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Le Grand Rabbin de France à Dieulefit

NB : remplace l’article précédent sur cette visite

Par Bernard Delpal, historien, de l’association Patrimoine, Mémoire, Histoire du Pays de Dieulefit

Après la visite à Dieulefit (Drôme) du Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim, voici quelques réflexions sur les interprétations qui ont circulé dans la presse.

Le 4 novembre, le Grand Rabbin de France a rendu visite à la petite cité de Dieulefit (3000 hab., 2600 en 1940). Dans un communiqué lumineux et sobre, le Grand Rabbinat a indiqué les circonstances, à la fois personnelles et de portée plus générale, qui sont à l’origine de cette visite.

Aussitôt, dans les comptes rendus et articles de presse, à l’exemple du texte diffusé par l’AFP, plusieurs journalistes et sites web ont insisté sur l’hommage à la fois personnel (la famille Bernheim) et collectif (le judaïsme français) qui a été rendu aux « Justes » de Dieulefit. Hélas, très souvent, sans doute pour mieux appuyer la démonstration, deux affirmations ont été lancées. La première consiste à soutenir que « 1.500 Juifs » ont été accueillis et sauvés entre 1940 et 1944 par la population locale. Selon la seconde affirmation, le Pays de Dieulefit « rêve » d’obtenir, à l’exemple du Chambon-sur-Lignon, le titre de « Pays Juste Parmi les Nations » (selon la formule en usage à Yad Vashem quand le peuple d’Israël, à travers la Knesset, accorde un diplôme et une médaille de « Juste »).

Il est nécessaire, surtout dans un domaine aussi délicat que la résistance civile et le sauvetage des réfugiés et persécutés au cours de la Deuxième Guerre mondiale, de corriger ces deux erreurs ou exagérations.

1. Le nombre total des réfugiés, à Dieulefit, de 1940 à 1944, est de l’ordre de 1.400 personnes connues de l’administration locale (mairie, gendarmerie, sous-préfecture), auxquels il faut ajouter environ 10% de clandestins ignorés officiellement, mais hébergés et protégés par la population. Ces chiffres sont une moyenne annuelle calculée à partir des indications fournies par les délibérations municipales. Les Juifs, adultes et enfants, français et étrangers, dont certains n’ont fait que de brefs séjours (comme Pierre Bernheim ou Pierre Vidal-Naquet), sont évalués à 255 personnes. Tous ne résident pas à Dieulefit même, et peuvent, en cas de menace, gagner un petit village de la montagne voisine. Ce qui est remarquable, c’est que pas un seul de ces réfugiés, juif on non, n’a été dénoncé, inquiété ou déporté. Voilà qui interroge sur la réaction (bonté ? résistance ?) de l’ensemble de la population et sur sa capacité à s’infliger de terribles privations supplémentaires pour partager avec les réfugiés.

2. Non, Dieulefit ne rêve pas d’obtenir un titre de « Pays Juste Parmi les Nations ». Pour la raison toute simple que ce titre collectif n’existe pas dans la législation d’Israël et n’a jamais été décerné. La presse a évoqué le précédent du Chambon-sur-Lignon. Voilà une erreur supplémentaire. Le Chambon n’a pas reçu de titre de « Pays Juste ». Il a reçu un diplôme d’honneur, en octobre 1990 (visible à Yad Vashem Jérusalem), dit de « reconnaissance », ainsi libellé : « Le peuple d’Israël rend hommage aux habitants du Chambon-sur-Lignon et des communes voisines qui se sont portés à l’aide des Juifs durant l’occupation allemande de 1940 à 1944 et les ont sauvés de la déportation et de la mort ».

Le titre de « Juste Parmi les Nations » ne peut être décerné qu’à une personne physique, ce qui exclut une attribution collective à une personne morale (pays, village ou ville). C’est la raison pour laquelle on ne trouvera pas le Chambon dans la base de données constituée par Yad Vashem France pour les Justes de France. En revanche, on y trouve les noms des Justes qui sont distingués individuellement au Chambon.

Quel est alors le projet de Dieulefit et son Pays (l’équivalent du canton) ? Nous savons que, pour de simples raisons démographiques, il ne sera guère possible d’aller au-delà des 15 Justes reconnus pour le canton. Nous savons aussi que les personnes qui, individuellement, ont contribué au sauvetage, ont été plusieurs centaines (en raison de l’extraordinaire dissémination des hébergements et secours). Dans ces conditions, les communes du Pays réfléchissent, à l’exemple de Dieulefit, à l’édification d’un mémorial commun, et à l’inscription du Pays dans le réseau des « Villes et villages des Justes de France » récemment mis en place par Yad Vashem France.

Bernard Delpal , pour l’association PMH Pays de Dieulefit.

A lire et à voir sur le sujet :

- Le site de l’association PMH Pays de Dieulefit : Patrimoine, Mémoire, Histoire du Pays de Dieulefit

- Communiqué à l’occasion de la visite du Grand Rabbin de France à Dieulefit, Vendredi 2 Novembre 2012

- Dieulefit, le village des justes, un documentaire sur le site LCP

De 1937 à la Libération, plus d’un millier de personnes pourchassées par les Allemands, parmi lesquelles une majorité de juifs, ont trouvé refuge dans le pays de Dieulefit dans la Drôme provençale. Volonté de discrétion des habitants ou méconnaissance historique…, peu d’écrits – contrairement au Chambon-sur-Lignon - évoquent le miracle du silence et de la solidarité aux heures les plus tragiques de la guerre.

Réalisé à partir de récits de témoins et d’archives, ce documentaire raconte l’histoire de Dieulefit et celle de ses habitants devenus des héros anonymes par leurs actes de courage individuels, allant de la simple passivité bienveillante à des actions de résistance active.

Documentaire écrit et réalisé par Alexandre Fronty et Guillaume Loiret (52’)