirer au sort afin de connaître le jour faste, favorisé des dieux, pour agir (3, 8).

Qui peut mettre en échec le dictateur, le tueur d’espérance ? Mardochée et Esther, tous les deux, plus le peuple juif. Haman descend d’Agag, roi d’Amalek, l’ennemi inexpiable des Juifs. Le livre d’Esther nous dit qu’en revanche, Mardochée est un descendant de Qish, homme de Benjamin (2, 5), le père de Saül. Cette généalogie n’est pas anodine. Elle fait appel à un passé lointain. Les deux ennemis héréditaires se font à nouveau face, Agag et Saül, Amalek et Israël, Haman et Mardochée. Le passé se joue dans le présent. L’avenir aussi. Ce qui fait que, chaque fois que quelqu’un s’engage contre les comportements de haine et d’exclusion collective, ou au contraire qu’il s’en dispense, son action ou son abstention sont aussi une prise de position par rapport à l’histoire, et une préparation de l’avenir.

Autre leçon pour tous les temps : à la fin du récit, quand Haman comprend que ses supercheries sont complètement démasquées, il tente une réconciliation avec ceux qu’il voulait supprimer ; mais il est trop tard (7, 7), une sentence de mort pèse déjà sur lui et ses collaborateurs. Comme Haman, combien de dictateurs, après avoir fait disparaître des milliers ou des millions d’innocents, parlent-ils de réconciliation ? Or quelle vraie et durable réconciliation pourrait s’établir, si l’injustice n’avait d’abord été, sinon compensée, du moins reconnue et réparée autant que possible ? Quelle mascarade lorsque le bourreau, affaibli, tend la main à ses victimes, singerie dérisoire de la paix ! C’est une faute contre la morale, c’est aussi un danger concret parce que les réconciliations à bon marché ne produisent pas de la paix ; elles préparent les divisions, la vengeance, la mort encore. A l’échelon politique comme à celui des relations entre les personnes, il n’est pas de réconciliation et de paix qui vaillent sans que la vérité ait été dite et que la justice ait été établie.

(1) Voir le commentaire de Rabbi Shimon Shkop sur la Meguilat Esther.
(2) Voir le commentaire Divrei Chalom sur Meguilat Esther de Rabbi Chalom Charabi.

Source : Site du grand rabbin de France Gilles Bernheim, article paru sur Actualité juive du 21 janvier 2013