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Au fond, tu as compris que tu es un Goy !

Nous étions très nombreux à assister à la remise du prix de l’Amitié judéo-chrétienne au père Michel Remaud à la synagogue Adath Shalom le mercredi 20 octobre.
Le succès de cette soirée a dépassé de loin les espoirs les plus fous des organisateurs : près de 300 personnes malgré la grève et les perturbations dans les transports.
Dans la salle archi-comble nous étions prêts à une écoute attentive et fraternelle. Nos cœurs aussi étaient écoutants, l’événement était exceptionnel.

Après de nombreux discours tous passionnants, c’était au tour du père Remaud qui choisit e.a . de nous raconter sa première rencontre avec le Cardinal Lustiger. Après l’avoir longuement écouté sur son cheminement personnel, Monseigneur Lustiger, les coudes en appui sur ses genoux lui a dit : « Au fond, tu as compris que tu es un Goy ». Le Cardinal Lustiger était soudain là avec nous comme une présence bienveillante.

La phrase a suscité l’hilarité générale et depuis, je me demande pourquoi.
Quand une phrase fait rire tout le monde et est le bon mot qu’on se rapporte par la suite pour raconter la soirée à ceux qui n’y étaient pas, elle mérite qu’on s’y attarde.

Nous avons tous ri, pour des raisons très différentes et à des niveaux de compréhension multiples.
Nous les Juifs, nous avons ri de manière un peu cathartique sans doute et avec le Cardinal qui en disant cela parlait comme nous : un Goy c’est d’abord celui qui n’est pas Juif.
Qu’un Cardinal, qui parlait Yiddish aussi bien que nos parents, le dise à un prêtre relève du comique, et tout l’humour de Monseigneur Lustiger se retrouve dans cette affirmation.

Des amis, nouveaux venus au dialogue, m’ont demandé : au fond, c’est quoi un Goy, c’est nous ? Oui à première vue, le Goy c’est celui qui n’est pas Juif. Nous savons tous que le mot Goy en hébreu veut d’abord dire « peuple, nation » et que les enfants de Jacob appelés Israël sont un Goy en devenir comme les autres peuples de la Bible. Au pluriel, les Goyim sont donc forcément les nations, puisque autre qu’Israël. Toute la subtilité réside dans le terme autre, car c’est bien ce terme-là qui est au cœur de la compréhension nouvelle que nous avons de ce qui nous lie. L’Église a décidé une fois pour toute de ne plus se nourrir aux mangeoires du rejet et de la substitution. Elle a longtemps dit qu’elle était le nouvel Israël et que nous étions le peuple déchu. Elle dit maintenant que le Judaïsme est constitutif de l’identité chrétienne et en ce sens comprendre que l’on est un Goy ne peut vouloir dire qu’une seule chose : tu n’es pas le nouvel Israël, car Israël existe dans sa compréhension propre des Écritures et dans sa fidélité pérenne à celle-ci.

En quelque sorte c’est cela que disait le Cardinal au père Remaud : en étudiant le Judaïsme comme tu l’as fait, tu as compris qu’il s’agit d’une tradition vivante et riche qui existe pour elle-même. Tu a compris aussi que les premiers Chrétiens issus du Judaïsme avaient hérité d’une tradition déjà interprétée qu’ils ont choisi de rejeter et qu’ils ont engagé une relation conflictuelle avec le peuple qu’ils voulaient supplanter dans l’Élection.

Nous sommes désormais dans ce temps béni du dialogue et nous pouvons rire de ce bon mot du Cardinal. C’est un rire qui triomphe du mal, de deux millénaires de rejet. En rire ensemble honore la mémoire de tous ceux qui ont contribué à construire ce chemin de réconciliation.

J’ajoute que j’aimerais bien connaître ma tradition aussi bien que le père Remaud la connaît. Désormais c’est dans ses écrits aussi que j’irai puiser la sagesse du midrash, cette exigence de sens que suscite la lecture de la Bible. Avec lui le terme Goy est devenu un titre de noblesse !

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