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Monique Baujard : Pour une culture du dialogue

Une réflexion sur le dialogue, écrite dans un autre contexte que le dialogue entre Juifs et Chrétiens mais qui s’applique complètement à notre dialogue judéo-chrétien :

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« Dialoguer signifie être convaincu que l’autre a quelque chose de bon à dire, faire de la place à son point de vue, à ses propositions. Dialoguer ne signifie pas renoncer à ses propres idées et traditions, mais à la prétention qu’elles soient uniques et absolues. » Ces phrases du pape François (1) rejoignent l’esprit du texte « Poursuivons le dialogue », publié il y a un an par le Conseil Famille et Société. L’année écoulée n’a fait que confirmer la nécessité de travailler à une culture du dialogue qui ne s’avère pas plus innée chez les Catholiques que chez d’autres.

Aujourd’hui, le dialogue fait peur. Il est parfois refusé d’office et les tenants d’une opinion divergente sont ridiculisés ou diabolisés. Le débat est alors confisqué par des courants convaincus de détenir la vérité, unique et absolue, et un vrai dialogue devient impossible. En France, nous avons vécu cela avec le « mariage pour tous », mais le même phénomène se produit un peu partout dans le monde : aux Philippines, autour d’une loi sur la contraception et l’avortement, en Afrique, autour de la lutte contre le sida, en Europe, autour des questions d’immigration et d’asile, etc. Alors que beaucoup de personnes sentent qu’il y a plus en jeu, le débat démocratique ne paraît plus en mesure de faire émerger l’essentiel des préoccupations et d’élaborer des réponses en adéquation avec le bien commun.

Dans un livre (2) publié peu de temps avant de quitter son ministère d’archevêque de Cantorbéry, le Dr Rowan Williams offre des pistes de réflexion sur ce phénomène. À une forme radicale de sécularisation répond, pour lui, un fondamentalisme religieux et ces deux attitudes se renforcent mutuellement. Il estime que, lorsque l’expression de toute conviction religieuse est renvoyée dans la sphère privée, cela provoque à la fois un appauvrissement du discours public et du discours religieux.
Sans les idées et les arguments qui trouvent leur source dans la foi, le débat public risque de se limiter à une approche purement fonctionnelle et utilitariste des questions de société. Rowan Williams fait le détour par l’art, et notamment par la poésie, pour montrer qu’il y a toujours plus en jeu dans nos questions humaines et qu’un autre regard est toujours possible sur la réalité. Et lorsque ce regard est un regard aimant, la perception même de la réalité change. Ainsi le regard aimant posé par le conjoint et les enfants sur un prisonnier empêchera aussi d’autres de le réduire à un simple délinquant. Il y a donc une épaisseur humaine qui est évacuée du discours public lorsque celui-ci traite des questions complexes, par exemple, uniquement sous l’angle des droits individuels, certes nécessaires mais non suffisants.

Mais l’exclusion de toute référence à la foi, dans la sphère publique, a d’autres conséquences. L’horizon limité d’un discours utilitariste et consumériste provoque une fascination pour le spirituel mais conditionne en même temps les recherches spirituelles, qui oscillent entre évasion individuelle et identité collective. Le discours de ce type de religiosité s’attachera surtout à définir des normes de conduite et à résoudre des problèmes concrets. C’est là où Rowan Williams pointe l’appauvrissement du discours religieux car, pour lui, le langage religieux n’est jamais destiné à traiter directement les questions du monde.

C’est un langage qui permet, avec le temps et la relecture de l’expérience humaine dans la prière, de dire une autre perception du monde.
Ainsi, une sécularisation qui bannit la foi de la sphère publique, conduit à des situations où une foi privée, pauvre et inflexible, affronte un discours public, pauvre et inflexible, et où la majorité des citoyens se sentent frustrés que les vrais questions et arguments n’ont pas pu être débattus.
Promouvoir une culture du dialogue demande alors des efforts de chacun. Il serait bon que les pouvoirs publics puissent admettre que des arguments basés sur une conviction religieuse peuvent enrichir le débat sur les questions de société sans que cela ne porte atteinte à une saine conception de la laïcité. Il revient aux religions d’offrir cet autre regard sur la réalité qui échappe aux logiques économiques et fonctionnelles, dans le respect des convictions de chacun. En tant que Chrétiens, nous pouvons élargir le débat en rappelant le regard aimant de Dieu sur ce monde. Ce regard aimant qui évitera de ne voir dans le migrant qu’un déchet dont il faut débarrasser les plages de la Méditerranée, dans le salarié qu’une simple variable d’ajustement d’un calcul économique ou dans l’embryon qu’un amas de cellules disponible pour toute expérimentation scientifique. Et en offrant ce regard aimant de Dieu, il s’agit de ne pas oublier qu’il se pose aussi sur ceux qui ne sont pas d’accord avec nous et qui ont aussi « quelque chose de bon à dire ». C’est un rôle exigeant et politiquement ingrat, mais c’est une des conditions essentielles pour rétablir le dialogue dans une société pluraliste et un des meilleurs services que les Chrétiens peuvent rendre à la société.

Monique Baujard, directrice du Service national Famille et Société de la Conférence des évêques de France.

Publié dans le journal La Croix, 4 juin 2014, rubrique Forum, reproduit sur le site AJCF avec l’accord de l’auteur.

(1) message pour la XLVIIIe Journée mondiale des communications sociales (1 juin 2014).
(2) Rowan Williams, Faith in the Public Square, Bloomsbury, London 2012.