Accueil > AJCF Nationale > Conseils nationaux > 2019 > Peut-on parler d’une persistance de l’antijudaïsme chrétien ?

Peut-on parler d’une persistance de l’antijudaïsme chrétien ?

Allocution de Mme Jacqueline Cuche, lors du Conseil National de l’AJCF, le dimanche 20 janvier 2019

Chers amis,

Avant toutes choses, et puisqu’il en est encore temps, je voudrais vous exprimer mes meilleurs vœux, pour vous-mêmes et vos proches, mais aussi pour notre pays assez secoué depuis plusieurs semaines, ainsi que pour l’Europe, bien mal en point elle aussi.

J’étais hier encore en Italie, un pays tenté par ses vieux démons, et où l’antisémitisme, s’il n’a pas depuis longtemps entraîné d’assassinats, se déchaîne en toute impunité dans les stades.

Ce n’est pas d’antisémitisme que nous parlerons aujourd’hui mais d’antijudaïsme, de mépris, d’ignorance ou d’incompréhension de la religion juive. Mais nous savons combien les deux sont liés, et que l’antijudaïsme séculaire des chrétiens a largement favorisé le développement de l’antisémitisme et combien une vision négative ou erronée du judaïsme peut être encore aujourd’hui un obstacle à l’établissement de relations amicales ou du moins de relations saines dans notre société, de relations normales et dénuées de toute arrière-pensée.

Il est donc indispensable de faire le point, et cela régulièrement, pour savoir où l’on en est, et si nécessaire pour chercher comment remédier à la persistance de certaines conceptions négatives ou faussées du judaïsme. C’est vraiment là une tâche indispensable et qui relève particulièrement de la responsabilité de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, puisque c’est dans ce but qu’elle a été fondée, comme le rappellent si bien nos statuts : « Faire en sorte qu’entre judaïsme et christianisme la connaissance, la compréhension, le respect et l’amitié se substituent aux malentendus séculaires et aux traditions d’hostilités… » (extraits de l’Article 2)

On pourrait facilement reprendre la charte des « Dix Points de Seelisberg », rédigée en 1947 et si fortement inspirée par Jules Isaac, et voir où nous en sommes, car tous ces Points concernent la perception que les chrétiens se font de la religion juive, mais, puisque nous l’avons fait il y a un peu plus d’un an lors de notre journée anniversaire sur la Conférence de Seelisberg, nous procéderons différemment. J’avais en effet envoyé en décembre un questionnaire aux présidents des groupes, leur demandant de le diffuser autour d’eux. Nous pourrons partir de là, si vous le voulez bien, dans notre échange.

Permettez-moi, avant de vous donner la parole, de vous faire part de quelques réflexions, que sont venus renforcer et confirmer l’un ou l’autre messages récemment reçus de la part de membres de l’AJCF qui, ne pouvant se joindre à nous, ont malgré tout souhaité m’envoyer leurs réactions.

1) En premier lieu, et avant d’entrer dans le vif du sujet, je voudrais revenir sur des remarques entendues çà et là dans tel ou tel groupe, trouvant inutile ou inapproprié de consacrer une journée à l’antijudaïsme chrétien, la question ayant été réglée définitivement par les Églises, puisqu’elles ont condamné l’antijudaïsme et qu’elles demandent maintenant de regarder de façon positive et avec estime et intérêt la religion juive. Ce serait remuer inutilement « de vieilles affaires » qui appartiennent à un passé révolu, ce serait non seulement inutile mais « contre-productif ». J’aborderai plus loin cette idée que revenir sur le passé est contre-productif. Pour l’instant, il me suffit de tendre l’oreille, de lire ou écouter ce qui se dit autour de moi pour constater que la question de l’antijudaïsme n’est pas du tout réglée. Que ce n’est pas parce que les Églises ont fait, par la bouche de leurs principaux responsables, des déclarations remarquables, changeant radicalement l’enseignement sur le judaïsme, que le peuple chrétien suit comme un seul homme, et dans ce peuple je mets aussi bien les prêtres ou les pasteurs que les simples fidèles. Je n’ai pas besoin de m’étendre davantage là-dessus puisque vous aurez dès cet après-midi des preuves de cet état de fait. Je n’en mentionne qu’une : Pauline Dawance, que les évêques de France ont chargée de la relecture des catéchismes utilisés dans les diocèses, vous dira qu’il lui arrive encore d’en renvoyer certains – elle nous en dira la fréquence – à leurs auteurs, ces catéchismes n’étant pas en accord avec les directives données par l’Église catholique depuis Vatican II. Or les auteurs de ces catéchismes sont parfois des laïcs, en principe bien formés, et parfois aussi des prêtres, qui en principe ont eux aussi été bien formés ou auraient dû l’être. Là-dessus nous pourrons aussi entendre cet après-midi ce que nous dira le P. Philippe Loiseau.
Je voudrais juste vous citer deux personnes : notre amie Liliane Apotheker qui regrette bien de ne pouvoir être avec nous aujourd’hui et m’écrivait il y a quelques jours « que la question de l’antijudaïsme est loin d’être réglée et que l’engagement de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France ne doit pas faiblir ». Et surtout le regretté Père Jean Dujardin qui bien souvent disait que ce n’est pas en 50 ans (mais on pourrait dire en 60 ou en 70 ans) que l’on peut faire disparaître des préjugés qui ont imprégné les esprits pendant près de 2000 ans.

2) Ma 2e réflexion est celle-ci :
Je me demande si un des principaux motifs de la vision négative ou erronée de la religion juive que l’on peut encore constater çà et là n’est pas la jalousie. La jalousie est un puissant ressort (celui d’ailleurs qui me semble animer et secouer aujourd’hui notre société française). Jalousie envers le peuple juif, dont la Bible nous rappelle qu’il a été choisi en 1er. L’élection (même quand elle est bien comprise, qu’elle n’est pas perçue comme une revendication par les juifs de leur supériorité, comme l’interprètent et s’en irritent encore pas mal de chrétiens, me semble-t-il), l’idée même de l’élection du peuple juif est la plupart du temps insupportable pour les non-juifs et particulièrement pour les chrétiens, qui en Jésus ont accès à la plénitude de la Révélation et estiment donc non seulement n’avoir plus besoin des juifs mais même, bien souvent, ne plus rien leur devoir. C’est ce que m’écrivait un membre de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France qui, dans un groupe chrétien, avait rappelé que l’amour du prochain (sujet sur lequel se penchait le groupe) avait son origine dans le 1er Testament. Elle s’était attiré une réponse cinglante de l’intervenante, manifestement agacée par ce rappel : « Oui, mais nous ne sommes pas juifs ! », ce qui signifiait : que nous importent les juifs ? qu’avons-nous besoin de parler d’eux, nous qui avons tout en Jésus ?
Ce désir de bien des chrétiens de se suffire à eux-mêmes est assez compréhensible : il n’est pas toujours facile ni agréable d’être celui qui vient en second, après un autre. Je me rappelle, en sens contraire, une remarque que m’avait faite un petit élève musulman de 6e à la fin d’un de mes cours de culture religieuse. Il s’y montrait toujours très intéressé et m’avait déclaré un jour : « Nous les musulmans, nous venons en 3e, nous sommes les petits frères des juifs et des chrétiens, et c’est important de savoir ce que croient nos grands frères ». J’avais trouvé la réflexion de cet enfant admirable, comme l’était certainement l’éducation que lui donnaient ses parents. D’autant plus que nous savons combien aujourd’hui l’Islam a du mal à reconnaître sa dette envers les deux monothéismes qui l’ont précédé.
Se recevoir d’un autre, reconnaître sa dette envers lui, cela exige, comme ce fut exprimé l’an dernier dans un des ateliers sur les Dix Points de Seelisberg, de renoncer à sa propre autonomie, et ce peut donc être perçu comme une dépossession, et même comme une perte de son identité propre, en tout cas de son indépendance, de son autosuffisance. Je me demande si ce qui gêne les chrétiens n’est pas justement que tout ce qu’ils ont reçu, ils l’ont reçu des juifs, par l’intermédiaire de Jésus certes, mais Jésus étant un juif, cela revient bien à dire que tout leur vient des juifs, y compris leur Messie lui-même. Cela me fait penser que parmi les questions que je vous ai envoyées, j’aurais sans doute dû ajouter : y a-t-il place, lorsque les chrétiens parlent des juifs, pour une expression de reconnaissance ? je ne suis pas certaine que ce soit bien souvent le cas…

3) Ma 3e réflexion porte sur notre propre responsabilité :
« Consolez, consolez mon peuple ! », s’écrie Dieu, par la bouche du prophète Isaïe. Cette injonction, il me semble que c’est particulièrement aux membres chrétiens de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France qu’elle s’adresse. Que faisons-nous pour y répondre ? Comment pouvons-nous combattre l’antijudaïsme, lorsqu’autour de nous nous en constatons la présence, cet antijudaïsme qui fut causse de tant de souffrance et peut encore blesser nos frères juifs ?
D’abord en ne laissant rien passer, en reprenant sans se lasser ceux ou celles qui profèrent sur le judaïsme des propos méprisants ou erronés. J’en sais parmi vous qui ont écrit à des revues chrétiennes lorsqu’un article y prenait le contre-pied de l’enseignement de l’Église. D’autres vont voir le prêtre ou le pasteur ou lui écrivent, après un sermon quelque peu problématique… C’est, je le sais par expérience, une tâche difficile, les prêtres ou pasteurs n’aimant pas trop que des laïques viennent leur faire la leçon... Tout l’art justement est d’arriver à ne pas paraître faire la leçon ou d’arriver à la faire avec assez de délicatesse et d’humilité pour qu’elle puisse passer sans en avoir l’air… Même s’il est des fois où ce n’est pas possible, nous ne devons pas nous décourager ni renoncer à rétablir la vérité. « Il ne sera pas dit, écrivait Péguy, qu’un chrétien n’aura pas témoigné pour les juifs ». Il est de notre devoir de témoigner pour les juifs, chaque fois que l’on dit du mal ou parle faussement de leur religion, de leur tradition, ou de leur mode de vie, qu’on les rabaisse d’une façon ou d’une autre.
Combattre l’antijudaïsme, vous le faites couramment dans vos groupes, en organisant des conférences pour faire mieux connaître le judaïsme, mais aussi en proposant aux communautés chrétiennes des visites de synagogues, des rencontres, des journées d’étude, toutes ces activités que vous menez au long de l’année avec persévérance et qui peuvent permettre de se connaître en vérité.

4) Enfin je voudrais revenir sur les remarques évoquées dans mon premier point : pourquoi, avons-nous entendu demander dans certains groupes, revenir sur cette vieille affaire qu’est l’antijudaïsme ? Car même s’il en reste des traces çà et là, n’est-il pas plus important de se tourner vers l’avenir ? N’est-ce pas là notre tâche aujourd’hui, et bien plus exaltante que remuer un passé douloureux ? Outre le fait que revenir sur ce passé nous empêche de consacrer toute notre énergie à la construction d’un meilleur avenir, ne risque-t-il pas aussi de nous décourager par le rappel de nos fautes passées, des difficultés rencontrées et de tout ce qui nous divisait et nous divise peut-être encore ?
J’aimerais donc, pour terminer, répondre à ces objections, car elles sont importantes et méritent d’être prises en considération. D’autant qu’il est à craindre qu’elles aient convaincu plusieurs de nos membres de l’inutilité de ce Conseil National, qui attirera sans doute moins de monde que les précédents. Ces objections peuvent se comprendre. Depuis plus de 50 ans, et même plus de 70 pour l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, une nouvelle page est en train de s’écrire dans l’histoire des relations entre juifs et chrétiens. Les Églises ont non seulement renoncé à leur antijudaïsme traditionnel mais l’ont expressément condamné, et nous ne cessons de nous en réjouir et de diffuser autour de nous, chez les juifs comme chez les chrétiens, cette bonne nouvelle. On peut donc dire, à juste titre, que la page sombre du passé chrétien anti-juif a été définitivement tournée.
Mais cela signifie-t-il qu’il faille la jeter aux oubliettes ? l’arracher de notre mémoire ? faire comme si nous repartions de zéro, sur un terrain vierge ?
« Zakhor ! », « souviens-toi ! », lisons-nous si souvent dans la bible hébraïque. « Zakhor » répètent si souvent les juifs de par le monde lors des commémorations, des temps d’épreuve ou de sursaut. Mais ce serait une grave erreur de croire que cette injonction, ce « Souviens-toi ! », ne s’adresse qu’à eux. Ainsi d’abord de la Shoah. Dans son dernier livre, Dans la maison de la liberté, un livre magnifique, dont on ne sort pas très optimiste, essentiellement consacré au conflit israélo-palestinien et à l’écriture, qui est pour lui source de résistance et de vie, l’écrivain israélien David Grossman écrit à ce sujet : « Est-ce qu’on débat de nos jours de la Shoah comme d’un événement revêtant une signification universelle et non comme d’un événement exclusivement juif ? [...] Est-ce que nous, contemporains, appartenant à tous les peuples et à toutes les religions, comprenons l’acuité et l’actualité des questions que la Shoah nous oppose et leur pertinence à l’égard de nous-mêmes, encore aujourd’hui –— surtout aujourd’hui ? »
Toutes proportions gardées — car rien ne peut se comparer à la Shoah —, ne doit-il pas en être ainsi de l’antijudaïsme dont les chrétiens se sont nourris et qu’ils ont véhiculé pendant des siècles ? Lui aussi doit nous poser des questions aujourd’hui (par exemple sur le refus de l’élection, le statut de la vérité…), et surtout aujourd’hui où déferle un antisémite haineux dont nous savons les liens qu’il a entretenus et peut entretenir encore avec l’antijudaïsme. J’en prendrai un seul exemple, à mon avis parlant, tant ce thème revient avec force de nos jours dans les propos et même les actes antisémites, et, de façon encore plus inquiétante depuis ces dernières semaines tant il est récurrent. Je veux parler du lien qui est fait entre les juifs et l’argent. Ne nous en croyons pas indemnes. Les chrétiens ont en effet une lourde responsabilité dans la diffusion de cet amalgame juifs/argent, comme dans le combat qu’ils doivent maintenant lui opposer. Car leurs propres Écritures, sans un travail sérieux de relecture, semblent les inviter à faire cet amalgame, à suivre cette pente dangereuse où antijudaïsme et antisémitisme se rencontrent : n’est-ce pas ce à quoi peut nous inciter, dans le Nouveau Testament, l’épisode du jeune homme riche, qui refuse de suivre Jésus, car, est-il écrit, « il avait de grands biens » ? et, plus clairement encore, ces mots terribles, dans l’évangile de Luc (16, 14) : « les pharisiens, qui étaient amis de l’argent » (c’est ce qu’on lit dans la Bible de Jérusalem ; « qui étaient avares », est-il traduit dans la vieille Bible Segond, ce qui n’est guère mieux !).
Ce regard négatif porté sur les juifs et leur religion pendant tant de siècles, il faut que les chrétiens ne l’oublient pas, pour rester vigilants, pour le combattre partout où dans les milieux chrétiens il persiste encore. Le connaître permet de le combattre. Je n’ai donné que cet exemple, on pourrait en trouver d’autres (pensons aux pharisiens et à leur recherche des premières places, etc.).
Garder mémoire de l’antijudaïsme passé (pas toujours si passé que cela) pour mieux combattre l’antisémitisme aujourd’hui et même peut-être celui qui demeure quelque part enfoui au fond de nous, c’est selon moi indispensable. Car comment construire cet avenir de fraternité, de réconciliation entre juifs et chrétiens auquel nous aspirons tant, si persistent au fond des esprits ces traces de préjugés anciens ? Comment bâtir ensemble en toute confiance cet avenir, si persiste encore chez des chrétiens le sentiment de la supériorité de leur religion sur le judaïsme ? et même le désir — parfois non avoué — de voir les juifs rejoindre le christianisme ? Dans son message déjà cité, Liliane Apotheker ajoutait que l’avenir, c’est avant tout « une réflexion commune nous permettant à tous d’être plus droits, plus dignes et plus sincères ». Construire ensemble un avenir solide et stable de fraternité ne peut se faire que si des deux côtés la confiance est totale et la transparence des sentiments et des visions de l’autre.
Car il est une autre raison pour laquelle il me semble indispensable de garder la mémoire de l’antijudaïsme passé des chrétiens, c’est que, si les chrétiens arrivent à l’oublier ou le souhaitent, les juifs, eux, ne l’oublient pas, et peut-être même ne l’oublieront-ils jamais.

Dans son livre, que je citais tout à l’heure, David Grossman écrit : « Nous, juifs, nous n’avons pas d’autre choix que de nous référer sans cesse à la Shoah instinctivement, dans presque chacun de nos actes significatifs ou de nos épreuves ». Comment ne pas le comprendre ? et encore plus en nos temps où l’antisémitisme revient avec force (70% d’augmentation de ses manifestations, en France comme en d’autres pays d’Europe). Comment ne pas comprendre que, ne serait-ce que par simple amitié et désir de partage, cette mémoire-là aussi les chrétiens doivent la partager et la porter avec les juifs ? mais encore une fois il en est de même pour l’antijudaïsme.

Il nous faut une fois pour toutes nous mettre dans la tête que, chrétiens et juifs, nous n’avons pas la même mémoire (on pourrait multiplier les exemples le démontrant, mais là encore je n’en donnerai qu’un seul : quand on demande aux gens ce qu’évoquent pour eux la date de 1492, quasiment tous les non-juifs répondent « la découverte des Amériques », et presque instinctivement les juifs répondent « l’expulsion des juifs d’Espagne »).

Juifs et chrétiens nous n’avons pas la même mémoire, ce qui fait que si les chrétiens, poussés par leur amitié pour les juifs leur proposent d’œuvrer ensemble à la réparation du monde, comme on dit dans le judaïsme, au Tikoun olam, il faut qu’ils sachent que nombre de juifs, la majorité en France certainement (car ne nous voilons pas la face…, nos amis juifs, si précieux pour nous, sont loin d’être très nombreux ; mais ne peut-on en dire autant des chrétiens ?), nombre de juifs sont encore habités par le doute, l’inquiétude.

Je citerai encore le P. Dujardin. À chaque fois qu’il rencontrait un juif, disait-il, il percevait dans son regard cette question que le juif porte silencieusement au fond de lui lorsqu’il se trouve en face d’un chrétien : « Ami ou ennemi ? ». Pendant près de 2000 ans, le juif a été tantôt rejeté, méprisé ou au mieux ignoré et le chrétien regardé comme l’ennemi. C’est cela que les juifs portent dans leur mémoire. Le chrétien doit le savoir, donc ne pas vouloir tourner la page en tirant un trait définitif sur le passé, car, même s’il le voulait, le juif, lui, ne peut pas tourner tout-à-fait la page. Les 2000 ans d’histoire et surtout ce qui est arrivé à son peuple au siècle dernier, l’empêchent de le faire de façon définitive. D’ailleurs aujourd’hui encore, peut-on dire que les juifs non seulement se sentent aimés, sont réellement aimés ou même tout simplement acceptés ?

Se rappeler de temps en temps l’ancienne vision chrétienne marquée par l’antijudaïsme — je ne dis certes pas sans cesse, ce serait morbide et en effet contre-productif —, mais le faire parfois, comme je vous le propose aujourd’hui, faire le point de temps en temps, surtout ne pas oublier, est indispensable pour permettre aux chrétiens de comprendre bien des réactions juives, les réactions de ceux qui se défient encore des chrétiens, qui doutent de leur sincérité ou simplement se désintéressent d’eux, soit parce qu’ils ont été échaudés par tout ce qu’ils ont appris de leurs pères et préfèrent ne plus se laisser prendre, soit parce que l’antisémitisme les conforte dans leur conviction que personne, chrétien ou pas, ne les aime, soit parce qu’ils se suffisent à eux-mêmes lorsqu’ils ont la chance d’habiter dans une grande communauté comme celles de Marseille, Nice ou Strasbourg et qu’ils sont tentés par un repli identitaire, qui est aussi un repli rassurant et protecteur… Plusieurs de nos amis juifs, je le sais, sont navrés de cette attitude de fermeture et essayent avec persévérance d’y percer une brèche. La mémoire de ce que fut le passé de nos relations nous empêche de condamner ceux qui nous ferment la porte et doit au contraire nous inciter à mieux les comprendre et à chercher comment aider ceux qui tentent de l’entrouvrir.

Mais j’ai été déjà longue et ne voudrais pas monopoliser la parole, d’autant que c’est la vôtre que nous désirions entendre ce matin, aussi je vous la donne sans plus attendre, en vous remerciant de votre patience.

Jacqueline Cuche