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Le Yiddish, une langue bien vivante !

Les 23 et 30 mars 2014, Marc-Alain Ouaknin a consacré deux émissions de Talmudiques au Yiddish avec Jean Baumgarten.

Liliane Apotheker propose ici une présentation de ces deux émissions. Elle nous dit également ce qu’est le Yiddish en général et ce que cette langue représente pour elle.

Nous ajoutons ensuite d’autres ressources sur le Yiddish, à lire et à écouter.


Le yiddish est une langue juive, comme il en existe d’autres : le ladino, le judéo-espagnol et le judéo-arabe pour ne nommer que celles-là. Avant la Shoah, elle était parlée par onze millions de Juifs en Europe de l’Est et par de nombreux Juifs qui avaient migré vers d’autres pays et continents. Le yiddish était pour eux la langue du quotidien, la langue de l’intimité familiale, celle qui disait tout de la vie. L’hébreu était entièrement réservé à l’étude, à la prière et à la lecture de la Torah. L’hébreu est devenu depuis la langue officielle de l’État d’Israël. Sa renaissance est une aventure inouïe, mais pour que l’hébreu s’impose comme la langue de tout un peuple, il a fallu reléguer le yiddish à la culture de la diaspora. Cependant, le yiddish a su – par l’attrait extraordinaire qui est le sien – se maintenir et resurgir là où on ne l’attendait pas forcément. Il a, j’en suis convaincue, de beaux jours devant lui.

Marc-Alain Ouaknin a consacré récemment deux émissions de « Talmudiques » au yiddish.
Jean Baumgarten, directeur de recherche au CNRS, y évoque avec une grande érudition la richesse – insoupçonnée pour ceux qui ne la parlent pas – de cette langue. Dans la première émission (diffusée le 23 mars sur France Culture) il est surtout question du Purimspiel, une pièce de théâtre codifiée, jouée à Pourim et dont les héros sont les personnages principaux du rouleau d’Esther. L’idée du renversement y est très présente et l’esprit de transgression y frôle constamment le sacré. Le Talmud ne voit pas d’un bon œil le théâtre, mais à Pourim les réjouissances sont voulues, faire la fête est une « mitsvah » et le Purimspiel, cette forme de théâtre autorisée, est très répandu dans toutes les communautés juives, y compris les plus orthodoxes.

Cette interdiction talmudique, qui s’appuyait sur l’idée que le théâtre était profane, n’a pas empêché le développement d’une vie théâtrale yiddish très riche à Varsovie. D’ailleurs nous apprenons au cours de l’émission que Kafka, pourtant élevé dans un univers multilingue, découvre le yiddish un soir au théâtre. Pour son père, le yiddish était un jargon méprisable, sans profondeur, ainsi pour Kafka cette découverte sera initiatique : « Le yiddish, c’était la vie-même » dira-t-il, découvrant ainsi un judaïsme vivant et créatif, très différent de l’univers fossilisé qu’il perçoit comme celui de son père.

Le yiddish véhicule souvent comme un désir d’appartenance, validé ici par Kafka. Cela reste vrai pour ceux qui aujourd’hui le pratiquent couramment ou l’étudient. Appartenir encore et toujours à un monde englouti par la barbarie, et lui redonner vie, constitue pour les amoureux de cette langue un programme existentiel. Si nous y tenons tellement, c’est en raison de la saveur incomparable de cette langue, de sa littérature et de la musique qui en traduit l’univers.

J’ai appris le yiddish toute petite, en écoutant parler mes parents, qui s’en servaient précisément quand ils voulaient qu’on ne les comprenne pas. Les berceuses yiddish qu’ils me chantaient se retrouvent aujourd’hui sur Youtube, écoutées et visionnées par des millions de personnes dans le monde. Le yiddish est aussi la langue des blagues juives qui témoignent de notre capacité à l’autodérision, elles ont fait l’objet de nombreuses anthologies très appréciées par un public large. Elle s’est métissée au fil du temps en intégrant des mots des langues qu’elle côtoyait et est devenue chamarrée. De même, elle a nourri de nombreuses langues comme l’allemand, le néerlandais, mais aussi l’américain, qui ont toutes retenu des mots qui expriment quelque chose de la « Yiddishkeit », une manière particulière d’être au monde qui découle directement de cet univers.

J’ai appris avec le temps que cette langue et cette culture ont influencé tout ce que j’aime en matière de musique et de littérature. J’ai découvert tout récemment qu’il existe un tango argentin coloré de « Yiddishkeit » . Il s’agit d’un tango yiddish, le « Tangele », la syllabe finale « ele » exprimant la tendresse qu’on éprouve pour une version réduite, exprimant encore ce sens de l’autodérision.
Les grands auteurs américains comme Philip Roth et Saul Bellow, le cinéaste Woody Allen, la musique Klezmer portent en eux une part d’âme qui vient indéniablement tout droit du monde yiddish. C’est par imprégnation naturelle que cette transmission s’est produite, pas forcément par une connaissance de la langue elle-même.
Le succès d’Isaac Bashevis Singer, grand écrivain yiddish et prix Nobel de littérature, doit lui aussi beaucoup à ce particularisme qui sait si bien parler à tous, touchant ainsi un public large qui dépasse de loin les communautés juives dans le monde. Ainsi, ce qui émane du yiddish est souvent à la fois plein d’humour et existentiel.

Par l’immigration juive des deux siècles derniers et par la dispersion des survivants de la Shoah, le yiddish s’est implanté dans une zone géographique bien plus large que son continent d’origine. Il n’est plus aujourd’hui la « mamelouchen », la langue maternelle, d’une grande population juive. Néanmoins, certains milieux ultra orthodoxes de New-York, Anvers, Londres et Israël continuent à s’en servir au quotidien afin de réserver à l’hébreu son rôle de langue sainte. De nombreuses universités,surtout en Europe de l’Est ouvrent maintenant des départements d’études de la langue et de la culture yiddish, dont les étudiants ne sont pas tous Juifs. Il ne s’agit pas là d’étudier une langue morte ; en effet, à la fin de la deuxième émission, Marc-Alain Ouaknin cite Erri de Luca qui qualifie le yiddish de « langue d’espérance ».
Cet écrivain d’origine napolitaine est sans doute l’un des écrivains italiens les plus lus dans le monde. Il dit être né après la honte du 20ième siècle, avoir éprouvé le besoin d’apprendre, de connaître et finalement de prêter sa voix et sa plume à la diffusion de cette culture et de cette mélodie étouffée. Dans un récit, traduit et publié récemment en français chez Gallimard, il dit : « Une langue n’est pas morte si un seul homme au monde peut encore l’agiter entre son palais et ses dents, la lire, la marmonner, l’accompagner sur un instrument à cordes. » (Le tort du soldat, p.24). Si le yiddish a pu toucher une personne aussi éloignée de son univers qu’un Napolitain, il saura encore irriguer d’autres littératures et cultures.

Après avoir écouté attentivement les deux émissions de Talmudiques, courrez chez le libraire …

Liliane Apotheker , avril 2014

 Écouter ou télécharger Talmudiques sur le site de France-Culture

Le monde à l’envers des Pourimspiel, ‎dimanche ‎23 ‎mars ‎2014

Jean Baumgarten, directeur de recherches au CNRS présente et commente l’art du pourimspiel

Le Yiddish : une langue d’avenir ! , ‎dimanche ‎30 ‎mars ‎2014

Jean Baumgarten, Directeur de recherches au CNRS présente les aventures de la langue Yiddish

 Pour aller plus loin

- A Paris : La Maison de la culture yiddish - Bibliothèque Medem

- Les Joies du Yiddish - Léo Rosten, Olivier Ranson

Theodore Bikel - Shabes Shabes



- "Bei Mir Bist Du Shein" et "Dona Dona"

- A Yiddishe Mame

Chava Alberstein - Amol Iz Geven A Mai’she