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Discours de Sœur Dominique de La Maisonneuve, nds, à la remise du Prix AJCF 2012

Courage !
Je crois être la dernière à prendre la parole.

C’est à la ténacité amicale de Monsieur Heilbronn dont Madame la Présidente de l’Amitié Judeo-Chrétienne de France s’est faite la complice, avec son Comité directeur, que nous devons cette soirée.

En effet, je le redis avec force : nous n’avons fait que ce que nous avions à faire comme sœurs de Notre-Dame de Sion : et d’autres, autant que nous, plus que nous peut-être, mériteraient cette distinction.

C’est donc au nom de tous ces artisans de l’ombre que nous acceptons ce prix, avec beaucoup de reconnaissance… et… de confusion.


Impossible de nommer ceux qui - jusqu’à aujourd’hui – ont collaboré à notre travail. Mais je voudrais - en mon nom propre – mentionner les membres des Conseils d’Administration et d’Orientation de l’Association SIDIC. Chacun, à sa manière, a aidé à mettre en musique notre vocation : « faire découvrir aux chrétiens la racine juive – la source juive - de leur foi » et, par là, ébranler les résistances si tenaces qui habitent notre cœur à chacun.

En ce qui me concerne, je suis au SIDIC comme une ouvrière de la dernière heure à qui est donné le privilège, la grâce, de commencer à voir se lever une moisson que je n’ai pas semée, même si j’ai un peu arrosé...
À la Congrégation ND de Sion, à ma Congrégation, personnellement, je dois tout.

Lors du tournant de l’après-Concile Vatican II, devant mon ignorance totale en matière de Judaïsme, mes supérieures m’ont envoyée à Jérusalem.
À cette époque-là il ne vous était pas demandé si vous vouliez bien aller ici ou là mais - et heureusement ! – elles m’ont envoyée à Jérusalem. A Jérusalem, c’est-à-dire, pour parler comme la Bible : à Sion. Elles m’ont envoyée à mes origines. SION d’où sort la Tora, la Parole de Dieu.

C’est là que j’ai commencé à découvrir ce que je croyais acquis : être ‘sœur de Sion’. Ne l’étais-je pas depuis plusieurs années ?
Je ne savais pas encore qu’il nous faut, continuellement, devenir ce que nous sommes !

Le temps – et les moyens – m’ont été donnés, pour me consacrer à des études totalement nouvelles pour moi, dans une langue que je balbutiais, dans une culture dont j’ignorais tout, à travers un mode d’enseignement entièrement nouveau qu’était celui de l’Université Hébraïque. Des études qui, je le confesse, ne me séduisaient guère de l’extérieur, mais qui, peu à peu, m’ont captivée au point que la Tora est devenue ma nourriture quotidienne.

À travers des larmes rentrées, j’ai vérifié que si ‘impossible’ n’était pas français, ce n’était surtout pas un mot biblique.
Et une fois de plus, j’ai compris plus tard, beaucoup plus tard, le sens de ce que j’avais vécu.

Osant prendre à mon compte un adage des sages de la tradition juive je reconnais volontiers « avoir beaucoup appris de mes maîtres, mais plus encore de mes élèves » (TB Ta’anit 7a)

Et j’en ai eu de nombreux. En effet, de retour à Paris après cinq années à Jérusalem, davantage dans les travées des bibliothèques que sur les routes du pays, à la faveur d’un poste vacant à l’Institut Catholique, j’y ai été acceptée – je crois pouvoir dire - ‘en observation’.
Car je bénéficiais de ce qui était encore dans l’Église (nous sommes dans les années 70), je bénéficiais d’un sérieux handicap : j’avais étudié chez les juifs.
Étais-je vraiment casher pour les chrétiens ? Était-il raisonnable, avait-on même le droit de prendre le risque de me confier ne serait-ce que l’apprentissage de l’hébreu à des étudiants en théologie qui, pour une part, étaient des séminaristes – dont certains – soit dit en passant – sont aujourd’hui évêques ?

Je dois au Père Jacques Briend, alors directeur du Cycle A, et aux doyens de théologie qui se sont succédés : Mgr Joseph Doré et Mgr Claude Bressolette que je remercie vivement d’être là ce soir, Je dois à ces hommes de l’après-Concile d’avoir osé faire confiance, à une femme de surcroît : la parité n’était pas encore dans l’air !

Parallèlement à l’Institut Catholique, j’enseignais au SIDIC dont l’avenir ne me préoccupait guère à ce moment puisque Sœur Louise-Marie en portait la responsabilité.
Mais le temps arriva pour le gouvernement de la Congrégation de prendre conscience qu’elle ne pouvait plus assurer la relève des sœurs du SIDIC. Comment poursuivre ce travail qui demande un investissement total en temps, en forces, en capacités, en préoccupations, en un mot : un investissement de toute la vie – ce qui est le propre de la vie religieuse ?

C’est alors que le cardinal LUSTIGER qui, de loin, suivait de très près la vie du SIDIC, prit personnellement l’engagement – j’en ai été le témoin direct et privilégié – que l’Église-qui-est-à-Paris poursuivrait l’œuvre que Notre-Dame de SION y avait initiée.
Il confia à Mgr Pierre d’Ornellas, alors directeur de l’École Cathédrale, secondé par son secrétaire général Monsieur Jean Célier dont la présence amicale m’honore, le soin de mettre en œuvre la transmission du dépôt reçu gratuitement des pères du Concile eux-mêmes.

La conviction et l’engagement de Jean-Marie Lustiger ont été assumés par son successeur le cardinal André Vingt-Trois et, dans ce prestigieux Collège des Bernardins, Mgr Beau, son Président, et Monsieur Michel de Virville, son Directeur, œuvrent aujourd’hui à la mise au jour de la racine de la foi chrétienne notamment à travers la section « Le Judaïsme ».

Monseigneur, me pardonnerez-vous l’insolence d’une double mise en garde ?
La connaissance du judaïsme diffusée dans cet établissement ne suffira pas à changer les cœurs si elle ne va de pair avec la fraternité : cette soirée nous le rappelle, fraternité qui nous permettra de combattre ensemble ce monstre sans cesse renaissant qu’est l’antisémitisme.

Les liens que nous tissons, que nous voulons tisser avec nos frères juifs contribuent à réparer la cassure de notre monde, ce qui, dans le langage évangélique, s’appelle : construire le royaume de Dieu. Et si ce retour à la racine était un chemin, le chemin de la « nouvelle évangélisation » ?

Ma deuxième mise en garde qui est même un conseil – et j’en aurai fini avec mes incivilités – c’est que la section « Le Judaïsme » ne soit pas une ‘bulle’ à l’intérieur de l’École Cathédrale.
Que son ardeur se communique progressivement et finisse par innerver tous les enseignements, particulièrement la théologie.
Il y va de notre identité chrétienne, c’est le Concile qui l’a dit !

Pour illustrer ce dernier point et en manière de conclusion, je citerai un extrait du Journal de Julien Green : « Alors que Dieu avait le choix de tant de nations où s’incarner, il a choisi les juifs.
Peut-être aurions-nous agi autrement si nous avions eu cette question à régler.
Au lieu de Bethléem, notre sagesse eût désigné, par exemple, Athènes. Un rédempteur grec nous eût agréé, qui se fût promené sous les ombrages de l’Académie en enseignant avec dignité des disciples à l’esprit adroit. Mais un juif, Seigneur ! À quoi songiez-vous ?
Il est trop tard pour réclamer.
La rédemption est accomplie, et si nous voulons être sauvés, le plus sage sera d’en appeler à genoux au cœur d’un juif appelé Jésus.
Car, si grande que soit Athènes et si grande que soit Rome, ce n’est ni un grec subtil qui nous jugera, ni un latin raisonneur, mais un juif qu’on a vu un jour pleurer pour sa patrie
 ».
(in Revue de Paris, juin 1949)

À vous tous qui êtes là si nombreux ce soir, à chacun des acteurs et des organisateurs de cette soirée, sans oublier les techniciens invisibles,

À tous : MERCI !


Dossier complet Prix AJCF 2012