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Allocution du Grand Rabbin René-Samuel Sirat (remise du Prix AJCF 2010)

Allocution à l’occasion de la remise du prix de l’Amitié Judéo-chrétienne au Père Michel Remaud (directeur de l’institut Decourtray de Jérusalem), le mercredi 20 octobre 2010 à la synagogue Adath Shalom.

Tes prêtres se vêtiront des habits de justice… (Psaume CXXXII, 9)

Commentaire : « Les prêtres représentent ici les Justes des nations qui officient comme prêtres du Saint-Béni Soit-Il en ce monde-ci, à l’image d’Antoninus et de ses amis » [1].

Voilà un commentaire midrashique qui ne manque pas de nous interpeller. Certes, les historiens connaissent un empereur romain de ce nom : Antoninius Pius (milieu du 2ème siècle), successeur d’Hadrien, mais il s’agit plutôt ici de la figure mythique du compagnon d’études de Rabbi -entendez : Rabbi Judah le Saint, codificateur de la Michna (2ème moitié du 2nd siècle-début du 3ème). Certains savants identifient cet Antoninus avec l’empereur Marc Aurèle et d’autres avec Septime Sévère, ou encore Antoninus Caracalla… Au fond, peu importe, il reste que cet « empereur » est souvent cité dans le Talmud et il est décrit par le Midrash comme le meilleur des craignant D.ieu, ainsi que l’affirme un texte du Talmud de Jérusalem : Antoninus sera le premier des Justes parmi les prosélytes qui sera intégré au peuple qui vivra la rédemption messianique [2].

Est-ce verser dans le dithyrambe que de vous compter, cher Père Remaud, parmi les amis de cet Empereur Antonin ? Je ne sais ! mais j’affirme cependant que le Directeur de l’Institut Albert Decourtray à Jérusalem mérite amplement l’honneur qui lui est fait aujourd’hui en recevant des mains de Mme le Pasteur Taubman et de M. le Président Heilbronn le Prix de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France 2010.

J’ai eu peu d’occasions de vous rencontrer mais l’œuvre d’enseignement et de formation que vous avez entreprise suscite mon admiration et je suis très heureux, à la veille de mon départ pour Jérusalem, de participer à l’hommage justifié qui vous est rendu ce soir.

Parmi les Justes dont parle le texte du Midrash que je viens de citer, je me permettrai d’inclure également Sœur Geneviève Gendron, à la mémoire de laquelle l’excellente revue Sens vient de consacrer un numéro. La correspondance qu’elle a échangée avec Jules Isaac, les prises de position courageuses sur tout ce qui se rapporte à l’époque de la rédaction de ces lettres, me remplissent d’admiration et je pense que l’Amitié Judéo-Chrétienne avait effectivement une dette de reconnaissance vis-à-vis de cette femme de bien.

J’ai lu avec grand intérêt votre thèse de doctorat que mes amis de la direction de la Revue des Etudes Juives ont eu grandement raison de publier dans la collection prestigieuse qu’ils dirigent.

Nombre de rabbins et de grands rabbins s’honoreraient d’avoir rédigé une thèse aussi fouillée et aussi admirable que celle que vous avez réussi à mener à bien et intitulé : A cause des Pères – le « mérite des Pères » dans la tradition juive (Paris-Louvain 1997).

Votre connaissance approfondie des textes bibliques, talmudiques et midrashiques est étonnante à plus d’un titre et les membres du jury ont eu raison de vous récompenser selon vos propres mérites, c’est-à-dire, naturellement, en vous accordant leurs félicitations.

Cependant, vous me permettrez de vous dire ma légère réserve vis-à-vis du titre que vous avez choisi : « à cause des Pères ». Certes, je souscris totalement à vos remarques expliquant pourquoi vous avez refusé celui de « mérite des Pères » qui est habituellement consacré, mais dans les deux propositions que vous présentez, il manque une notion -à mon avis très importante- celle de la dimension dynamique qui est contenue dans l’expression hébraïque. C’est pourquoi, j’aurais préféré comme titre : « Faire mémoire des actions des Pères ».

Paradoxalement, le mérite des Pères est compris dans le Midrash comme ne s’arrêtant pas de manière statique à la foi des Patriarches, mais il est –si j’ose dire- à la fois extensible et réversible. En témoigne, d’une part, le commentaire midrashique sur le verset des Psaumes (CXXXII, 17) : …eu égard aux mérites de David Ton serviteur… repris par les Chroniques (2Chroniques VI, 42) : Souviens-Toi, Seigneur, des grâces de Ton serviteur David… N’oublions pas que dans ce texte, c’est le roi Salomon qui invoque en sa faveur les mérites de son père et espère en retour la réalisation des promesses de D.ieu.

D’autre part, dans le commentaire sur le verset d’Isaïe (XXIX, 22) : C’est pourquoi, ainsi parle le Seigneur à la maison de Jacob, qui avait rédimé Abraham…, le pronom relatif qui se trouve dans cette phrase est d’interprétation délicate car, selon les règles de syntaxe, il renvoie bien évidemment à l’antécédent le plus proche. C’est sans doute la raison pour laquelle la Bible de la Pléiade a préféré pour sa traduction, corriger le texte hébraïque de la manière suivante : « C’est pourquoi, ainsi a parlé le Seigneur, D.ieu de la maison de Jacob qui a racheté Abraham …. ». Le traducteur change la préposition hébraïque « el » portant comme voyelle un segol (correspondant à « è » ouvert) par « el » vocalisé avec un tséré (correspondant à un « e » long) et qui signifie D.ieu. Il s’agit là, à mon humble avis, d’une solution trop facile…

Le Talmud de Babylone [3] et les textes parallèles ont posé clairement la question de l’exégèse de ce verset en se demandant : Où avons-nous vu dans la Bible que c’est Jacob qui a rédimé le Patriarche Abraham ? Réponse : D.ieu avait promis à Abraham une nombreuse descendance [4] ; or, il n’a eu qu’un seul fils qui a poursuivi la voie qu’il avait tracée : Isaac ; le père n’a pas veillé à ce que ses autres enfants persévèrent sur la route nouvelle qu’il avait ouverte.

De la même manière, Isaac n’a eu qu’un seul fils qui a continué la tradition familiale : Jacob ; le second, Esaü, a choisi délibérément le chemin de la violence avec la volonté de tuer et Isaac n’a pas réagi….

Jacob en revanche, a effectivement donné naissance aux fondateurs des douze tribus qui constitueront la maison d’Israël. Malgré les erreurs de certains d’entre eux, il a tenu à ce que tous, sans exception, soient fidèles aux choix de leurs père, grand-père et arrière-grand-père.

Ce sont eux -ou leurs descendants- qui, unanimement, ont eu le mérite de dire à D.ieu au pied du Mont Sinaï, au moment unique de l’intervention de D.ieu dans l’histoire : « Tout ce que le Seigneur ordonnera, nous l’accomplirons et le mettrons en pratique » [5]

Autre Midrash qui illustre la même thèse [6] :
Rabbi Eliezer enseignait : que signifie le verset d’Isaïe (II, 3) :
« De nombreux peuples se mettront en marche en disant : allons ! montons vers la Montagne du D.ieu de Jacob
Afin qu’on nous y enseigne Ses voies et que nous marchions dans Ses sentiers
Car c’est de Sion que sort la Torah et la Parole du Seigneur, de Jérusalem ».
Quoi ! la maison du D.ieu de Jacob et non celle du D.ieu d’Abraham et d’Isaac ?
En effet : il ne s’agit pas de la maison du D.ieu d’Abraham qui avait proclamé que le lieu sera nommé
 Montagne où le Seigneur Se révèle [7], ni de celle du D.ieu d’Isaac qui, selon le témoignage de l’Ecriture, allait dialoguer [avec son Créateur] dans les champs [8], mais bien de la maison du D.ieu de Jacob qui l’avait surnommée Beit-El, la Maison de D.ieu [9].

Le Patriarche Abraham a voulu conduire son fils jusqu’au sommet de la montagne. L’exigence était trop grande. Seul Isaac s’est élevé au niveau sublime que le récit de la ligature d’Isaac démontre amplement. Abraham dit à ses serviteurs (d’après le Midrash, il s’agissait d’Ismaël et d’Eliezer) : vous resterez au pied de la montagne [10]. Isaac s’est réfugié dans une méditation permanente après avoir été le héros consentant de l’acte de ligature : il priait, c’est-à-dire il dialoguait avec son Créateur dans les champs, se désintéressant de la conduite de son fils aîné qui avait pourtant choisi d’être chasseur, c’est-à-dire entièrement livré à la violence… Pire, il lui demande de lui apporter des délices provenant de la chasse qu’il lui demandait de mener à bien afin de le bénir avant de mourir. Seul Jacob est le père de famille idéal : aimant, vigilant, sanctionnant parfois [11], mais en même temps, plein de miséricorde [12]..

En effet, dans la conception rabbinique, certes, le mérite est acquis, mais il faut aussi le mériter, sinon il s’agirait d’une dette contractée par D.ieu vis-à-vis des patriarches, eu égard à leur bonne conduite. Mais comment considérer les mérites des Patriarches comme une créance à présenter par leurs descendants ? Cela frise tout simplement le blasphème… Certes, cette notion de dette du Créateur vis-à-vis des Justes n’est pas étrangère à la théologie biblique. Le livre des Proverbes (XIX, 17) affirme :
Avoir pitié du déshérité, c’est contracter une créance sur le Seigneur ;
Celui-ci lui rendra son bienfait

Mais c’est D.ieu qui décide quand, où, en quelle circonstance, Il agira.
Celui qui a pitié ne sert pas son Maître dans l’espoir d’une récompense [13].

A mon avis, le mot hébraïque qui connote le mieux la notion de mérite des Pères, est celui de Ba’avour -eu égard à- (Psaume CXXXII, 10) [14]. Il y a une sorte de réciprocité des mérites des Patriarches vis-à-vis de leurs descendants et de ceux-ci qui agissent en mémoire de leur pères. Le Kaddish (sanctification du Nom de D.ieu) récité par les endeuillés en est un témoignage toujours émouvant et la tradition juive insiste à cette occasion sur la notion d’élévation de l’âme du défunt.

Vous avez cité abondamment la liturgie juive à l’appui de votre thèse et vous avez bien fait. Je vous signale le poème du grand poète espagnol Salomon ibn Gabirol [15] dans la liturgie sefarade du Yom Kippour :
[Seigneur], Toi seul Te revêts de justice et T’en enveloppes ;
c’est à Toi seul qu’appartient la toute-puissance.
Si nous ne disposons pas de bonnes actions [qui plaideraient en notre faveur],
souviens-Toi de ceux qui dorment de leur dernier sommeil à Hébron [les Patriarches]
et que leur souvenir soit constamment présent devant [Toi] Seigneur.

Il est possible que cette discussion talmudique et midrashique ne soit pas familière à notre auditoire, mais je tenais à rendre hommage au chercheur et à l’enseignant remarquable que vous êtes.

Je tiens également à dire aux étudiants de l’Institut Albert Decourtray dont j’évoque ici avec émotion la mémoire et qui fut un Juste parmi nous – nous étions unis par de puissants liens d’amitié qui perdurent bien après le départ de ce frère – , qu’ils ont bien de la chance de pouvoir s’abreuver à la source et de pénétrer les arcanes de l’exégèse rabbinique des textes fondateurs grâce à des maîtres admirables.

Permettez-moi d’ajouter que l’Amitié Judéo-Chrétienne doit entrer dans une voie nouvelle et encourager tous ses membres – y compris les juifs parmi eux – à mieux connaître la manière juive d’interpréter les textes bibliques. Cette connaissance constitue la meilleure garantie d’une amitié profonde, sincère, durable entre Juifs et Chrétiens, et selon l’expression du prophète Isaïe (XXXII, 17) :
L’œuvre de justice mènera à la paix ;
L’action de justice mènera à la quiétude et à la sécurité à tout jamais.

Est-il une œuvre de Justice supérieure au partage avec autrui de la connaissance de la Parole de D.ieu qui prend sa source à Jérusalem ?

[1Midrash Tana Debe Eliahu Zuta, 20

[2traité Meguilah 3, 2 – 74A

[3Talmud de Babylone, traité Sanhedrin 19 B, repris par le Yalkut Shime’oni sur Isaïe XXIX, 22

[4Genèse XV, 15

[5Exode XXIV, 7

[6Talmud de Babylone, traité Pessahim 88 A

[7Genèse XXII, 14

[8ibid. XXIV, 63

[9ibid. XXVIII, 19

[10Genèse XXII, 14

[11ibid. XLIX, 7

[12ibid. XXXV, 22-23. Malgré le crime commis par Reouven, il reste le premier-né de Jacob

[13Maximes des Pères de la synagogue I, 3

[14Voir également 2 Chroniques VI, 42

[15Malaga, Espagne, c. 1020-c. 1057