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Prendre au sérieux la tradition juive vivante : un remède contre le triomphalisme de l’Eglise catholique.

Une amitié est une richesse ; elle nous ouvre à l’autre, élargit nos horizons, nous touche au niveau profond de notre être : notre capacité d’aimer. Mais, paradoxalement, cette ouverture enrichissante exige une déprise, la nécessité de reconnaître un manque en soi-même, un vide que la relation à l’autre peut combler. L’amitié est incompatible avec la complaisance en soi, la fausse richesse de celui qui ramène tout à soi, dans une autosuffisance stérile.

Comment cela se vérifie-t-il dans l’amitié judéo-chrétienne ? Je me propose de rechercher en quoi cela concerne les chrétiens, et plus particulièrement l’Église catholique romaine, puisque j’en fais partie et que je ne suis pas mandaté pour donner des leçons à mes frères chrétiens des autres confessions.

Le point de départ naturel de cette réflexion est le paragraphe 4 de la Déclaration Nostra Ætate. Ce texte du concile consacre l’aboutissement de l’effort des pionniers qui ont ouvert la voie à ce « nouveau regard », et marque aussi le point de départ pour les approfondissements à venir. La phrase inaugurale de cette déclaration, constamment commentée, est riche de sens : « Scrutant le mystère de l’Église, le Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée Abraham ». Fadiey Lovsky commente : « la persistance d’Israël n’est pas un problème relevant des relations extérieures à l’Église, à modifier, à définir ou à examiner par elle, mais une question intérieure qui appartient à son être propre » [1]. Comme le fait remarquer Michel Remaud [2] , si la déclaration sur les juifs avait été un document indépendant, son titre aurait pu emprunter les premiers mots du texte, selon un usage traditionnel : « Mystère de l’Église (Mysterium Ecclesiae perscrutans...) ». Donc, si un chrétien réfléchit sur le mystère dont il vit, s’il cherche à l’approfondir pour s’en nourrir, il rencontre la lignée d’Abraham, une lignée qui ne s’arrête pas au premier siècle de notre ère, mais qui continue aujourd’hui. Autrement dit, il est touché dans ce qui constitue le cœur de son identité, comme Jean-Paul II l’a signifié à la synagogue de Rome le 13 avril 1986, commentant le concile : « nos deux communautés religieuses sont étroitement liées au niveau même de leur identité respective. » Être touché dans le lieu intérieur où je me retrouve moi-même, celui à partir duquel je dis « je » et d’où je parle de « moi », et accepter d’être constitué par ce contact, voilà qui suppose une ouverture à l’autre radicale. Cette disponibilité suppose un renoncement à se construire soi-même dans l’enfermement de ses propres certitudes, mais permet, de façon paradoxale, de réaliser sa propre personnalité. De plus, cette démarche intérieure d’ouverture, à un niveau de profondeur qui touche la personne aux racines de son être, rend possible l’ouverture à autrui (et aux autres religions) en direction de l’extérieur, à un niveau horizontal.

Qu’en est-il exactement de cet accueil du judaïsme pour un chrétien ? Le mot « chrétien » renvoie au Christ, et c’est d’abord sa personne qui est accueillie, reçue, dans une communion très étroite. Mais que nous transmet le Christ ? L’évangile de Jean présente dans son prologue la Parole qui était au commencement, qui est venue chez les siens, et y a planté sa tente, évocation claire de la présence de Dieu, la Shekhînah, au milieu de son peuple, dans le Temple de Jérusalem. Ainsi, tout le cheminement de cette Parole dans la lignée d’Abraham est offert aux chrétiens. À cela, la foi chrétienne ajoute qu’avec le Christ la voie que s’est ouverte la Parole dans l’humanité a atteint son développement infini : le Christ est désormais assis à la droite de Dieu, attendant que ses ennemis soient placés sous l’escabeau de ses pieds (Ps 110,1). Nous savons et reconnaissons que nos frères juifs ne peuvent accepter cela ; mais, d’autre part, c’est précisément cela qui nous permet, à nous, non juifs, de recevoir les fruits du cheminement de la Parole en Israël, en d’autres termes, d’être éclairés de la lumière de la Torah. Mais nous ne sommes pas là où est le Christ. Lui est arrivé, nous, nous sommes en chemin. Nous marchons côte à côte avec le peuple juif en direction de la rédemption à venir. Dans un texte toujours d’actualité proposé par la Conférence épiscopale française en 1973, il était écrit : « La permanence comme en vis-à-vis d’Israël et de l’Église est le signe de l’inachèvement du dessein de Dieu ». Voilà donc qu’Israël dit aux chrétiens qu’ils ne sont pas de plein pied dans ce que signifie la Nouvelle Alliance, que le salut qu’ils célèbrent est encore à venir. Plus encore, St Paul l’avait pressenti (Rm 11,12.15 ; 25-26), et la Bible le proclame (Is 2,2-4 ; 60,1-3) : l’avènement de la rédemption est en dépendance de l’entrée du peuple juif dans la plénitude des promesses qui lui sont faites pour le bénéfice de tous. Le rapport à la vérité n’est donc pas pour l’Église un acte de possession accomplie, mais l’humble réception d’un don en devenir.

Mais pourquoi une nécessaire médiation d’Israël ? Après tout, si nous voyons accomplie dans le Christ la plénitude du dessein divin, il ne nous reste qu’à nous tourner vers lui sans nous soucier d’un peuple qui est encore en devenir comme nous le sommes. De là à dire que nous possédons le Christ et la vérité, il n’y a qu’un pas. Le danger de faire du Christ un objet d’idolâtrie n’est pas illusoire ; en prendre possession entraîne le risque de le couper du Dieu auquel il veut nous conduire aussi bien que du peuple dont il est issu. Or, la tradition juive démontre que la révélation est inséparable du peuple qui en vit et lui donne vie. La Torah ne peut pas exister sans un peuple vivant qui s’en revêt au point de devenir lui-même Torah. Recevoir le livre en rejetant le peuple revient à briser la révélation. De même, séparer le Christ du peuple auquel il appartient et dont il transmet le message est un acte de violence fait au message lui-même. « De Jésus-Christ et de l’Église, il m’est avis que c’est tout un » disait Jeanne d’Arc à ses juges ; nous pouvons transposer : « De Jésus-Christ et d’Israël… ». D’où, l’écoute du Christ est aussi l’écoute d’Israël, celui d’hier comme celui d’aujourd’hui. Je risque une paraphrase de la première épître de St Jean (4,20) : comment puis-je prétendre écouter Dieu que je ne vois pas, si je refuse d’entendre la tradition de son peuple qui chemine à mes côtés. Israël est le sacrement de l’Autre. Cette vérité est pour beaucoup difficile à accepter, et son refus plus ou moins conscient peut facilement se traduire en antijudaïsme, ou pire, en antisémitisme.

Qu’implique concrètement, aujourd’hui, pour l’Église la prise en compte de la vérité juive qui nous est transmise par le Christ ? Les pères de Vatican II, inspirés par l’Esprit Saint, se sont rapprochés sans le savoir d’une note essentielle du judaïsme en présentant le mystère de l’Église d’abord dans sa réalité de peuple, avant d’en définir la structure hiérarchique qui passait ainsi au second plan. Ce renouveau, manifestement encore non acquis aujourd’hui, reconnaît donc une fonction essentielle au peuple de Dieu [3] . Le chapitre 2 de la Constitution sur l’Église est intitulé : « Le peuple de Dieu ». Il est précédé du chapitre sur « Le mystère de l’Église » et suivi de « La constitution hiérarchique de l’Église et spécialement de l’épiscopat ». Les indications sur le fonctionnement concret de l’Église sont très succinctes dans le Nouveau Testament ; nous en trouvons quelques-unes dans les ch. 6 et 15 des Actes des Apôtres, ainsi qu’un début de structuration communautaire dans les épîtres pastorales (1Timothée et Tite). La rédemption était attendue dans un délai très proche, et on ne sentait pas la nécessité de prévoir une organisation à long terme. En revanche, la tradition juive gère la durée ; elle est un tissu de recherches et de débats sur la Torah dans la succession des générations.

Je ne puis ici que suggérer ce que l’on trouve dans des ouvrages plus importants et surtout dans les corpus traditionnels de la Mishnah, des Talmuds et du Midrash. Le Sanhédrin, ou Grand Beth Dîn, est décrit comme une assemblée de sages qui est d’abord à l’écoute de la tradition, mais qui sait prendre des décisions lorsque des conditions inédites rendent cela nécessaire : le vote, résultat d’un débat, permet alors de trancher. De ce lieu sis dans le Temple, « la Torah sortait pour tout Israël » (M Sanhedrîn 11,2), interprétée et renouvelée. Nous connaissons cette parole de Hillel qui laisse le peuple trouver une solution à une application concrète de la Torah, alors que les savants sont pris au dépourvu : « Laissez-les trouver la solution ; l’Esprit Saint est sur eux ; s’ils ne sont pas prophètes, ils sont fils de prophètes » (Tos Pesahîm 4,13-14). « Sors et vois ce que le peuple fait » est un conseil tiré du Talmud donné par Rav Haï Gaon aux Juifs de Kairouan qui se disputent à n’en plus finir sur la manière de sonner du Shofar au Jour de l’An. Ce principe est enraciné dans une tradition que l’on peut repérer dix siècles avant chez Hillel. Le contexte communautaire s’impose aussi pour la lecture de l’Écriture. Une seule parole est susceptible de donner une multitude de sens, mais pour cela, il faut l’apport d’une pluralité de personnes à l’écoute les unes des autres et desquelles pourra jaillir la nécessaire profusion sémantique.

À la suite de Vatican II, et dans la fidélité à la sève qui monte de « l’olivier franc » (Rm 11,24), l’Église catholique est invitée à actualiser ce retournement initié par le concile. Cela concerne en premier lieu la hiérarchie dont l’autorité doit prendre la forme de service. Au regard de l’histoire, nous pouvons mesurer quel renversement cela suppose. Depuis Constantin, la tentation du triomphalisme est devenue trop souvent réalité, et ce n’est pas un hasard si elle s’est accompagnée d’une mise sous le boisseau du peuple Juif. Il fallait le stigmatiser comme réprouvé, inférieur, pour mieux faire ressortir la gloire de l’Église, maîtresse de vérité. Le « rinovamento » rendu possible par Vatican II ne consiste pas en conservation ou prise de pouvoir par quiconque. C’est d’abord une écoute de la tradition qui conduit jusqu’à l’origine de l’Église et à la sève de la tradition juive. Et cela remonte finalement au don de la Parole de Dieu, au Sinaï pour les Juifs ou à la Pentecôte pour les chrétiens : « Quand un sage entre dans ta ville » est-il conseillé dans les Aboth de Rabbi Nathan (A, ch. 6), « va auprès de lui […] et reçois chaque parole qui sort de sa bouche avec frayeur, avec crainte, avec émoi et tremblements, de la même façon que nos pères reçurent la Torah du mont Sinaï, avec frayeur, crainte émoi et tremblements ».

Un système autoritaire stérilise le jaillissement de la Parole de Dieu et empêche le renouvellement et la croissance de la Bonne Nouvelle. En revanche, l’apport de tous, reçu sur la base d’une écoute communautaire commune, constitue le terrain propice à l’éclosion de la vie. À l’opposé de toute tentation triomphaliste, l’écoute est première : Shema Israel… Écoute de la parole reçue personnellement comme celle entendue d’autrui. Cela ne conteste pas le rôle des responsables : ils permettent la mise en commun des multiples voix qui proviennent de l’assemblée, mais ils sont soumis eux-aussi au jaillissement de la Parole.

Pour terminer je propose de montrer, à la lumière de quelques faits récents, comment le respect de la tradition juive devrait permettre à l’Église de résister à ses tentations d’auto-glorification.

  • L’approche du 5e centenaire de la mort d’Isabelle la Catholique (1451 - 1504) occasionna le projet de sa béatification. Sa vie privée fut sans doute exemplaire, mais qu’en est-il de l’inquisition et de l’expulsion des Juifs hors de l’Espagne en 1492 ?
  • L’idée de construire un Carmel au cœur du camp d’extermination d’Auschwitz tendait à récupérer en termes chrétiens l’indicible qui appartient à la mémoire du peuple juif. Ce n’était pas alors des volutes d’encens porteuses des louanges à l’Éternel qui montaient de ce lieu, mais une sombre nuée de mort, sinistre et silencieuse. N’y aurait-il pas au cœur de l’Église une place vide, une « déchirure de l’absence » qu’il faut respecter, dont le comblement relève du dessein éternel de Dieu ?
  • En réaction à ce mal pour l’évocation duquel les mots sont insuffisants, il y eut de fortes et belles déclaration de repentance, parmi lesquelles celle de Drancy (30 septembre 1997) est certainement un modèle. Mais que dire du document romain « Nous nous souvenons » (16 mars 1998), beaucoup moins net que celui de Drancy, et au bout de la lecture duquel on ressort avec l’impression que les auteurs veulent défendre la hiérarchie, avec son pape en tête ?
  • Une très belle prière « pour les Juifs » fut proposée en 1969 pour être dite le vendredi saint en remplacement de l’ancienne « pour la conversion des Juifs », très offensante pour ceux « en faveur » desquels elle était formulée. En évitant de parler de conversion, on reconnaissait ainsi que l’universalisme de l’Église trouvait là une limite, où sa vocation légitime à la croissance s’inversait en action de grâce pour le don reçu. Mais pourquoi, par le Motu proprio du 7 juillet 2007, Benoît XVI autorise-t-il une prière qui permet à ceux qui la récitent de prier pour la conversion des Juifs ? Est-ce bien respecter le dessein salvifique de Dieu tel que l’esquisse Paul en Rm 11 ?
  • Le 24 janvier 2009, à la demande du Pape Benoît XVI, est levé le décret d’excommunication de quatre évêques intégristes, dont Mgr Williamson, connu pour ses positions négationnistes. Énorme scandale dans de nombreux milieux. Le porte-parole du Vatican, le père Federico Lombardi, s’empresse de prendre ses distances, affirmant que le geste de bienveillance du pape n’a rien avoir avec les propos négationnistes de ce personnage, propos qui ne relèvent pas d’une excommunication canonique. Cette dernière reste donc levée. Mais lorsque l’on comprend que la logique du négationnisme s’inscrit dans celle du nazisme qui, en éradiquant le peuple voulait éradiquer la révélation dont il est porteur, on frémit ! L’Église ne peut pas rassembler ses brebis à n’importe quel prix.
  • Le XXe siècle a connu la résurgence de la canonisation des papes, après une période d’environ mille ans où ce phénomène était en veilleuse. La proclamation de l’infaillibilité pontificale s’est faite dans le cadre d’une perte de pouvoir temporel de la papauté, dans un temps où l’Église était affrontée à des courants contestataires de la foi chrétienne. La glorification de ses chefs pouvait aider à faire ressortir la gloire de l’Église, mais que dire du projet de béatification de Pie XII ?

Les cas énumérés ci-dessus ont la faveur des courants traditionalistes. Et pour deux d’entre eux on a affaire avec les intégristes. Ces derniers contestent vigoureusement la déclaration conciliaire Nostra Ætate. Ces mouvements sont évidemment incompatibles avec ce que, dans l’ Amitié Judéo-chrétienne, nous nous efforçons de vivre et de transmettre à nos communauté respectives.

Jean Massonnet

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Prendre au sérieux la tradition juive vivante : un remède contre le triomphalisme de l’Eglise catholique.
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Cathédrale de Strasbourg : l’Eglise triomphante
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Cathédrale de Strasbourg : La synagogue vaincue

[1La déchirure de l’absence. Essai sur les rapports entre l’Eglise du Christ et le peuple d’Israël, Calmann-Lévy, 1971, p.44.

[2Chrétiens et Juifs entre le passé et l’avenir, Lessius, 2000, p. 90, note 2.

[3Ce vocable adopté par le Concile ne veut pas et ne doit pas faire ombrage au « peuple de Dieu » qui est Israël. Il faut écarter tout relent de substitution et comprendre que les chrétiens sont inclus dans l’élection d’Israël.