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"Pèlerinages et propagande", par Michel Remaud

Nous reprenons ici un article de Michel Remaud, paru le samedi 31 octobre 2009 dans Un Echo d’Israël.

Michel Remaud est prêtre catholique, installé en Israël depuis de nombreuses années et directeur de l’Institut Chrétien d’Études Juives et de Littérature Hébraïque, à Jérusalem.

Il ne s’agit pas de critiquer sans nuances les pèlerinages chrétiens en Israël mais certains d’entre eux : quand on lit certains compte-rendus dans des revues ou sites catholiques, on comprend ce que dit Michel Remaud.

L’article de Michel Remaud :

C’est fou ce qu’on peut s’instruire en écoutant les pèlerins qui arrivent en fin de parcours après avoir passé une semaine ici ! On apprend par exemple que tous les hommes sont pécheurs, mais que les Juifs le sont plus que les autres ; que les Perses et les Arabes n’ont jamais rien cassé chez les chrétiens dans ce pays et que les grandes destructions du VIIème siècle sont le résultat de tremblements de terre ; que la « vraie » Bible n’est pas la Bible hébraïque, qui n’est pas conforme aux textes originaux, mais la Bible grecque, traduction fidèle d’un texte primitif aujourd’hui perdu. Certains propos, tels qu’ils nous sont rapportés par des témoins dignes de foi, donneraient à penser que l’on peut se permettre de tout dire, même les affirmations les plus délirantes : les anciens colons expulsés de Gush Katif auraient tous été relogés à Jérusalem-est, les habitants de Bethléem aujourd’hui seraient bergers, etc. Et si les murs avaient des oreilles, la clôture de sécurité que l’on doit franchir pour aller à Bethléem aurait plus de choses à raconter que l’on ne peut en imaginer. Ces bêtises et bien d’autres encore ne sont généralement pas le fait des guides, qui ne peuvent souvent que constater les dégâts, mais des organisateurs ou accompagnateurs des pèlerinages, généralement des prêtres, qui se permettent même de « rectifier » les indications des guides — lesquels ne peuvent pas toujours leur tenir tête sans risquer de provoquer des incidents —, ou de personnalités rencontrées sur place pour mettre les pèlerins au contact de la « réalité du pays ». Bien entendu, ce phénomène n’est pas général, et l’on peut aussi, heureusement, rencontrer des groupes qui ont reçu une information équilibrée et nuancée ; mais il a assez d’ampleur pour devoir être signalé. Il faut souligner que les agents les plus actifs de cette désinformation ne sont pas, le plus souvent, des autochtones, mais plutôt des Européens, soit vivant sur place, soit, comme on l’a dit, accompagnant les groupes. On m’a rapporté le cas d’un prêtre accompagnateur d’un groupe essayant de faire dire par le chauffeur, un musulman, des choses que ce dernier se refusait à dire parce qu’elles n’étaient pas conformes à la vérité.

Devant une telle situation, on ne peut que faire un constat et se poser une question.

Le constat : l’enseignement du dernier concile et des derniers papes n’a pas pénétré les mentalités de nombreux catholiques, et certains des propos entendus ne sont pas seulement teintés d’antijudaïsme : dans certains cas, il s’agit purement et simplement d’un antisémitisme qui ne prend même pas la peine de se déguiser. On peut sans grand risque avancer l’hypothèse que l’image peu flatteuse que les moyens d’information donnent généralement d’Israël ne demande qu’à s’amalgamer avec un vieil antisémitisme latent et toujours prêt à se réveiller. Beaucoup arrivent ici avec leurs idées toutes faites et ne prennent en photo que ce qui semble confirmer leurs préjugés, plaquant leurs phantasmes sur la réalité au lieu de chercher à la connaître et à la comprendre. En même temps, certains pèlerins, non sans une certaine naïveté, ne cachent pas leur étonnement de pouvoir circuler librement dans un pays qu’ils s’attendaient à trouver en guerre…

La question : que faire ? L’argument d’autorité qui consisterait à brandir les décisions et recommandations de la hiérarchie ne sert généralement à rien, et ceux qui s’efforcent de donner une information plus rigoureuse ont souvent l’impression de remplir le tonneau des Danaïdes.

Petite lueur d’espoir : il n’est pas rare que la propagande se retourne contre elle-même du fait même de ses excès et qu’il se trouve, dans chaque groupe, des gens de bon sens pour penser, et même dire, que trop, c’est trop.