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La Croix : Richard Prasquier, l’ami vigilant

L’ancien président du Conseil représentatif des institutions juives de France reçoit jeudi 15 octobre, au Collège des Bernardins, à Paris, le prix 2015 de l’Amitié judéo-chrétienne de France.

Article paru dans La Croix le jeudi 15 octobre 2015

Le dialogue judéo-chrétien, ­Richard Prasquier n’est pas tombé dedans quand il était petit. Né en 1945 en Pologne dans une famille de rescapés de la Shoah, il suit ses parents qui veulent quitter un pays où les pogroms continuent après la chute du nazisme. Son père en gardera une méfiance tenace vis-à-vis de l’Église catholique et de son anti­judaïsme.

En France, où la famille s’est installée, des rencontres feront évoluer le regard du jeune cardiologue : des prêtres « Justes parmi les nations » qu’il soigne, ou cet ami catholique qui lui demande d’être le parrain de sa fille. « J’attache beaucoup d’importance à ces petits détails personnels qui ont été autant de déclics », raconte Richard Prasquier qui recevra, jeudi 15 octobre à Paris, le prix 2015 de l’Amitié judéo-chrétienne de France.

Le « rôle magnifique d’éveilleur » de l’Église de France

C’est en 1997, quand il devient président du Comité français pour Yad Vashem, qu’il s’attache vraiment au dialogue judéo-chrétien. « Cela m’a permis de lire, de m’instruire, de découvrir l’action de beaucoup de prêtres ou pasteurs que je connaissais mal. »

À la même époque, il rencontre, à Jérusalem, le P. Patrick Desbois, qui travaille alors pour le diocèse de Lyon : une solide amitié naîtra entre les deux hommes.

D’autres jalonnent aussi son parcours, comme avec le philosophe polonais Stefan Wilkanowicz, directeur des éditions Znak et ami personnel de Jean-Paul II : grâce à lui, Yad Vashem pourra acquérir la « maison rouge », qui fut la première chambre à gaz en bordure du camp de Birkenau…

Dans ce « laboratoire » qu’est le dialogue judéo-chrétien, Richard Prasquier retient surtout le « rôle magnifique d’éveilleur » de l’Église de France, notamment avec sa déclaration de 1973 et la repentance de Drancy, en 1997.

Moment unique dans l’histoire

« Il n’y a jamais eu dans l’histoire un tel sentiment de fraternité entre juifs et chrétiens », se réjouit ce passionné d’histoire. Il reconnaît certes qu’il reste des points d’achoppement, par exemple vis-à-vis d’Israël, dont il fut, comme président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) de 2007 à 2013, un avocat intraitable.

C’est d’ailleurs en Israël que deux de ses enfants ont voulu s’installer. Un autre a choisi le Brésil. « C’est leur décision, et je ne me suis pas permis d’intervenir dans leur choix : ils ont pensé à leurs enfants », confie-t-il, non sans une certaine souffrance dans la voix.

Sentiment d’échec pour ce natif de Gdansk devenu français et pur produit de l’école républicaine ? « J’ai sans doute échoué à faire bouger les lignes de la médiatisation des événements sur Israël », admet-il. Il s’inquiète de voir resurgir en France un certain antisémitisme qui fait désormais d’Israël sa cible privilégiée.

« Nous pouvons aussi aborder les questions qui fâchent »

« J’ai toujours eu un attachement à Israël, qui est pour moi consubstantiel à une très grande identité française faite de diversité. La même diversité que je rencontre dans le dialogue judéo-chrétien et qui le rend si enrichissant pour moi », reconnaît-il.

La semaine dernière, au Mans, devant plusieurs centaines de catholiques du diocèse venus marquer les 50 ans de Nostra aetate, il se disait heureux de voir qu’« entre juifs et chrétiens, nous en sommes arrivés à un point où nous pouvons aussi aborder les questions qui fâchent ».

Pour lui, si l’Église, sous l’influence de Benoît XVI, a définitivement mis au rebut la théologie de la substitution (1), il sent bien que, chez beaucoup, demeure la tentation d’expliquer les malheurs du monde en allant chercher des boucs émissaires faciles.

L’État d’Israël, nouveau bouc émissaire

« Le juif a souvent été mis dans cette catégorie-là, constate-t-il. Mais comme, après la Shoah, s’en prendre au juif est devenu tabou, c’est l’État d’Israël qui l’a remplacé : désormais tout événement a sa lecture antisioniste. »

Tout en reconnaissant qu’il est légitime de critiquer la politique israélienne, il se veut vigilant. « Aujourd’hui, accepter l’antisionisme, c’est accepter la destruction d’Israël : c’est criminel… », assène-t-il.


Jean-Paul II, le Polonais

« J’ai toujours une grande proximité avec la Pologne, où je suis né. Enfant, j’étais heureux quand Raymond Kopa jouait. J’aime Chopin et admire le poète Adam Mickiewicz. En 1978, j’ai donc été fier d’apprendre que le pape était polonais. Je me souviens d’une discussion avec mon père à cette époque : il s’inquiétait en croyant voir ressurgir l’aile la plus rétrograde de l’Église de Pologne. Mais c’est moi qui ai eu raison. Ce pape a posé des actes extraordinaires, comme sa visite à la synagogue de Rome, en 1986. J’ai été fier que, grâce à lui, la Pologne ait été la première à se libérer de l’emprise communiste. L’apothéose a été son voyage à Jérusalem, en 2000. Il savait que, pour faire évoluer les mentalités, il fallait une certaine mise en scène. »

Nicolas Senèze

(1) Selon laquelle l’Église se serait substituée à Israël dans le dessein de Dieu.