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Allocution du Rabbin Rivon Krygier (remise du Prix AJCF 2010)

Allocution à l’occasion de la remise du prix de l’Amitié Judéo-chrétienne au Père Michel Remaud (directeur de l’institut Decourtray de Jérusalem),
le Mercredi 20 octobre 2010, 19h à Adath Shalom


À la demande de notre présidente, le pasteur Florence Taubmann, je me permets d’ouvrir cette soirée. Mesdames et Messieurs, Beroukhim ha-baïm, bienvenue à tous. Vous êtes ici, à Adath Shalom, chez vous : «  Hiné ma tov ou-ma niaïm chèvèt ahim gam yahad : Comme il est bon et agréable d’être assis ensemble en frères » (Ps 133,1) !

Ma rencontre avec Michel Remaud a été pour le moins furtive. Lors d’un voyage organisé récemment par le CRIF en Israël, nous nous sommes retrouvés un peu par hasard assis côte à côte dans l’autocar qui nous emmenait à Tibériade. Conversation dense et passionnante qui fut trop vite éclipsée, et qui m’a laissé sur ma faim. Je l’ai donc quelque peu assouvie, en lisant cet été son ouvrage Évangile et Tradition rabbinique puis L’Église au pied du Mur. Je voudrais rendre hommage aujourd’hui à Michel Remaud en prolongeant notre conversation par un bref retour sur ces lectures.

L’Église au pied du Mur retrace sur un plan historique mais surtout thématique ce qu’ont été les grandes avancées de l’Église catholique en particulier, et une bonne part du monde chrétien en général, depuis Vatican II, autour du peuple juif et du judaïsme (notamment, la production des grands documents du Magistère). Comme il l’explique avec beaucoup de persuasion, en se référant à Fadiey Lovsky, les trois premiers mots de la déclaration Nostra Aetate sont absolument déterminants : « Mysterium Ecclesiae perscrutans : scrutant le mystère de l’Église, … » Michel écrit : « Ces mots sont de très loin, le plus important de tout ce que le concile a écrit sur le judaïsme : la reconnaissance d’un lien ontologique et permanant unissant l’Église du Christ au peuple de la première alliance, lien que les vicissitudes de l’histoire avaient pu occulter mais n’avaient pas rompu. » [1] Ce qui nous est expliqué dit, en tout cas tel que je l’ai humblement perçu, c’est qu’il y a là comme un oxymoron, c’est-à-dire une puissante formule paradoxale. Pour certains, en effet, le « mystère » est ce devant quoi on doit s’incliner, béat et contemplatif, et qu’il est comme inconvenant de vouloir y pénétrer. En évoquant une scrutation du mystère, Nostra Aetate suggère un dépassement possible de ce qui était jusqu’alors tenu pour indépassable. Qui plus est, puisqu’il s’agit en se penchant sur le lien à Israël, de mieux percevoir la raison d’être de l’Église, le fait même d’évoquer le mystère vient justement remettre en cause les vérités qui semblaient définitivement établies comme des évidences ; cette invitation de scrutation en devient existentielle, et se transforme en une injonction. Le mystère se fait quête et appelle à opérer un saut dans l’histoire, à relire les Écritures et l’histoire, changer de grille de lecture et de paradigme, pour refermer une très longue parenthèse, pour reprendre une « écoute en partage » selon l’expression de Catherine Chalier et de Marc Faessler. C’est une petite et même une grande révolution dans la manière dont se pense une tradition qui s’est opérée au moment où le christianisme a entrepris de revoir son rapport au monde juif.

Mais cette belle déclaration dont nous commençons à peine à mesurer toute la portée, grâce aux avancées réalisées depuis, serait encore lettre morte s’il n’y avait pas des personnes capables d’opérer cette scrutation. Michel Remaud fait partie de ces personnes, encore trop rares, qui ont compris que ce travail ne pouvait être accompli, autant que faire se peut, que par une compréhension de l’intérieur de la tradition juive. Et il a voué sa vie spirituelle et intellectuelle à être scrutateur.

Tel est à mon sens le grand apport de Michel Remaud. On le voit bien avec Évangile et Tradition rabbinique qui est un ouvrage érudit qui donne à découvrir au monde chrétien des facettes insoupçonnées de la littérature midrachique, principalement comme constituant un éclairage incontournable pour saisir la teneur des Évangiles [2]. Et c’est là que je me risquerais à parler d’un second oxymoron, celui qu’incarne Michel en sa personne et en son œuvre. Michel porte en lui ce que je nommerais volontiers une « érudition théologique ». J’entends par là la capacité de tenir à la fois de la connaissance spécialisée, historique et critique des sources, et d’autre part, de tenir une réflexion d’ordre théologique, à savoir se demander en quoi toutes les découvertes nous aident à comprendre la parole de Dieu et révèle de nouvelles significations. Comme vous le savez, même si ce n’est pas nécessairement contradictoire, il existe une grande tension entre l’approche spirituelle ou religieuse et l’approche académique. Cette dernière nous apprend à prendre de la hauteur, de la distance. A mettre les choses en perspective, à douter des faits historiques, elle donne souvent le vertige quant elle ne sape pas les fondements de la foi. L’approche religieuse au contraire cherche non à se distancier mais à se rapprocher, à scruter et révéler les points qui font encore adhésion, cohérence, engagement vivant et vibrant, en mythifiant parfois les choses. Michel Remaud recherche la quadrature du cercle. Il tente de faire converger les deux démarches. Il applique cette méthode sur un terrain où tant l’effort d’érudition que l’effort théologique sont vitaux, à savoir celui des liens historiques et spirituels entre judaïsme et christianisme. Il a raison, il n’est pas d’autre démarche possible pour une quête qui soit à la fois celle du sens et de la vérité.

J’aimerais insister sur cette qualité essentielle de son travail qui est celle de la méthodologie. Pour le coup, ce n’est plus seulement une leçon donnée aux chrétiens mais aux juifs également. Michel a été à bonne école et notamment, il a appris à situer la littérature juive dans le temps (je pense à la datation des œuvres, mais aussi à la prise en compte des contextes historiques et à la méthode comparative). Nous savons combien la méthode historico-critique peut avoir un côté asséchant. Mais elle est une étape indispensable pour ne pas en venir à lire des textes traditionnels comme des affirmations absolues, intangibles et intemporelles. Pas de texte sans contexte ! C’est tout l’enjeu d’une approche non-fondamentaliste de sa propre religion mais aussi circonspecte et respectueuse de la religion de l’autre.

Dans son ouvrage, il tente de montrer aux chrétiens d’abord, mais aux juifs ensuite, comment on peut espérer reconstituer les chaînons manquants à l’endroit même où la chaîne s’est brisée. Il tente de montrer comment le christianisme s’est "greffé" sur le corps scripturaire mais aussi midrachique, rabbinique du judaïsme, soulignant un lien organique ou la sève a pu s’écouler et pourra un jour peut-être permettre de faire souche par la « greffe » tant attendue. Michel ne cherche pas à englober, embrigader le judaïsme dans l’histoire chrétienne, mais montre comment l’articulation s’est produite avant de se rompre. Et du coup, il montre avec quelles mauvaises habitudes il faut désormais rompre pour renouer le dialogue et la compréhension entre les deux religions. Il n’y aura pas de vraie réconciliation entre juifs et chrétiens sans le travail en tension, de démystification et de contemplation du mystère, qui passe par l’étude approfondie de nos deux traditions. L’œuvre de Michel met juifs et chrétiens à pied d’œuvre, au pied du mur !

En somme, et pour conclure cette présentation trop brève, je dirai que Michel Remaud est un halouts, un pionnier, en train de bâtir les passerelles qui demain peut-être, je le souhaite, deviendront des ponts solides entre nos traditions. Un dernier mot tout de même en guise d’appendice. Il a été question des premiers mots de la déclaration Nostra Aetate mais non de la signification même de cet intitulé qui en est l’incipit, comme dans les livres anciens : « En notre temps ». [3] Il se trouve que dans la littérature rabbinique, cette locution est très chargée de sens : sous des expressions telles ha-idana [4](en notre temps), chinouï ha-îtim (changement des temps) [5], de véritables révolutions normatives se sont opérées dans le droit juif. Je n’en évoquerai qu’une seule. Dans un texte célèbre, le Hafèts Haïm (Israël Meir Kagan, 1838-1933) avait déclaré qu’il n’était plus désormais concevable d’écarter les femmes de l’étude de la Tora, car disait-il, « de nos jours », en ces temps modernes, cette ignorance conduirait à la déshérence. [6] J’en parle car comme pour la déclaration Nostra aetate à laquelle à laquelle d’aucuns ont reproché de ne pas avoir pris appuis sur les sources patristiques (et pour cause), le Hafèts Haim lui aussi a pris son envol en ayant recours à une inspiration non à des citations talmudiques. Non par déni du passé mais, faisant montre d’une audace inouïe, en signifiant que les sources traditionnelles, les Écritures bibliques ou rabbiniques ne pouvaient se lire isolément sans la dimension de l’espace et du temps, sans la prise en compte des nouveaux contextes qui surgissent, nous surprennent et nous interpellent. La bonne lecture des Écritures doit alors être une relecture. Puisse cette audace innovante, instruite de nos traditions et sagesses respectives, continuer à guider les chrétiens comme les juifs, dans leur recherche de fraternité, à la manière de Michel Remaud.

Rivon Krygier

[1p. 36-37.

[2Cf. Évangile et Tradition rabbinique, p. 172.

[3L’Église au pied du Mur, p. 35.

[4Cf. Immanuel Low, « Ha-iddana », HUCA, vol. 11, 1936, pp. 193-206.

[5Exemple : Tossafistes, Moed katan 11a.

[6Cf. Likouté Halakhot, Vol. II, Sota 21a.