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Deux Sœurs de Sion honorées par l’AJCF

Sœur-Louise Marie Niesz, Sœur Dominique de la Maisonneuve : deux religieuses de Notre-Dame de Sion, qui animent ensemble, depuis plusieurs décennies, le Service d’Information et de Documentation Juifs-Chrétiens, autrement dit le SIDIC, deux femmes qui recevront ensemble le lundi 15 octobre prochain, dans le grand auditorium du Collège des Bernardins à Paris, le Prix annuel de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France. Ainsi en a décidé à l’unanimité le Comité directeur de l’association, qui souhaitait honorer un organisme aux nobles accomplissements, mais aussi deux personnes qui l’ont incarné avec cœur et avec raison.

Créé à Rome au lendemain de Vatican II, prolongé à Paris à partir de 1969, le SIDIC a été un des lieux privilégiés de redécouverte par les Catholiques français des sources juives du Christianisme. Sœur Bénédicte, la grande aînée disparue en l’an 2001, qui avait joué un rôle si courageux dans les coulisses du Concile [1] puis participé à l’aventure depuis ses débuts, parlait d’un « looping ». Il s’agissait en effet, pour la Congrégation fondée par les frères Ratisbonne au milieu du XIXème siècle, de renoncer à son but constant de conversion des Juifs au Christianisme, et de se donner comme but nouveau la conversion des Chrétiens à un nouveau regard sur les Juifs et le Judaïsme. Un regard empreint de respect pour le « frère aîné » qui avait formulé le premier les préceptes d’amour du prochain et de circoncision des cœurs.

Le mot même de “conversion” reflète d’ailleurs les glissements de sens d’un univers religieux à un autre – perçu traditionnellement par les Juifs comme la démarche prosélyte visant à leur faire reconnaître, plus particulièrement, l’erreur qu’aurait constitué le refus de Jésus comme Messie ; souvent utilisé aujourd’hui parmi les Chrétiens comme synonyme de teshouvah, retour sur soi-même ou retour à soi-même, dont le retour au religieux est une modalité. La renonciation de l’Église catholique au prosélytisme en direction des Juifs est bien un développement de première importance historique, concrétisé par le principe audacieusement énoncé par Jean-Paul II : la Première Alliance reste toujours valide et n’a pas besoin d’être substituée, pour les Juifs, par la Nouvelle Alliance conclue avec le même Dieu.
La Congrégation féminine de Notre-Dame de Sion avait inscrit dès 1966 dans sa constitution, approuvée par Rome en 1984, un article 13 stipulant que « nous sommes appelées à témoigner par notre vie de la fidélité de Dieu à son amour pour le peuple juif et aux promesses qu’il a révélées aux Patriarches et aux prophètes d’Israël pour toute l’humanité ». « Dans le Christ nous est donné le gage de leur accomplissement final  », était-il ajouté, puis était évoqué « un triple engagement : envers l’Église, envers le peuple juif, envers le monde ». Dès lors, des centaines de Chrétiens ont suivi chaque année, au siège du SIDIC à Paris ou dans ses interventions en province ou à l’étranger, de multiples cours leur fournissant les outils d’une autre compréhension des fondements de leur foi.

Le vaste savoir-faire pédagogique acquis par Notre-Dame de Sion dans son réseau scolaire a été investi dans ces cours qui étaient plus que des cours. Le charisme des Sœurs qui lui ont consacré leurs vies a permis une véritable rencontre de personne à personne entre enseignants juifs et chrétiens et de très nombreux Chrétiens en quête de vérité. Signe d’une réussite pédagogique éclatante, beaucoup d’entre eux sont devenus à leur tour des formateurs, comme d’ailleurs les Sœurs avaient commencé par se former elles-mêmes auprès de maîtres juifs. Vatican II avait appelé à écouter ce que les Juifs avaient à dire en propre de leur religion ; c’est la démarche qu’ont adoptée les fondatrices, d’abord pour elles-mêmes, puis pour le public du SIDIC, auquel a d’emblée été proposé l’enseignement de maîtres juifs de toutes sensibilités ; des rabbins orthodoxes y figurent en bonne place, Sœur Dominique dispensant un enseigne-ment continu d’hébreu biblique et rabbinique.

La complicité active du Grand Rabbin de France de l’époque, Jacob Kaplan, leur donna l’assurance que le courage dont elles faisaient preuve en déployant de tels efforts était reconnu à sa juste valeur par de hautes autorités du monde juif. Une autre complicité majeure fut celle du Cardinal Jean-Marie Lustiger, qui les incita à resserrer les liens entre le SIDIC et l’École Cathédrale du diocèse de Paris, indiquant par là que toute l’Eglise était désormais responsable des tâches qui n’avaient été assumées, d’abord, que par une avant-garde.

Pour les intervenants juifs sollicités par Sœur Louise-Marie ou Sœur Dominique, accompagner ces tâtonnements de la foi appelée à se reformuler a été une expérience humaine incomparable. Car l’humilité nouvelle dont l’Église fait l’apprentissage, après un si long temps de triomphalisme, renvoie aux prémices mêmes de ce que doit être toute démarche religieuse authentique. L’espérance messianique suppose, pour s’accomplir, que le message de l’humanisme biblique fasse son chemin dans l’humanité. Comment ne pas prendre la mesure, dans l’œuvre accomplie par celles qu’on s’apprête à honorer, des étapes déjà parcourues ?

Philippe BOUKARA

Editorial du n° 367 de Mars 2012 de la revue Sens, © Sens et Amitié Judéo-Chrétienne de France

[1Cf. Sens, 2002 n° 9/10. Rappelons que Sœur Bénédicte, nds, avait reçu, conjointement avec le Grand Rabbin Jacob Kaplan, le Prix de l’A.J.-C.F. en 1989, cf. Sens, 1989 n° 2 [NDLR].