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1er décembre 2016 - Le grand rabbin Alexandre Safran (1910-2006) et le dialogue judéo – chrétien (Avinoam Safran et Carol Iancu)

Réunion du groupe AJC de Paris-Ouest

Compte rendu par Maud Blanc-Haymovici, présidente du groupe

L’Amitié Judéo- Chrétienne de Paris Ouest a été honorée de recevoir les professeurs Avinoam Safran et Carol Iancu. Ils nous ont rappelé le rôle éminent qu’a joué dans l’histoire le Grand Rabbin Safran. Ce fut une chance pour notre association de réunir à la fois le fils et le biographe de cette charismatique personnalité.

Cette réunion a été l’occasion pour beaucoup d’enfants de juifs de Roumanie, dont je fais partie, de mieux comprendre l’histoire du pays d’origine de leurs parents , de ce lieu dont ils ont été déracinés soit avant la Deuxième Guerre mondiale en raison de l’antisémitisme, soit au lendemain de cette guerre en raison du régime communiste qui s’y est installé.

L’historien Carol Iancu, professeur émérite à l’Université de Montpellier, vient d’entrer à l’Académie de Roumanie, (équivalent de notre Académie française) distingué pour l’ensemble de son œuvre consacrée à l’histoire de ce pays et particulièrement à celle de son ancien Grand Rabbin, Alexandre Safran.

Durant la première partie de la conférence, il a rappelé le contexte historique dans lequel s’est déroulée l’élection du Grand Rabbin Safran en février 1940. C’est à l’âge de 29 ans que ce dernier fut élu, une extrême jeunesse pour une charge aussi lourde durant des années aussi noires. La responsabilité d’une communauté juive de 800.000 personnes, la troisième d’Europe en nombre, lui incombait désormais alors que la Roumanie du dictateur Antonescu devenait l’allié d’Hitler.

« Je suis jeune il est vrai, mais aux âmes bien nées
La valeur n’attend pas le nombre des années
 »,
Ces vers de Corneille, ce jeune Grand Rabbin va magistralement les illustrer durant la période 1940-44.

Par son action inlassable auprès des autorités roumaines et internationales, civiles et religieuses, il va contribuer au sauvetage des Juifs de Roumanie dont Hitler en 1942 réclama à son allié Antonescu la déportation en Pologne : à l’automne 1942, à la suite de nombreuses interventions et pressions, le dictateur dut changer d’avis, alors même que les trains pour Belzec étaient déjà prêts sur les voies.

Carol Iancu signale le rôle très positif joué par le nonce apostolique, Mgr Andréa Cassulo, constamment sollicité par Alexandre Safran. L’attitude toute de persuasion de ce représentant du Vatican à Bucarest a été saluée par Gerhart M. Reigner, le représentant du Congrès juif mondial en Suisse. (Voir à ce sujet page 132 de l’ouvrage de Carol Iancu « Alexandre Safran, une vie de combat, un faisceau de lumière »). D’autres ecclésiastiques roumains n’eurent pas la même attitude, tel l’archevêque catholique de Bucarest qui n’hésita pas à répondre à Alexandre Safran « Monsieur le Grand Rabbin, ne comprenez- vous pas que les vôtres paient aujourd’hui pour ce qu’il ont fait autrefois à Jésus » (page 132 du même ouvrage).

En 1947, Alexandre Saran s’est rendu à la conférence de Seelisberg (30 juillet- 5 aout 1947) en Suisse et il y prit une part active au point de rédiger un document intitulé : « Considérations sur l’enseignement religieux ». En cette occasion, il rencontra l’historien Jules Isaac dont il dira plus tard combien il fut remarqué « en premier lieu.. ».

Quelques mois plus tard, il était chassé de Roumanie par le nouveau régime communiste et il s’installait alors à Genève dont il devint le Grand Rabbin en 1948.

 

Durant la deuxième partie de la conférence Avinoam Safran prit la parole pour évoquer la vie et la pensée de son père.

Professeur émérite à l’Université de Genève, et longtemps chef du service d’ophtalmologie aux Hôpitaux universitaires de Genève, il nous exposa conjointement ses propres recherches et celles de son père qu’il illustra de textes commentés et de photographies suggestives.

Dans son ouvrage « La Kabbale », publié en 1960, Alexandre Safran insiste sur l’unité et la permanence de la tradition juive. Derrière les apparences telles que l’œil les perçoit, il montre également qu’au delà des tensions millénaires entre le judaïsme et le christianisme, la construction d’une relation apaisée est encore de l’ordre du possible.

Ce faisant, l continue de jouer un rôle de premier plan dans le dialogue judéo- chrétien dans le demi – siècle qui suit. Il rencontre par exemple le Cardinal Bea avant le concile de Vatican II, et le pape Jean- Paul II en octobre 1985. Quelques mois plus tard, le 13 avril 1986, pour la première fois, un pape fait son entrée dans la synagogue de Rome - la personnalité d’Alexandre Safran n’étant pas étrangère à cet événement… Son activité inlassable pour le « Rapprochement » lui valut la récompense qu’il méritait, puisque qu’en 2001, il reçut le prix de l’Amitié judéo-chrétienne.

Dire clairement les choses a toujours fait partie de sa manière de conduire un dialogue. C’est pourquoi il a exprimé sa vive déception en 1965, date de la publication de Nostra Ætate, en constatant que la Shoah avait été ignorée ; ce qui ne l’a pas empêché de poursuivre ce dialogue, persuadé que toute entente passe toujours par le dépassement des contradictions - l’unité n’étant pas à confondre pas avec l’uniformité.

 

Notre réunion a duré exceptionnellement plus de 2h 30 ; mais exceptionnelle aussi fut cette rencontre faite à la fois de raison et de passion, de petites histoires prises dans la grande Histoire avec sa grande Hache métaphorique, celle de l’écrivain Georges Pérec.

Elle fut l’occasion de belles retrouvailles entre nous, les enfants de Juifs de Roumanie qui durant le demi-siècle qui suivit la fin de la Deuxième Guerre mondiale n’avions jamais entendu qu’un assourdissant silence de la part de nos parents.

Aujourd’hui, grâce au travail de Carol Iancu et au témoignage d’Avinoam Safran, nous avons compris que, derrière ce silence, il y avait certainement une histoire douloureuse et des souffrances transgénérationnelles bien réelles. « Il n’y a de douleur qu’inexpliquée » dit Paul Claudel. Mais l’expliquer vaut consolation.

Carol Iancu : Bibliographie indicative
 Alexandre Safran et les Juifs de Roumanie durant l’instauration du communisme. 2016
(Documents inédits des archives diplomatiques américaines et britanniques, 1944-48)
 Alexandre Safran et la Shoah inachevée en Roumanie, 2010
 Alexandre Safran, une vie de combat, un faisceau de lumière. 2007
 Les Juifs de Roumanie et la solidarité internationale (1919-39) . 2006
 L’émancipation des Juifs de Roumanie. 1992