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Intervention de Jacqueline Cuche au Colloque de Stanceni (Roumanie), 5-6 août 2015

Le 50e anniversaire de Nostra Aetate

Le dialogue judéo-chrétien : avancées et défis

C’est en tant que Présidente de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France que j’ai été invitée à prendre la parole lors de ce colloque - et je remercie sœur Éliane de cette invitation.
L’Amitié Judéo-Chrétienne de France, qui fut fondée peu après la guerre, dès1948, a réuni dès le début des juifs et des chrétiens des différentes confessions, et il en est toujours ainsi dans la quarantaine de groupes qui font partie de cette grande fédération française, comme il en est de même aussi dans les amitiés judéo-chrétiennes des autres pays (il y en a également une quarantaine, qui sont fédérées dans une vaste association internationale désignée par son nom anglais : ICCJ (International Council of Christians and Jews). Cet ICCJ tenait justement son grand colloque annuel à Rome fin juin, auquel j’ai eu la joie de pouvoir participer.

Cela pour vous dire que je devrais, lorsque je parle du dialogue judéo-chrétien, le faire au nom de ces juifs et chrétiens qui composent l’AJCF, puisque je suis leur présidente. Mais comme nous avons eu la chance d’entendre déjà des voix juive, protestante et orthodoxe, j’espère qu’ils ne m’en voudront pas trop si je parle davantage aujourd’hui au nom des catholiques. J’appartiens à cette Église et c’est donc sa position que je connais le mieux. Mais vous verrez que bien souvent de nombreux points du sujet que j’ai choisi de traiter - les avancées et les défis du dialogue judéo-chrétien -, concernent en réalité tous les acteurs de ce dialogue.

Introduction :

Je voudrais souligner deux aspects du dialogue judéo-chrétien : son origine et sa fécondité
- 1) L’origine du dialogue judéo-chrétien
On dit volontiers que pour les catholiques le dialogue judéo-chrétien commence avec Nostra Aetate. En réalité, comme nous l’a montré le Pr Iancu, la promulgation de la déclaration conciliaire Nostra Aetate n’est pas un événement tombé du ciel, sans antécédent. Il est le fruit d’une longue préparation qui remonte à plusieurs décennies et à la réflexion de pionniers, tant du côté juif que du côté chrétien, parmi lesquels Jules Isaac, on l’a vu, a eu un rôle particulièrement important. Et parmi tous ces pionniers, j’aime remonter encore plus haut, jusqu’à Charles Péguy, qui, déjà à la fin du 19e siècle, s’était engagé corps et âme dans la défense du capitaine Dreyfus et dans la lutte contre l’antisémitisme, et dont on peut dire qu’il fut le maître de Jules Isaac, comme lui-même le reconnaît dans son livre de mémoires Expériences de ma vie.
Et avant Nostra Aetate, il y avait eu plusieurs déclarations chrétiennes, comme celles de 1948 à Amsterdam ou 1961 à New Delhi, émanant du Conseil œcuménique des Églises, ou des déclarations d’Églises protestantes de différents pays, comme cela nous a été rappelé par le pasteur Werrn.
En réalité le dialogue judéo-chrétien avait déjà commencé bien avant Nostra Aetate, et notamment en France au sein des groupes qui en 1948 constituèrent l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, mais aussi dans d’autres pays d’Europe ou aux États-Unis.

Et en même temps, en un sens, on peut dire que le dialogue judéo-chrétien prend sa source, pour les catholiques surtout mais pas uniquement, dans Nostra Aetate, car c’est le premier texte doctrinal consacré à ce sujet. Durant près de 20 siècles, à aucun moment de son histoire à l’exception notable du concile de Trente avec le catéchisme qui fut alors rédigé, en 1566, et qui dit des choses capitales - la plus importante étant une condamnation sans appel de l’accusation de déicide si longtemps portée contre le peuple juif - mais que les catholiques se sont empressés d’oublier ; à aucun moment donc l’Église catholique ne s’était intéressée à ses relations avec le peuple juif, sinon pour donner à ses fidèles des consignes pratiques sur le comportement à adopter envers lui et lui imposer toutes les séries de mesures discriminatoires que nous connaissons bien, ou du moins que nos amis juifs, eux, ne se rappellent que trop bien. Or avec Nostra Aetate est donnée à tous les catholiques du monde une base de réflexion absolument nouvelle, encore imparfaite certes, mais qui permettra au dialogue d’en être arrivé là où il en est aujourd’hui, comme je vais le montrer dans un instant.

- 2) La fécondité du dialogue judéo-chrétien
Vous connaissez l’histoire mouvementée de la déclaration conciliaire Nostra Aetate, les nombreuses et farouches oppositions que ce texte a rencontrées de la part d’une bonne partie des Pères conciliaires, de certains qui n’étaient pas très philosémites, mais surtout de ceux qui venaient des pays du Proche Orient, des pays d’islam, qui craignaient qu’un texte favorable aux Juifs ne soit perçu par les autorités musulmanes comme un texte de soutien au jeune État d’Israël et que les communautés chrétiennes de ces pays n’en subissent des conséquences fâcheuses.
Et ce qui finalement a permis au texte d’être accepté et voté in extremis mais à une immense majorité, c’est que ce qui devait être une déclaration sur les Juifs seuls est devenu une déclaration sur les relations de l’Église avec toutes les autres religions, les relations avec les Juifs n’en étant que le §4 (mais aussi le plus long, le plus riche et le plus approfondi). Ce qui veut dire que c’est le dialogue entre juifs et chrétiens (catholiques, mais en fait on peut dire la même chose pour les autres Églises) qui a permis que soient pris en compte les dialogues avec les autres religions, qui leur a donné leur impulsion première et a permis leur développement ultérieur, de façon autonome. Comme si le rapport aux Juifs était premier, à la source de tout rapport. En Sion, « tout homme… est né », dit le Psaume 86 (v. 7). En toi sont toutes nos sources…

Après cette trop longue introduction, voyons rapidement les avancées du dialogue, où on en est arrivé aujourd’hui. On peut bien sûr regarder le verre à moitié vide (et je le ferai un peu dans ma deuxième partie) mais je voudrais d’abord voir avec vous le verre à moitié plein.

I Les avancées du dialogue judéo-chrétien

Depuis Nostra Aetate, d’autres déclarations importantes ont vu le jour et des pas immenses ont été franchis. Ils l’ont été essentiellement grâce à des hommes et à des femmes qui se sont engagés dans ce dialogue avec passion. Bruno Charmet, le Directeur de l’AJCF, évoque, dans son beau livre paru cette année (Juifs et chrétiens partenaires de l’unique alliance), ceux qu’il nomme des « témoins et passeurs », quelques unes de ces grandes figures qui ont fait, durant les dernières décennies, avancer de façon prodigieuse la connaissance et la réflexion entre juifs et chrétiens : Jacques Maritain, Colette Kessler, fondatrice du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF), le P. Bernard Dupuy op, Mgr J.-M. Lustiger, etc. Je voudrais mentionner aussi le grand artisan que fut, du côté protestant, dès 1948, Fadiey Lovsky, qui vient de nous quitter. Ses livres restent des références majeures pour nous, en particulier La Déchirure de l’absence ou Antisémitisme et histoire d’Israël. Du côté catholique la personne qui a eu la plus grande influence sur l’évolution de son Église, c’est sans conteste le pape Jean-Paul II, par ses paroles (plus de cent allocutions adressées aux communautés ou délégations juives qu’il recevait ou qu’il demandait à rencontrer, dans tous ses déplacements) comme par ses gestes (tout le monde se rappelle la prière qu’il a glissée dans les interstices du mur, du Kotel, lors de son dernier voyage en Israël).
Voyons donc quelles sont ces avancées, du moins les principaux acquis :
L’Église (et j’entends par là l’ensemble des chrétiens) reconnaît que Jésus était juif, comme Marie, les apôtres et les tout premiers chrétiens ; elle reconnaît l’existence d’un grand patrimoine spirituel commun (ce sont les mots mêmes de Nostra Aetate) qu’elle partage avec le peuple juif ; elle condamne l’accusation de déicide si longtemps portée contre ce peuple dans son ensemble ; elle condamne la théologie de la substitution et ne se présente plus comme le Nouvel Israël, elle affirme que Dieu, parce qu’il est fidèle, garde son amour pour le peuple juif, et elle reconnaît donc la permanence de la 1ère Alliance, que la nouvelle alliance ne vient pas abroger…

Si certains de ces points (comme la judéité de Jésus) nous paraissent aujourd’hui des évidences d’une grande banalité, d’autres, comme la permanence de la 1ère alliance, ont parfois encore besoin d’être rappelés, car lorsque je parle des avancées immenses faites par les chrétiens, je parle surtout de celles accomplies par nos responsables d’Église. On ne peut en dire autant de l’ensemble du peuple chrétien, où l’antijudaïsme séculaire réapparaît parfois au détour d’une conversation, ou d’un sermon du dimanche. Mais, malgré tout, on peut dire que l’Église a pris définitivement le contrepied de l’enseignement ancien, antijuif, qu’elle a véhiculé pendant des siècles. De nombreux documents, déclarations des plus hautes responsables d’Église l’affirment avec la plus grande clarté. En un peu plus de cinquante ans, des pas de géant ont été franchis par les chrétiens envers leurs frères aînés.

Mais il est un point important, dont je n’ai pas encore parlé et qui a très fortement contribué au rapprochement entre Juifs et chrétiens, ce sont les démarches de repentance de ces derniers. Elles étaient indispensables. Je voudrais en mentionner trois, qui me semblent particulièrement importantes : celle des évêques de France, en 1997, à Drancy, lieu où tant de juifs avaient été parqués avant d’être déportés en masse dans les camps, notamment à Auschwitz. La déclaration exprimait le repentir de l’Église catholique de France pour son inertie et sa lâcheté lorsque ces horribles événements ont eu lieu. Je sais que plusieurs Églises d’Europe, catholiques ou protestantes, ont accompli des démarches semblables. En 1999, c’est l’Église catholique toute entière qui faisait repentance et l’exprimait dans la déclaration romaine Nous nous souvenons. Enfin, lors du grand Jubilé de l’an 2000, le vieux pape Jean-Paul II demandait pardon, au nom de toute l’Église catholique, pour toutes les fautes, les péchés, accomplis à travers l’histoire par les membres de cette Église, et notamment envers les Juifs. C’est cette même demande de pardon envers les juifs qu’il a placée quelques mois plus tard dans les interstices du Kotel à Jérusalem, dans une attitude d’humilité, qui a ému énormément de monde, notamment de juifs.

Mais pour qu’il y ait dialogue il faut être deux : qu’en est-il donc du côté juif dans ce dialogue judéo-chrétien ? Le rabbin Schaffer en a déjà parlé et je me bornerai donc à donner quelques compléments. Nous savons bien que ce dialogue ne peut être qu’asymétrique, tant pour des raisons religieuses, théologiques (le christianisme ne peut se comprendre sans le lien avec sa source juive, source à laquelle lui donne accès Jésus le Juif, il n’est rien de tel pour le judaïsme) que pour des raisons humaines, historiques : l’antijudaïsme professé par les chrétiens pendant près de 20 siècles, véhiculé par « l’enseignement du mépris », selon la célèbre formule de Jules Isaac, et manifesté si généralement au sein de la société dans leurs relations avec les juifs, explique pourquoi c’est du côté chrétien que les choses devaient être réparées. Cela me fait penser à une phrase du philosophe russe Soloviev, que rapportait ainsi Léon Zander (un des fondateurs orthodoxes de l’AJCF), dans une conférence donnée en 1955 au Centre des Intellectuels français : « En quoi consiste le problème juif ? (peut-être faudrait-il traduire par « la question juive », expression que l’on entendait souvent alors chez les chrétiens comme ailleurs) Il consiste dans le fait que les Juifs se sont comportés envers les chrétiens comme leur loi l’ordonne et que les chrétiens se comportent envers les juifs comme leur loi le leur défend. C’est pour cela, disait-il, que le problème juif est un problème chrétien ». C’est ce que Soloviev développe dans son livre Judaïsme et question chrétienne.
Mais enfin, du côté juif il y eut aussi des pas d’accomplis. Et assez tôt, de la part de certains, en tout cas en France au sein de l’AJCF, grâce à des personnes qu’on a déjà évoquées, Jules Isaac bien sûr, mais aussi Edmond Fleg, le Grand Rabbin Kaplan… On sait que ce dernier souhaitait dès 1968 qu’une déclaration juive prenne solennellement acte de tous ces efforts accomplis par les chrétiens envers les juifs. Ce projet n’a finalement pas pu être réalisé, et le texte qu’il avait rédigé et que l’on a retrouvé récemment est resté dans un tiroir. Mais c’est encore le Grand Rabbin Kaplan, ancien Grand Rabbin de France, qui, pour répondre à la condamnation par l’Église de l’enseignement du mépris, a publié, sous le titre L’enseignement de l’estime, une anthologie de textes chrétiens positifs sur les juifs et le judaïsme, comme un acte de reconnaissance de sa part, voulant manifester sa gratitude pour tous les pas accomplis par les chrétiens.
En 2000, aux États-Unis, plus de cent intellectuels juifs, rabbins ou universitaires, ont publié un texte important, Dabru Emet (parlez en vérité), où ils déclaraient prendre acte de ces démarches chrétiennes et vouloir ouvrir à leur tour de nouvelles relations de fraternité avec les chrétiens.
C’est aux États-Unis aussi que depuis plusieurs années des rencontres au plus haut niveau ont régulièrement lieu, initiées par Mgr Lustiger, entre des évêques et cardinaux français (mais aussi souvent d’autres pays) et des rabbins de Yéshivot orthodoxes.
Le Grand Rabbin de France, Haïm Korsia,, comme il l’avait déjà annoncé à plusieurs reprises depuis son élection l’an dernier, a décidé de demander à la communauté juive de France de reconnaître elle aussi ce chemin parcouru et de le célébrer à l’automne pour marquer sa reconnaissance.
Sans doute en est-il ainsi dans plusieurs autres pays encore.
Mais comme la communauté juive, à la différence de l’Église catholique, n’a pas d’autorité centrale, sans doute n’y aura-t-il jamais l’équivalent du côté juif de ce qu’accomplit l’Église catholique.

Les avancées, ce sont aussi les réalisations communes, qu’elles soient caritatives comme celles qui existent dans certains pays (peu nombreux, il est vrai) ou intellectuelles : je pense aux nombreux groupes de rencontre, d’étude, réunissant juifs et chrétiens autour d’un thème ou d’un texte biblique (surtout du Premier Testament, mais aussi de plus en plus souvent du Nouveau, ce qui est un signe particulièrement éloquent de la confiance qui s’est établie entre juifs et chrétiens de ces groupes).

Les avancées, ce sont enfin, phénomène encore plus récent mais qui tend à se multiplier (pour des raisons hélas peu réjouissantes), les soutiens, en parole mais aussi en action, apportés par les Juifs aux chrétiens persécutés. Se trouve maintenant comme mise en pratique une des affirmations qu’avait exprimées en 2000 dans une université catholique le rabbin Eric Yoffie (ancien président de l’Union des communautés juives réformées américaines, et un des signataires de la déclaration Dabru Emet que j’évoquais tout à l’heure) : « S’il y a ... pour vous une source de tracas, vous êtes vraiment en droit de compter sur notre appui ». Cette solidarité réciproque, cette mutuelle assistance sont assez nouvelles dans notre dialogue judéo-chrétien et méritent donc d’être soulignées. Peut-être venons-nous de franchir là une nouvelle étape.

II les défis

Regardons maintenant le verre à moitié vide, les progrès qui restent encore à accomplir et qui sont souvent de véritables défis, qu’il nous faut bien affronter si nous voulons arriver à une réconciliation véritable - je ne dis pas à une unité, surtout pas à une fusion, mais à un rapprochement tel que juifs et chrétiens puissent enfin, sans arrière pensée, se regarder et s’aimer comme des frères.

Dans son discours que je mentionnais à l’instant, le rabbin Yoffie citait en premier la difficile question de la Shoah, difficile parce que concernant un événement unique, marquant de manière douloureuse et définitive les consciences, et surtout les consciences juives, mais dont les chrétiens peinent encore à mesurer tout le poids. Sur ce sujet, nous chrétiens devons marcher sur la pointe des pieds, tant il reste et restera une béance et une blessure sans guérison sur la mémoire juive. Mais nous ne devons pas l’esquiver car il nous concerne nous aussi, il concerne notre humanité et aussi hélas notre capacité à sombrer dans l’inhumanité… Là dessus j’aimerais mentionner les réflexions pénétrantes du frère carme Michel de Goedt, hélas trop vite disparu.
À la question si complexe de la Shoah est rattachée aussi celle de l’attitude du pape Pie XII et de son éventuelle béatification. Voilà un sujet de tension que juifs et catholiques auront peut-être à affronter, un défi pour leur amitié, dont il faut espérer qu’elle en sortira renforcée, même si je suis bien incapable aujourd’hui (et je ne pense pas être la seule) de dire comment.

Sur ces défis, je préfère en rester là aujourd’hui et en aborder d’autres, qui nous concernent tous, chrétiens et juifs de la base et que nous pouvons déjà affronter ensemble. Car il reste encore pour les chrétiens de nombreux sujets à travailler pour arriver à une meilleure compréhension de ce que vivent les juifs en profondeur, des points sur lesquels les chrétiens achoppent encore, qui les mettent mal à l’aise, par manque de connaissance, de réflexion, et qui, parce qu’ils sont mal compris, peuvent facilement être des sujets de tension et qui sont parfois pour eux de véritables défis, tant ils les obligent à se poser de questions, tant ils obligent les chrétiens à remettre en question justement des aspects essentiels de leur réflexion théologique, de la compréhension de leur propre religion, de leur propre foi.

Je pense notamment à des sujets difficiles comme l’élection, qui est souvent mal comprise ou regardée négativement, avec une pointe de jalousie (pourquoi eux et pas nous ? D’ailleurs Dieu n’aime-t-il pas également tous les peuples ?) ou bien faussement interprétée (quel est ce privilège ? en quoi Israël le mériterait-il ? pourquoi serait-il supérieur aux autres peuples ?)… Il serait temps de travailler ce thème de l’élection et notamment le lien entre particularisme (choix par Dieu d’un peuple particulier) et universalisme (Dieu aime tous les hommes et veut le salut de tous), pour comprendre que cet amour de Dieu pour un peuple particulier est en fait la preuve et le garant de son amour pour tous les peuples. Car l’amour ne peut être destiné qu’à quelqu’un d’unique, de particulier, c’est même cela qui prouve qu’il s’agit bien d’un véritable amour ! L’élection d’Israël est donc à comprendre comme un choix au bénéfice de tous, l’annonce d’une bénédiction destinée à tous (déjà contenue dans la promesse fait à Abraham). Il nous faut creuser cette question, comprendre qu’Israël est là pour nous tous (et que par conséquent nous avons donc, nous tous, à protéger l’existence de ce petit peuple, témoin non pas de sa déchéance, comme le pensait saint Augustin, mais de notre bénédiction (« en toi seront bénis tous les peuples de la terre » a déclaré Dieu à Abraham).
Il est un autre sujet important, extrêmement sensible aujourd’hui, qu’il nous faut travailler : l’attachement du peuple juif à la terre d’Israël. Or ce lien entre Israël et la terre, lui aussi, vous le savez, fait partie de la promesse faite à Abraham. Il est rappelé tout au long de l’histoire du peuple d’Israël, il est omniprésent dans la Bible, comme dans la Torah orale, mais aussi dans la liturgie juive. Il nous faut donc comprendre combien les Juifs sont attachés à l’existence de l’État d’Israël, d’abord par un lien religieux qui existe depuis toujours, mais aussi parce qu’à cause de la Shoah et de la menace qui a failli faire disparaître le peuple tout entier, cette terre est devenue pour eux, depuis la création de l’État d’Israël en 1948, un pays refuge où tout juif a la possibilité de se rendre lorsque dans les pays de diaspora la menace devient de nouveau trop grave. Le refus de comprendre ce double lien entre les juifs et Israël, un lien qui est si fort dans la communauté juive de France notamment, peut facilement dégénérer chez le chrétien, même de bonne volonté, en un antisionisme dont on sait combien est ténue la frontière qui le sépare de l’antisémitisme. Car les chrétiens ont souvent bien du mal à faire la différence entre l’État d’Israël et la politique que mène le gouvernement de cet État, entre son droit à l’existence en tant que pays, que nation, et le droit que l’on a de critiquer la politique de son gouvernement, qu’on peut critiquer comme n’importe quel gouvernement, mais sans que cela remette en question l’existence même de cet État.
Mais il est bien d’autres sujets encore qui sont comme une pierre d’achoppement et sur lesquels il faudra bien que nous avancions, car ils posent des questions fondamentales : je pense à tout ce qui touche à la Loi. Pour les chrétiens, vous le savez, c’est la Foi qui est première, c’est la foi dans le Christ, chemin vers le Père, qui nous constitue en tant que chrétiens. Pour les Juifs (du moins les juifs religieux car il y a plusieurs façons de vivre son judaïsme), c’est la Loi qui est première, la pratique de la Tora, de la Parole de Dieu, explicitée par les maîtres au long des siècles et même des millénaires, et donc l’observance des préceptes, des mitsvot, qui en dépendent. Nombreux sont les chrétiens, j’en suis sûre, à trouver que les rites alimentaires ou les interdictions liées au respect du Chabbat, ou encore la circoncision, sont les restes d’une religion archaïque aujourd’hui dépassée, et qu’il serait temps pour les Juifs qui les observent de se mettre en phase avec la modernité ! Pour les juifs, cette incompréhension peut être une véritable blessure. Il nous faut donc les écouter, creuser avec eux ces sujets si nous voulons parvenir à des relations de véritable amitié.
Et essayer de comprendre que pour eux la Loi, la Tora est chemin de Vie, comme peut l’être pour un chrétien la suite du Christ.

Mais je voudrais revenir sur cette question de la foi au Christ, qui est au cœur du christianisme et qui est finalement la cause principale de notre séparation, puisque les Juifs, dans leur ensemble, refusent de reconnaître en Jésus le Messie sauveur, le Fils de Dieu. Or si nous arrivions, nous chrétiens, à voir dans ce refus, dans ce Non que les juifs opposent à l’adhésion au Christ autre chose que ce que nous y avons vu pendant près de 20 siècles (une désobéissance, un refus à reconnaître le plus grand don de Dieu…) ; si nous arrivions à retourner la négativité de ce Non pour y découvrir tout ce qu’il signifie en réalité de positif, de vrai, peut-être aurions-nous fait là un pas immense et aurions-nous une meilleure compréhension des juifs, de leur foi et de leur mission, mais aussi de notre propre foi chrétienne. Car la présence des juifs en tant que juifs, c’est à dire leur refus de devenir chrétiens, d’adhérer au Christ, n’est-elle pas finalement une affirmation envers et contre tout de la fidélité de Dieu, de leur confiance dans le fait que ce qu’il a donné, c’est pour toujours qu’il l’a donné ? Et de même ce refus ne signifie-t-il pas la volonté pour les juifs de rester fidèles eux aussi, envers et contre tout, aux promesses et à l’Alliance données par Dieu, comme au peuple qui les a reçues ?
Mais alors de tout cela découlent aussi des questions essentielles pour nous chrétiens. Car si les dons de Dieu sont pour toujours, et si l’alliance qu’il a scellée avec Israël a elle aussi valeur d’éternité, que signifie alors l’accomplissement que, selon la foi chrétienne, Jésus a réalisé ? On raconte que deux amis, un chrétien et un juif discutaient entre eux et qu’à un moment, le chrétien lui disant que le monde avait été sauvé par Jésus, le Juif a simplement ouvert sa fenêtre et dit à son ami : « regardez ! vous croyez vraiment que ce monde est sauvé ? ». Je crois qu’en regardant notre monde aujourd’hui, nous ne pouvons pas ne pas nous poser la même question ! Y aurait-il place, alors, pour de l’inaccompli dans l’accomplissement ? quelque chose à attendre encore, et que nous pourrions peut-être attendre sinon tout à fait comme mais avec les Juifs ? Rappelons-nous la phrase de Paul sur l’attente de la plénitude des temps où seulement alors tout sera accompli.

Si la Torah est chemin de Vie qui permet aux Juifs de marcher selon les voies de Dieu, un chemin de salut, dirions-nous en langage chrétien, comment concilier cela avec la foi chrétienne en Jésus « unique rédempteur » ? Y aurait-il deux voies de salut ? Qu’en est-il aussi de la mission auprès des juifs, du désir de certains chrétiens (peut-être même de beaucoup) de les amener au Christ ? Et puisque l’élection d’Israël demeure, mais que les chrétiens revendiquent volontiers cette élection, non plus maintenant à la place des juifs, mais pour eux aussi, comme les Juifs, ne pourrait-on dire qu’il y a en quelque sorte deux peuples élus, ou plutôt, comme aimait à le rappeler le pape Benoît XVI, un unique peuple de Dieu, comprenant Israël et l’Église, tous deux appelés à la même mission de témoins de Dieu dans notre monde ?

Toutes ces questions, même si nous avons quelques éléments de réponses et que des chrétiens éminents aient eu là-dessus des positions avancées, sont encore débattues dans nos Églises, et il nous faut bien reconnaître qu’elles n’ont pas été clairement tranchées. Mais permettez-moi de faire deux ou trois remarques : comme le disent nos amis juifs, poser les bonnes questions est aussi important que leur apporter des réponses, nous sommes donc sur la bonne voie ! Il nous faut aussi nous réjouir de vivre en ce temps où sont posées de telles questions, après 20 siècles où l’Église affirmait posséder et connaître toute la vérité. Enfin, puisque cela fait seulement 50 ans qu’a commencé notre dialogue, sachons faire preuve de patience et de confiance en l’Esprit Saint. C’est lui qui est à l’œuvre dans ce magnifique rapprochement entre juifs et chrétiens, comme d’ailleurs entre les chrétiens eux-mêmes, ces deux dialogues étant inséparables.

Vous voyez bien que le chantier à travailler reste immense. En bien des endroits, nous n’avons fait que le défricher. Mais le gain aussi en sera immense. Car c’est toute la compréhension du plan de Dieu, de son projet de salut sur le monde qui en sera renouvelée pour les chrétiens – peut-être aussi d’ailleurs pour les juifs, mais ce sera à eux de le dire -, et surtout la qualité de nos relations, qui pourraient devenir un vrai compagnonnage pour les temps à venir. Quel témoignage pour notre monde que cette fraternité retrouvée, malgré nos différences, et même grâce à nos différences !

Conclusion : Le dialogue judéo-chrétien, un témoignage pour notre monde

C’est bien de témoignage, en effet, qu’il s’agit : il n’est aucune autre religion dont les chrétiens soient aussi proches que la religion juive, avec laquelle ils partagent un tel patrimoine spirituel, comme dit la déclaration Nostra Aetate. Nous avons avec le judaïsme une proximité unique, que nous n’avons avec aucune autre religion, parce qu’elle a sa source en Jésus le Juif, par qui nous avons tout reçu de cet héritage juif. Mais il faut l’ajouter aussitôt, aucun peuple, à travers sa longue histoire, n’a autant souffert que le peuple juif, et notamment de la part des chrétiens.

C’est pourquoi la réconciliation vers laquelle nous nous acheminons les uns et les autres est si importante, d’abord bien sûr pour nous Juifs et chrétiens, mais aussi pour nous tous, qui que nous soyons : elle est en effet pour tous les autres, croyants comme non croyants, la preuve, la garantie, qu’il est possible de vaincre la haine et la peur, qu’il est possible de vaincre le ressentiment, qu’il est possible de changer son regard sur l’autre, quel qu’il soit, et quelles que soient nos relations passées ou même présentes.

En 1993, à l’occasion du 50ème anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie le pape Jean-Paul II avait lancé un appel, que je vous lis, car il va tout à fait dans le sens de ce que je vous disais :

« Comme chrétiens et juifs, qui suivons l’exemple de la foi d’Abraham, nous sommes appelés à être une bénédiction pour le monde. Telle est la tâche commune qui nous attend. Il nous est donc nécessaire, à nous chrétiens et juifs, d’être tout d’abord une bénédiction les uns pour les autres ». Cet appel que nous lançait le pape il y a plus de 20 ans, aujourd’hui plus que jamais, il est urgent de l’écouter. Sachons, juifs et chrétiens, être bénédiction les uns pour les autres, dire du bien les uns des autres, rechercher le bien les uns des autres afin que cette bénédiction devienne contagieuse, entraîne les autres, qu’ils soient croyants ou hommes de bonne volonté, et devienne source de bénédiction pour le monde. C’est ce que je nous souhaite à tous !

Jacqueline Cuche
Présidente de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France