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Pour le 70e anniversaire de la Conférence de Seelisberg

Du 30 juillet au 5 août 1947, il y a exactement soixante-dix ans, a eu lieu, dans un petit village de la montagne suisse, à Seelisberg, une rencontre internationale rassemblant soixante-quatre personnalités juives et chrétiennes, choisies pour leur engagement personnel dans la lutte contre l’antisémitisme (dont notamment, pour la France, Jules Isaac et le Grand Rabbin Jacob Kaplan). On sait que c’est au cours de cette rencontre que furent posés les nouveaux fondements d’un enseignement de l’estime entre les deux religions.

Comme nous l’avions fait à l’occasion du cinquantenaire de Nostra Ætate [1], nous avons revisité les publications de l’AJCF depuis sa fondation en 1948, le Bulletin de l’Amitié Judéo-Chrétienne, puis Sens qui lui a succédé, afin de nous rendre compte de l’impact de cette Conférence internationale sur notre association. Et là encore, nous avons été frappés par l’abondance d’articles, de numéros spéciaux, de colloques, de célébrations autour de cette rencontre mémorable.

Dès le premier numéro du Bulletin de l’AJC, de septembre 1948, en une double page et un grand encadré, sont reproduits les Dix Points de Seelisberg, avec une introduction de Samy Lattès qui en restitue utilement la genèse et les suites immédiates. Une première application, dans le cadre des Écoles du Dimanche, en est donnée par Fadiey Lovsky pour le monde protestant, en posant la question : « Quelles précautions faut-il prendre en parlant des juifs aux enfants ? »

Puis ce sera, en février 1967, un grand Colloque à la Sorbonne célébrant à la fois le vingtième anniversaire de Seelisberg et, anticipant d’une année, celui de l’AJCF, avec les contributions du Père Dabosville, du Père A. Kniazeff, d’E. Levinas et de F. Lovsky. Rappelons, car on l’a oublié, que c’est au cours de ce Colloque que l’acteur Alain Cuny a lu, avec l’intonation que l’on peut imaginer, les Dix Points de Seelisberg.

Mais il est une autre source très précieuse qui nous permet de mieux “situer” la Conférence de Seelisberg dans l’histoire, c’est celle des nombreux témoins et acteurs qui ont tenu à déposer dans Sens leurs souvenirs, impressions, réflexions autour de ces journées qui ont revêtu, on s’en est aperçu depuis, une grande importance, si bien que notre revue constitue une mine unique pour tout chercheur qui voudrait mieux saisir l’enjeu de cette première grande rencontre internationale entre Juifs et Chrétiens.

Donnons les noms des personnalités juives et chrétiennes qui ont livré leur témoignage : Jules Isaac, très peu de temps après l’événement, à partir d’un manuscrit non publié à l’époque, retrouvé et édité depuis dans la revue [2] ; le Grand Rabbin Jacob Kaplan, à partir d’un rapport privé rédigé en 1948 pour le Consistoire et publié dans Sens en mai 1995 [3] ; le Révérend William W. Simpson, Secrétaire général du Conseil international des Chrétiens et des Juifs (ICCJ), pour célébrer le 30e anniversaire de Seelisberg [4] ; Marie-Madeleine Davy qui, peu de temps avant son décès, a accepté de nous confier son témoignage [5] ; Paul Démann, enfin, dans plusieurs conversations privées [6] et surtout, dès 1966, dans un article important paru dans L’Arche : « De Seelisberg à Vatican II » [7].

Dans cet article que L’Arche lui avait demandé, il analyse très finement à la fois l’évolution de la pensée de l’Église sur la question du rapport avec le Judaïsme entre 1947 et 1965, et la parenté manifeste des deux textes ; non pas que la Déclaration conciliaire Nostra Ætate serait directement inspirée des Dix Points de Seelisberg, mais parce que ceux-ci ont créé un climat qui a « largement contribué à éveiller l’intérêt et à orienter les réflexions de bien des membres de la hiérarchie et du clergé catholiques (comme de bien des pasteurs et des penseurs protestants) » [8].

Enfin, ne pouvant résumer chacun de ces témoignages, nous voudrions plus particulièrement nous centrer sur le récit exceptionnel que fit à Strasbourg, en novembre 1997, le Grand Rabbin Alexandre Safran, Grand Rabbin de Genève, dans le cadre d’un Colloque célébrant les 50 ans de Seelisberg [9] . Ce Colloque était organisé conjointement par l’Association œcuménique Charles-Péguy (présidée à l’époque par Jacqueline Cuche), la Faculté de Théologie protestante, la Faculté de Théologie catholique et le Département d’Études Hébraïques de l’Université de Strasbourg. Le Grand Rabbin Safran restitua ce qu’il avait vécu sur place lors de cette Conférence, notamment ses discussions avec Mgr Charles Journet, lui-même présent à cette rencontre, tous deux très marqués par la Shoah qui venait de se produire. Il faut tout spécialement lire attentivement les interrogations de Mgr Journet liées aux manquements de Chrétiens lors de la persécution des Juifs, ainsi que la discussion qui s’ensuivit avec le Grand Rabbin Safran [10] . En fait, c’est à une véritable leçon talmudique que convia le Grand Rabbin Safran, renvoyant Mgr Journet au chapitre 21 du Deutéronome et à son commentaire par le Talmud de Babylone (Shabbat 55a) [11] .

Dans ce même numéro 10 (1998) de la revue Sens, des analyses sur l’impact immédiat et décisif des Dix Points ont été apportées par Fadiey Lovsky [12] , tandis qu’Yves Chevalier se centrait davantage sur le rôle de Jules Isaac à Seelisberg et l’apport de ses dix-huit propositions [13] . Une table-ronde œcuménique et judéo-chrétienne [14] réunissait les Pères Michel Kubler et Jean Dujardin, le Pasteur Étienne Trocmé et le Rabbin Josy Eisenberg. D’autres conférenciers sont également intervenus lors de ce Colloque : Jean-François Collange, Jacqueline Cuche, Simon Knaebel, Joseph Elkouby, Jean Kahn.

À signaler encore, en plus des témoignages et des colloques indiqués plus haut, un numéro consacré à Maritain et Seelisberg [15] . En effet, on se souvient que le philosophe catholique, alors ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, ne put venir à Seelisberg mais rédigea un important message que lut son ami Mgr Journet. Ce message est reproduit dans ce numéro, suivi d’un long article de Mgr Charles Molette sur « Jacques Maritain et la Conférence de Seelisberg » [16]. Il est encore à noter qu’à la même époque, en mars 1948, Jacques Maritain envoya de Rome un message à Pierre Visseur, secrétaire du Conseil International des Chrétiens et des Juifs, assurant « appuyer, dans toute la mesure de [ses] forces » [17] le « mouvement français » de Chrétiens et de Juifs. C’est la raison pour laquelle l’ICCJ et l’AJCF auront toujours, jusqu’à son décès en 1973, inscrit le nom de Jacques Maritain dans leur Comité d’Honneur.

Nous avons toujours entendu Jacques Madaule parler des Dix Points de Seelisberg comme de la “Charte de l’Amitié Judéo-Chrétienne” et la publication de ce texte, pour laquelle Jules Isaac a tant fait, a certainement joué un rôle considérable ― ne serait-ce que parce que l’étude et le commentaire de ce programme de redressement de l’enseignement chrétien du Judaïsme a souvent été la première tâche que se sont assignée les groupes en formation. Depuis, beaucoup de progrès ont été faits, aussi bien du côté du Judaïsme que du côté des Églises catholique, orthodoxe et protestantes, pour la compréhension réciproque et la construction d’une fraternité entre Juifs et Chrétiens. Et c’est pourquoi, avec les “12 Points de Berlin” adoptés en juillet 2009, le Conseil International des Juifs et des Chrétiens (ICCJ) « a éprouvé la nécessité de redéfinir les Dix points de Seelisberg en tenant compte des avancées du dialogue interreligieux depuis le document innovant de 1947. […] Ces douze points ne sont plus adressés seulement aux Églises chrétiennes (objectifs 1 à 4) mais aussi aux communautés juives (objectifs 5 à 8) et à toutes les communautés musulmanes et des autres religions et communautés du monde entier (objectifs 9 à 12) [18] » . Preuve, s’il en était besoin, que c’est bien Seelisberg qui a été le point de départ d’une aventure qui est toujours en cours et que le dialogue judéo-chrétien est en quelque sorte la matrice et le modèle pour tout dialogue inter-religieux.

Bruno CHARMET et Yves CHEVALIER

[7“De Seelisberg à Vatican II”, L’Arche (n° 117), novembre 1966, pp. 29-31 et 46. Repris dans Sens, 2006 n° 2 [“Hommage à Paul Démann (1912-2005)”], pp. 77-84.

[10Cf. également un autre témoignage du Grand Rabbin Safran : « Mes contacts avec le cardinal Journet » in Alexandre Safran, Juifs et Chrétiens : La Shoah en héritage (éd. Labor et Fides, 1996, p. 67-72) ; il est complémentaire de celui donné à Strasbourg car le Grand Rabbin Safran y poursuit son évocation des rencontres avec Mgr Journet, notamment lors des moments d’angoisse pendant la période de la guerre des Six Jours, en juin 1967 ; lire aussi la lettre de Mgr Journet au Grand Rabbin Safran, du 21 juin 1967 (Idem, p. 186). Sur le Grand Rabbin Safran à ces époques, voir Carol Iancu, Alexandre Safran. Une vie de combat, un faisceau de lumière, Université Paul-Valéry – Montpellier III, Collection “Sem” – Études juives et hébraïques n° 13, 2007 [cf. Sens, 2009 n° 2, p. 139.

[11Pour une étude de ce commentaire rabbinique, lire la première partie de l’article de Menahem R. Macina, « Pour une repentance chrétienne : Safran/Journet – Maritain/Pie XII », in Sens, 1999 n° 10, p. 421-428.

[17Bulletin de l’Amitié Judéo-Chrétienne, n°1, septembre 1948, p. 10.

[18Cf. Sens, 2009 n° 9/10, p. 500-506 [cf. aussi Sens, 2009 n° 11, p. 656 ].