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Allocution du P. Emile Shoufani

En principe, je n’écris jamais ce que je dois dire. C’est la première fois que je lis, c’est pour respecter l’honorable assemblée présente ici…

Je voudrais vous entretenir de trois portes. La base du dialogue, que nous avons oubliée, chrétiens et juifs, qui est à l’origine de notre richesse et de notre valeur qui est l’image de Dieu. Nous sommes créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, c’est ce que dit Bereshit, le Livre de la Genèse.

Qu’est-ce à dire ? Les gens croient que c’est comme la nature humaine qui a été donnée à travers l’histoire. Voilà la nature humaine : vous êtes tous pareils. Mais la Bible a voulu nous dire quelque chose d’autre : que cette création, que l’homme, la femme sont une parcelle divine, un souffle divin qui constitue l’homme et sa valeur. Ce n’est pas simplement une question du passé, c’est à chaque instant. Le visage qui est en face de moi, c’est le tsiloum Adonaï, l’image de Dieu. Cette image est quelque chose de dynamique, c’est le potentiel dans lequel je peux communier.

A la demande « d’où vient votre force ? », « comment avez-vous fait ? », je n’ai pas appris ça dans des séminaires ou dans des universités. J’ai appris ça là, dans la Parole sainte qui est la base de ma relation à l’autre, où je peux dépasser toutes les identités extrêmement importantes, extrêmement riches (langue, culture, religion), mais je ne m’arrête pas là. J’avance en regardant cette parcelle divine qui est une dans tous les humains. Et une entre Dieu et l’homme, qui est une entre la femme et l’homme. C’est la base que nous avons oubliée.

Et on est allé à toutes les études modernes, ou anciennes, sur la nature humaine, sur les analyses – mais il n’y a pas besoin d’analyse. Je rencontre quelqu’un, je vois un visage, je discute avec lui sur cette base, je parle avec lui sur cette base qu’il est l’image de Dieu, donc une parcelle divine qui me pousse à aller. Et si chacun d’entre nous se rappelle à chaque instant que celui qui est en face de lui est une parcelle divine, l’image de Dieu, on a fait un pas immense dans le dialogue. Mais il faut que nous soyons croyants, que nous croyions que le Dieu unique nous a créés à son image et à sa ressemblance. La ressemblance, il l’a bien définie dans l’Alliance : vous êtes un peuple qui a un avoda, un travail à faire. Ce travail à faire, ce n’est pas selon mes capacités, selon mon analyse, selon mon tempérament : « Vous êtes peuple de prêtres, peuple de rois, peuple de saints. » D’où cette idée pour moi de revenir sur la question de la transfiguration. Que veut dire « transfigurer » ? Que veut dire que, à un moment donné les apôtres, au Thabor, ils ne voyaient pas Jésus simplement dans la chair, ils le voyaient lumière totale. Ce n’est pas un événement. C’est le travail exigé d’un peuple de prêtres d’un peuple de rois, le avoda, le travail de regarder la création, de regarder le monde, de regarder les hommes et les femmes, de regarder la nature et de dire : mon travail, c’est de faire apparaître cette lumière. Je ne travaille pas parce que je gagne ma vie simplement, je ne travaille pas pour avoir mon salaire, je travaille parce que je fais le travail que Dieu a voulu, c’est-à-dire transparaître la réalité divine dans chaque être, dans chaque réalité humaine, dans la création, partout. Et nous sommes tous des témoins parce que c’est nous que nous reconnaissons : tiens, voilà quelqu’un qui est habité par l’Esprit, tiens, voilà sa manière, il me montre l’Esprit dans lequel je suis. Ce n’est pas la fraternité, l’égalité, toutes ces valeurs qu’on a trouvées en France et qui donnent place à la citoyenneté. Mais ça ne suffit pas, ça ne suffit pas. Parce que, de par mon expérience, quand je suis menacé dans ma vie, dans ma chair, comme nous le sommes tout le temps dans le pays, par les actes terroristes ou par la guerre, vous n’êtes pas simplement en train de vivre une situation difficile, vous sentez la menace qui vous tombe sur la tête – quand je suis menacé, c’est à ce moment-là que je dois croire que l’autre ne me menace pas, que je peux vivre avec lui, que je peux lui parler. Je n’ai jamais eu de difficulté à parler avec les plus extrémistes, car je n’ai pas une analyse géopolitique de l’humanité, j’ai une autre analyse de ce qu’il y a derrière ce visage. Dans cette personne, il y a quelque chose d’extraordinaire à qui je peux m’adresser. Telle est la base du dialogue. C’est la base du dialogue entre juifs et chrétiens, musulmans et toute la société. Je ne rencontre pas le juif pour lui dire : apprends-moi quelques leçons sur la lecture de la Bible, ou dis-moi comment tu pries… je peux aujourd’hui, avec Google, rentrer dans tout cela ! Je peux l’apprendre. Mais j’ai besoin de l’aimer et tout le temps l’aimer, à travers toute la différence qui existe et de dire, en l’aimant : viens avec moi, on fait le chemin ensemble.

Ce qui était à la base de ce voyage à Auschwitz, ce n’était pas simplement de connaître l’histoire, d’arriver à Auschwitz, de communier à la souffrance, mais c’était aussi de se mettre ensemble, pour regarder ensemble dans la même direction. Ce que j’ai appris, moi, depuis ce voyage, c’est de vivre cette réalité : je ne marche pas tout seul, je marche avec mes amis juifs que je rencontre. Pas simplement mes amis, mais toute personne que je rencontre, toute personne juive que je rencontre. Je n’essaie pas de lui montrer dès le départ que je suis arabe, palestinien, chrétien, non ! J’essaie de vivre avec lui et de communier totalement avec lui et de faire la marche avec lui. Parce qu’on est là pour faire quelque chose ensemble. La menace a fait de nous des gens qui ont peur et sont méfiants. C’est la plus grande maladie dans laquelle nous sommes. Dans l’Évangile, Jésus ne cesse de dire « N’ayez pas peur ! ». Et toute l’Écriture sainte revient sur cela. La droite du Seigneur est avec vous : c’est ça ! Il n’y a pas simplement une peur qui nous habite, il y a aussi une peur que nous entretenons. Et à mon point de vue, il faut sortir de là. Il faut que les croyants sortent de cette réalité. Ils savent que Dieu est le maître de tout. Ce n’est pas simplement de lui adresser une belle parole : « Tu es maître de tout, de notre vie ».

Ça ne suffit pas. Aujourd’hui nous sommes dans le défi de pouvoir créer une autre manière d’être dans le monde, croyant que ce n’est pas être avec ses bagages culturels ou religieux, mais avec cette ouverture à l’universel. C’est cette réalité sur laquelle moi je mets la base du dialogue entre juifs et chrétiens, juifs et musulmans, chrétiens, juifs et musulmans, entre croyants, parce que c’est l’avenir qui passe par la rencontre, le dialogue, l’écoute, le respect. Qu’est-ce qu’il a comme foi, comme langue, comme éducation ? C’est une richesse dans laquelle je rentre. Quand nous étions à Auschwitz, nous étions des croyants et des incroyants et il fallait trouver le moyen de prier. Nous étions devant cette…cette tragédie : il faut prier.

D’habitude, quand on est chrétien, musulman et juif, chacun fait sa prière et l’autre écoute. Moi je dis : non ! Ici, non ! Si les juifs prient et disent un psaume, moi en tant que musulman ou en tant que chrétien, je prie le même psaume. Je n’ai pas besoin de diviser encore ici : on ne divise pas, on se rassemble. Si c’est un musulman qui prie, eh bien on ne fera pas une prière chrétienne ou une prière juive encore, on priera avec les musulmans leur prière. C’est dire que la partition, la division que nous avons mise comme valeur risque de nous embarquer vers l’infini, c’est-à-dire de ne plus trouver notre société croyante dans l’Écriture sainte. D’où aussi, le courage. Et là, je m’excuse, je vais bousculer un petit peu les choses… Ca m’énerve de parler de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament. Qu’est-ce que je vais dire à mon frère juif ? Vous, vous êtes dans l’Ancien Testament, nous on arrive avec quelque chose. On parle du Premier et du Deuxième : ça n’avance pas, on a changé les données, mais on n’a pas changé la réalité. Pourquoi ne pas parler tout simplement de l’Écriture sainte ? L’Écriture sainte qui nous rassemble tous. Quand un juif lit la Bible et moi je viens après pour lire la Bible, le même texte, et je médite le même psaume… Quand je demande à des juifs : vous priez combien de psaumes par semaine ? Nous, les chrétiens, on prie les 150 psaumes dans nos monastères semaine après semaine.

Ce n’est pas simplement dans le domaine de la connaissance, mais dans le domaine de dire aujourd’hui les choses qui sont indispensables. Il faut porter cette réalité nouvelle : depuis 1948, les amitiés judéo-chrétiennes jusqu’à aujourd’hui, vous avez fait un long chemin et vous avez influencé beaucoup, beaucoup la vision des gens. On ne peut pas s’arrêter là. On ne peut pas simplement dire : on va connaître, on va être ensemble. Moi j’ai besoin que le monde juif aujourd’hui sorte vers les nations. Quel est leur rôle ? Dans le monde juif, on craint de dire : attendez ! On sort déjà de tout un monde, de toutes les difficultés, et tout, et tout, et tout… On va arranger les choses et puis un jour on sortira pour les nations. Il est impossible de penser un judaïsme sans le prophétisme. Le monde juif doit aller dans ce prophétisme ; il est inscrit dans son essence que « toutes les nations viendront se prosterner à Jérusalem… toutes les nations viendront et diront : Jérusalem est ma mère. » Ça c’est l’aspect prophétique. Il faut absolument… En attendant l’État d’Israël et les juifs de la diaspora et tout ce monde-là se contentent de dire aujourd’hui : yavo yom, viendra un jour. Ou, encore mieux : yavo haMashiah, viendra le Messie. Et ça, c’est impossible. Le monde attend, non pas pour le conquérir, mais pour témoigner de l’amour et de la sagesse de Dieu dans la construction de son monde. C’est vrai que la fidélité d’Israël à la tradition est une chose extrêmement importante : c’est le témoin fidèle. Mais moi, en tant que nation, qu est-ce que j’attends ? Que les juifs arrangent leurs affaires ? Et on verra après … « Tous les peuples viendront se prosterner à Jérusalem », c’est inscrit dans les Écritures et « tous les peuples diront : Jérusalem, c’est ma mère ! » Tous les peuples, toutes les nations. Pas simplement quelques uns, mais tout le monde. Dans cette vision aussi, pour nous les chrétiens, l’Église des nations, jusqu’à quand resterons-nous séparés du monde juif ? Jusqu’à quand ? On prie les psaumes, on lit les textes dans les assemblées, on lit le commentaire de la Bible ; on est devant une réalité nouvelle parce qu’on écoute aussi ce que disent les rabbins, leurs commentaires… C’est parfois compliqué, mais on les écoute. Et nous, on est en train de dire : nous, c’est le christianisme et eux, c’est le judaïsme. Et le « isme » a assassiné les peuples, alors que beaucoup de choses sont en commun : notre langage, notre réalité, les enjeux, les atouts, le contexte nouveau doivent être notre manière de faire.

En Israël, peut-être parce qu’on vit avec une majorité juive, le pays est imprégné du monde juif : les fêtes, le shabbat, les jours fériés, même si la société n’est pas toute pratiquante, nous vivons dans cette ambiance. Et nous vivons dans cette ambiance qui influence notre manière de penser et de vivre ; nous vivons avec cette réalité que le peuple d’Israël est un peuple vivant. Ce n’est pas un quartier ou quelques familles qui vivent ici ou là, en Occident, dans des villes ou des villages ou je ne sais où. Mais c’est une réalité vivante. Et quand on vit une réalité vivante depuis 70 ans, il y a beaucoup de choses qui rentrent dans notre manière d’être. Déjà la langue, la culture… alors qu’est-ce qu’il faut faire ? Est-ce qu’on va continuer à vivre dans des ghettos, et les chrétiens dans leurs ghettos ? Je pense qu’il y a là quelque chose de très nouveau. Je dis cela parce que vivre en Israël, avec cette réalité nouvelle d’un pays qui donne à la population juive et arabe, musulmane et chrétienne, la liberté de célébrer, la liberté de conscience, la liberté d’activité religieuse est une chose aussi nouvelle pour le monde juif.

C’est la première fois que le monde juif gouverne des chrétiens et des musulmans dans l’histoire. Alors, on attend de lui beaucoup de choses, conséquentes avec cela. On attend des chrétiens pas simplement des paroles, mais un lavage de cerveau. Je disais que le travail bannit la haine et la méconnaissance. Où ça va, à la fin ? Qu’est-ce qu’on va faire après ? Il faut qu’on soit prêts. Je lance ces choses en disant qu’il y a beaucoup de points de théologie qu’il faut approfondir mais moi, personnellement, je n’ai pas confiance dans les théologiens. Parce que les théologiens, c’est des écoles de théologie et le malheur de l’Église, c’est qu’elle a suivi des écoles de théologie. On a créé des dogmes et on a créé aussi des hérésies et on a créé aussi des séparations. La théologie est pour nous aider, non pas pour dogmatiser, pour nous aider à réfléchir. Plusieurs questions que je pose ont besoin d’une réflexion. Mais il y a aussi le peuple qui doit avancer, prendre des initiatives.

L’Amitié judéo-chrétienne doit prendre l’initiative de répondre à beaucoup de questions, comme ça a été pour Jules Isaac et toute son équipe et tous les gens qui ont été en 1948. Ils se sont dits : qu’est-ce qu’on va faire devant cette montée de l’antisémitisme ? D’où vient-elle ? Et on a voulu répondre. Et aujourd’hui votre travail a fait que véritablement on a répondu, on a mis des bases. Moi je pense qu’il faut être très ouvert et de ne pas avoir peur. Le christianisme et la mission de Jésus ne veut pas être appâtée ni par les juifs, ni par leur conversion, ni par leur éloignement. Le Christ et le judaïsme, ça fait 2000 ans, avec toutes les persécutions, les pogroms de l’histoire. Ce n’est pas pour se défendre. Il n’y a rien à défendre, c’est Dieu qui nous défend. Et moi je pense qu’il faut véritablement se jeter à l’eau, comme dans le midrash, un peu moins que jusqu’aux narines !…

En fait, je n’ai pas voulu parler de la situation politique pour ne pas tomber dans une analyse politique, géopolitique, mais je peux vous dire : personnellement, je suis très optimiste pour l’avenir pour ce pays. Et mon optimisme est bâti sur la force des peuples qui vivent dans la région. Vous ne connaissez pas la vie de chaque jour du peuple en Israël. Vous ne connaissez pas ces deux millions de personnes qui vivent à Tel Aviv et qui sont des gens extraordinaires. Ils ne parlent pas, ils ne sont pas très politiciens non plus. Et s’ils sont dans la politique, ils ont une nouvelle manière de voir. On l’a vu avec la liste électorale. Mais moi, je ne me base pas simplement sur l’électorat. Je me base sur ce travail continu dans la population, qui est une force de vie extraordinaire. Je pense que c’est aussi dans le peuple palestinien qui malheureusement n’a pas la liberté de s’exprimer, ni avec Hamas, ni avec Abbas, mais il y a une force. Alors les événements qui sont ce que j’appellerai des incidents qui nous arrivent, comme ces derniers mois, comme les événements avant, comme les événements d’avoir kidnappé les trois jeunes, qui en fait nous bousculent au plus profond de nous-mêmes, ça n’enlève pas l’espoir. Et c’est un pays qui est capable de s’en sortir.

Le système électoral dans le pays est un problème : on le dit depuis vingt ans., que c’est le système électoral et les députés et les partis et le premier ministre … On a essayé de changer tout ça. Mais il y a une base : c’est la vie des gens. Et en connaissant ce monde-là, vous pouvez être certains que nous marchons, dans les larmes, dans les victimes, dans tout ce qui se passe, vers une nouvelle compréhension. L’évolution des mentalités qui n’est pas un principe, mais qui est de pouvoir dire : je veux vivre avec l’autre, je peux vivre avec l’autre, ça demande du temps. Comme je disais sur les chrétiens : il faut un lavage de cerveau dans nos pays pour changer de mentalité. C’est la base pour pouvoir mener une existence de paix et de réconciliation. Et aujourd’hui, avec tout ce qu’il y a et tout ce qui se passe, nous sommes meilleurs qu’il y a quarante ans. Nous sommes meilleurs qu’il y a trente ans. Et je pense que c’est cela que je voulais vous dire, parce que je pense qu’il faut rester confiant que ces peuples-là veulent la vie. Il faut trouver la place, il faut trouver toutes les idées possibles et imaginables pour que les gens se rencontrent et dialoguent et savoir tout le temps rester calme, accueillant, respectueux. C’est comme ça qu’on peut rentrer dans le cœur de ces populations.

Comme je le répète souvent, les populations qui sont là sont des populations qui viennent de l’histoire très lointaine et qui ont été blessées dans leur corps, dans leur cœur, dans leur dignité, dans leur vie. Et ce n’est pas un tableau à effacer. C’est une histoire à digérer. C’est une histoire pour faire sortir toute la force de l’image de Dieu. Ne jamais oublier, ni dans la rue, ni partout que nous sommes une parcelle de Dieu.

Merci beaucoup.