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La fraternité difficile : Introduction

Introduction au thème de l’Assemblée Générale 2011 de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France par la Présidente de l’AJCF le Pasteur Florence Taubmann.

Je vous propose de commencer ce temps de réflexion sur la fraternité difficile par la lecture du Psaume 133 qui au contraire chante le bonheur des frères.

1 Cantique des degrés. De David.
Voici, oh ! qu’il est agréable, qu’il est doux
Pour des frères de demeurer ensemble !
2 C’est comme l’huile précieuse qui, répandue sur la tête,
Descend sur la barbe,
sur la barbe d’Aaron,
Qui descend sur le bord de ses vêtements.
3 C’est comme la rosée de l’Hermon,
Qui descend sur les montagnes de Sion ;
Car c’est là que l’Éternel envoie la bénédiction,
La vie, pour l’éternité.

En écho à ce thème m’est revenue une histoire talmudique (ou midrashique) :
Le récit évoque deux frères, l’un riche et sans enfants, l’autre pauvre et chargé d’une nombreuse famille. Le riche s’inquiète pour son frère : « Comment fera-t-il pour nourrir sa nombreuse famille ? » Et il décide de porter dans la grange de son frère une grosse partie de ses récoltes, mais il le fera pendant la nuit, dans la discrétion, afin de ne pas risquer un refus ou une gêne de la part du bénéficiaire.
Au même moment, le frère pauvre s’apitoie sur le sort de son frère riche mais qui n’a pas d’enfant : « Comment fera-t-il dans ses vieux jours, quand personne ne sera là pour prendre soin de lui ? » Et il décide de son côté de porter à son frère une partie de sa propre récolte. Mais lui aussi, décide de cacher sa bonne action dans l’obscurité de la nuit.
Et l’histoire raconte que les deux frères se mettent en route, chacun de son côté, dans une nuit assez obscure pour qu’ils se croisent sans se reconnaître.
Mais Dieu, qui là-haut voit tout, s’émeut et prend cette grande décision : « Là où deux frères s’aiment si tendrement, là je bâtirai mon temple. »

Un petit commentaire maintenant sur ce très beau récit :
Et d’abord : pourquoi Dieu s’émerveille-t-il de cet amour fraternel ? Après tout, ne sommes-nous pas simplement dans le cadre d’une solidarité familiale, qui devrait sembler naturelle, normale ? Pour le frère riche cela ne relève-t-il pas d’un devoir que de ne pas laisser son frère dans la pauvreté, n’est-ce pas même une question d’honneur ? En ce cas l’attitude du frère pauvre nous touche et nous interroge davantage, car elle est moins évidente. Elle demande une grande subtilité.
Mais ce qui est frappant, c’est que les deux actions croisées se passent de nuit. Ce choix de la nuit peut traduire une volonté de discrétion, de la pudeur, de la délicatesse. Il ne faudrait surtout pas heurter le frère, l’écraser sous un acte de générosité, ou lui rappeler par cet acte son point faible : la pauvreté pour l’un, la stérilité pour l’autre.

Il y a une belle réflexion de Saint Augustin qui dit ceci :
Tu donnes du pain à qui a faim : c’est bien. Mais mieux vaudrait que nul n’ait faim et que tu ne donnes à personne. Tu habilles qui est nu : c’est bien. Mais si seulement tous étaient vêtus et qu’il n’y ait point telle nécessité …………..Car si tu assistes un malheureux, peut-être désires-tu t’élever en face de lui et qu’il soit au-dessous de toi ? Parce que tu l’as assisté, tu parais en quelque sorte plus grand que lui. Souhaite plutôt qu’il soit ton égal.

La fraternité est donc une réalité humaine complexe, à laquelle il faut prêter attention, et qu’il faut traiter avec finesse et ménagement.
Mais on peut se demander si elle est définissable. Est-elle une réalité, un projet, une injonction ?

Dans un petit livre paru en 1998, Marie de Solemme dialoguait avec Alain Finkielkraut, Alain Jacquard, Jean-Pierre Schneider et Frère Jean sur ce qu’elle appelait : « Insaisissable fraternité ».
Et dans le résumé elle posait la question :
« Ne confondons-nous pas la fraternité et l’amitié, au risque de s’exposer à la désillusion et l’amertume ?
Car si la fraternité suppose la solidarité entre les êtres, elle suggère évidemment une attitude intérieure délicate à exprimer : l’amour du prochain.
Qui est le prochain ? Comment l’aider sans l’asservir, sans l’enfermer dans nos désirs et nos culpabilités ? Et finalement, le prochain le plus proche, le frère le plus intime, ne serait-ce pas nous-même ? »

Mais cette fraternité est-elle souhaitable ?
Dans son propos Alain Finkielkraut marquait une réserve sur les sous-entendus du mot. Et ce n’est peut-être pas un hasard si dans les conversations se manifeste souvent une sorte de malaise sur le troisième terme de notre devise républicaine. On comprend l’égalité, on l’oppose à l’injustice, aux inégalités, aux discriminations. On ressent la liberté. N’est-elle pas le contraire de l’esclavage, du régime totalitaire ? Et elle se décline de mille manières. Mais la fraternité ?.
Est-elle le contraire de l’étrangeté ? De l’indifférence ?
Est-elle enclose dans un groupe, un peuple, une famille ? Ou bien est-elle universelle ?

Alors nous sommes face à un paradoxe.
Car devenir frères comme des frères le sont renvoie à une réalité qui se révèle complexe et difficile. Avec son anthropologie si réaliste la Bible nous en avertit dès le commencement avec l’histoire de Caïn et Abel dont le Pasteur Jean-Pierre Sternberger nous parlera tout à l’heure.
Et les couples Isaac/Ismaël, qui sera évoqué cet après-midi par Raphaël Draï, et Esaü et Jacob, que présentait il y a quelques mois Mireille Haddas-Lebel peuvent apparaître comme des archétypes de cette difficile fraternité.

Alors devenir frères relèverait d’une injonction paradoxale si le souhait ou le commandement ne s’accompagnait d’une exigence, et d’une possibilité d’amour, comme nous l’ont montré les deux frères (le riche et le pauvre) que nous avons rencontrés tout à l’heure.

Mais c’est bien cela – cette exigence et cette possibilité, que nous révèle explicitement ce fameux récit d’Evangile :
Comme Jésus s’adressait encore à la foule, voici, sa mère et ses frères, qui étaient dehors, cherchèrent à lui parler.
Quelqu’un lui dit : Voici, ta mère et tes frères sont dehors, et ils cherchent à te parler. Mais Jésus répondit à celui qui le lui disait :Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? Puis, étendant la main sur ses disciples, il dit : Voici ma mère et mes frères. Car, quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère.
(Matthieu 12,46-50)

Il ne s’agit pas de nier ou disqualifier les liens du sang. On sait que dans les sectes les gourous s’entendent fort bien à le faire pour séparer leurs adeptes de leurs familles au nom d’on ne sait quelle pureté ! Et ils en tirent un bénéfice substantiel.
Mais il s’agit de développer la dimension symbolique, spirituelle, éthique, de la fraternité, afin que celle-ci s’inscrive et s’accomplisse dans l’Alliance avec Dieu, Père de tous les hommes.

Garder le terme frère malgré la réalité problématique, souvent tragique et douloureuse à laquelle il renvoie est significatif.
En donnant la vie Dieu a inscrit l’humanité dans une histoire généalogique. Il ne s’agit pas d’éradiquer celle-ci à cause de ses imperfections mais de la sanctifier, et de la transfigurer, en faisant du frère un prochain et du prochain un frère.

Mais ce ne peut se faire sans considérer d’abord la fraternité dans tous ses états. Et la Bible nous y invite.

Florence Taubmann , Paris, 13 juin 2011