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Allocution de Florence Taubmann

Présidente honoraire de l’AJCF

Michel Leplay, homme du verbe, homme de reconnaissance !
« Mon âme, bénis l’Eternel, que tout ce qui est en moi bénisse son Saint Nom ! Mon âme, bénis l’Eternel et n’oublie aucun de ses bienfaits ! »

Né au Havre en 1927, dans une famille protestante, Michel Leplay dit avoir eu une enfance heureuse, dans ce contexte pourtant si tragique de la guerre qui marqua la Normandie de tant de drames et de destructions.

Est-ce ce mélange de bonheur familial et de gravité des temps, il décida vers l’âge de 15 ans de consacrer sa vie au ministère de la Parole en devenant pasteur.

Homme du Verbe donc, d’abord au sens théologique , car sa foi s’est approfondie pendant toute sa vie autour d’une vision très spirituelle de l’Incarnation. Et sa rumination de l’Evangile de Jean, Evangile du verbe s’il en est, devait le conduire bien plus tard à travailler avec toute une équipe de l’AJCF, sur la traduction du mot grec oï ioudaïoï (les Juifs) dans l’Évangile de Jean, ( Les « Juifs » dans l’Évangile de Jean : vers une nouvelle traduction pour les liturgies chrétiennes , Sens 1-2, 2004). Cette étude a été prise en compte dans la nouvelle édition de la TOB de 2010.

Mais homme du verbe également au sens littéraire et au sens philosophique , car très tôt Michel s’émerveilla de lectures innombrables, dépassant largement le cadre des ouvrages de théologie. ET l’on pourrait citer Ramuz, Mounier, Green, mais aussi Platon, Descartes, Kant et Bergson, en faisant une place particulière à celui qui ne le quittera pas de toute sa vie, Charles Péguy. Plus tard il y aura la découverte de Sartre et de Camus, de Gide et de Claudel, de Pierre Emmanuel, de Proust, alors qu’il suit des cours en Sorbonne. C’est sans doute cette orientation passionnée vers la culture qui tempéra sa formation orthodoxe et l’attira vers un christianisme libéral, critique des dogmes, et plus culturel qu’ecclésial.

Pour la petite histoire Michel envisagea, lors de ses études à la faculté de théologie, de faire un mémoire visant à prouver que les anges n’existaient pas. Comme il faisait part de ce projet à son professeur, libéral lui-même, celui-ci lui répondit alors avec prudence : « Écoutez mon jeune ami, je n’ai aucune idée sur la question. »
Michel n’a pas oublié cette petite leçon de docte incertitude, valable finalement et pour les orthodoxies trop affirmées et pour les libéralismes trop assurés d’eux-mêmes !

Comme pasteur et théologien, il pourrait donc être perçu comme un orthodoxe libéral, non dans le sens d’un juste milieu un peu tiède, mais dans une tension constante et vivante entre la réception d’un héritage et l’invention d’une nouveauté.

Pour plagier peut-être ces phrases de Michel tendues entre deux pôles opposés et complémentaires on pourrait dire de lui qu’il est à la fois homme de raison et homme de passion, homme d’institution et homme de vocation. On pourrait ajouter homme de direction, en pensant à ses responsabilités dans l’Église et au Journal Réforme, et homme de soumission, mais à la seule Parole de Dieu, en bon protestant.

Homme du Verbe encore, comme homme d’écriture . Prédicateur, journaliste, écrivain, pendant toute sa vie, avec un vrai bonheur de plume s’exerçant encore à l’encre, ou avec la fidèle machine à écrire, donnant ces courtes ou longues missives que notre jeune homme de 90 ans va poster, si ce n’est chaque matin du moins plusieurs fois par semaine, à l’adresse de ses correspondants.
Mais ce qui anime et réanime sans cesse l’élan de notre homme de raison, entretenant chez lui la passion et la vocation, c’est le sentiment de reconnaissance, c’est la gratitude.

Dans la présence à la fois grave et joyeuse de Michel Leplay, on sent cette gratitude active, qu’il ne manque d’ailleurs jamais d’exprimer, aussi bien dans le feu de sa conversation que dans le rythme de ses articles et de ses livres.
Il ne s’agit pas là d’une simple politesse envers la vie, Dieu et les autres, mais du cœur de son être au monde et dans l’histoire. Il s’agit de la mémoire vivante et heureuse que chacun de nous est fait de tout ce qu’il a reçu et continue de recevoir chaque jour. Il s’agit de la conscience sans cesse renouvelée que tout nous est donné par Grâce !
Par conséquent il y a de l’émerveillement dans cette gratitude !

Et c’est ce mot qui revient quand Michel évoque ses souvenirs et ses rencontres de prédilection.

Émerveillement dans sa jeunesse à la découverte des psaumes, que le pasteur de son catéchisme demandait aux enfants d’apprendre par cœur. Par cet apprentissage, Michel m’a confié être entré en spiritualité. Avant et au-delà de la connaissance biblique et théologique, qui allait devenir un pain quotidien pour toute sa vie de futur pasteur, les psaumes ont été et sont restés le terreau de son enracinement spirituel, le lieu de sa prière. Et il s’est souvenu avoir lu ceci chez Paul Ricoeur : « Les psaumes sont la source de la seule filiation entre judaïsme et christianisme. »

Autre émerveillement, la découverte de l’hébreu biblique à la faculté de théologie de Paris. Un éblouissement, au moment où il commençait ses études. L’hébreu, cette langue grammaticale et métaphysique, avec cette fluidité interne du vocabulaire au gré de l’accentuation vocalique, avec certains mots imprononçables ! Langue dont il regrette de ne pas avoir poursuivi l’étude.

Émerveillement et reconnaissance encore, envers Karl Barth, ce théologien protestant qui a marqué des générations de pasteurs avec sa dogmatique dialectique et confessante. Il restera « mon maître à penser, à prêcher, à enseigner », dit Michel Leplay, tout en se défendant d’une réception qui serait a-critique et plus barthienne que Barth. Car le radicalisme de Barth est à lire dans le contexte qui l’a vu se déployer, et sans doute à adoucir dans un contexte de rencontre et de dialogue avec les autres croyants et les autres religions. Mais, est-il besoin de le rappeler, « adoucir » ne signifie jamais « affadir » chez Michel Leplay.

Émerveillement enfin, dans la découverte du judaïsme en rencontrant Colette Kessler, alors que, pasteur à l’Église Réformée d’Auteuil, il allait visiter la synagogue de la rue Copernic avec ses catéchumènes. En Colette Kessler il vit un judaïsme vivant, moderne et libéral, enraciné dans la tradition et la fidélité, en même temps que déployé dans la modernité du monde.

Pour Michel Leplay, « judaïsme et christianisme sont deux religions très proches, avec le maximum de proximité et le maximum de distance. » Et surtout, le dialogue entre juifs et chrétiens lui apparaît comme la clef de tous les dialogues interreligieux.
Enfin il aime à rappeler que Colette Kessler considérait catholiques et protestants avant tout comme des chrétiens. C’est à cette vocation de chrétiens qu’elle les rappelait, les obligeant, avec beaucoup d’amitié, à travailler en œcuménisme. Car, pour elle, les chrétiens ne pourront trouver leur unité que dans la réconciliation avec Israël.

Michel Leplay a vraiment pris au mot cette intuition, qu’il voyait aussi comme une promesse pour l’avenir, et c’est ce qu’il a vécu au sein de l’Amitié judéo-chrétienne, dont il fut vice-président entre 1992 et 2006, sous les présidences de Pierre Pierrard et de Paul Thibaud. En même temps qu’il a très longtemps participé au travail de réflexion du groupe des Dombes.

A travers ses conférences, ses articles et ses livres, il a beaucoup contribué à sensibiliser le monde protestant au monde juif dans une perspective non seulement historique avec son livre Les Églises protestantes et les Juifs face à l’antisémitisme au vingtième siècle « préface du Pasteur Alain Massini, postface de Colette Kessler, éd. Olivétan, 2006), mais également biblique et théologique. Ainsi de - La racine qui te porte. L’histoire mouvementée de la lecture chrétienne de la Bible juive éd du Moulin, 1999 , et ce numéro de Sens (septembre-octobre 2000) dans lequel il a recueilli et présenté les textes protestants fondamentaux concernant le dialogue judéo-chrétien, notamment dans le cadre du mouvement œcuménique.

Mais revenons encore à l’émerveillement. Car quand j’ai demandé à Michel quel était son personnage biblique préféré, il s’est plongé dans un temps de réflexion souriante puis il m’a dit : « Adam et Eve », le commencement, l’éblouissement de la création, la fraîcheur de l’origine …. » Parole de poète, hommage, peut-être, d’un homme qui a bénéficié d’une longue vie, très heureuse, auprès de son épouse, tendrement accompagnée jusqu’à ses derniers jours. Reconnaissance pour une famille, des enfants, petits-enfants attentifs, aimants.

Mais, puisque de famille il est question, nous sommes tous des enfants d’Abraham, et c’est là notre espérance, « cette foi que j’aime le mieux » selon l’expression de Péguy reprise par Michel Leplay comme titre pour son dernier livre.
Et cet héritage d’Abraham lui permet de dire, avec France Quéré : « Quand nous sommes d’une Église nous sommes de toutes les Églises ». Et « Il est possible que les autres soient plus près de Dieu que je ne le suis moi-même. »