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De Qyriat Arba à Naplouse et Ramallah ...

Jean Kalman, membre de l’AJCF depuis plus de 20 ans, s’est rendu dans les Territoires palestiniens en octobre 2011, voyage avec un esprit ouvert, seul, à la rencontre du pays et de ses habitants.
Il nous livre la chronique de son périple, la vie quotidienne des gens simples et confiants qu’il a rencontrés, en dehors des circuits organisés classiques.


En 2009, lors de mon premier séjour en Israël j’avais tenté de me rendre à Tubas, en Cisjordanie pour y rencontrer un membre de la principale organisation d’hospitalité de l’ère Internet (Couchsurfing.org). Ce fut un échec car j’avais pensé pouvoir entrer par un check-point proche de la ville de Afula le jour de l’indépendance (Yom Hatsmaout).

Cet automne, ayant retenu la leçon, j’ai profité de mon second séjour en Israël pour prendre un car pour Ramallah depuis la porte de Damas, puis un second car pour Naplouse. Au terme d’un voyage de 2 heures et demie je me suis retrouvé dans une ville dont j’ignorais la langue, la culture et la topographie mais avec le numéro de portable d’un autre Couchsurfer qui m’avait promis de m’aider.

Après le traditionnel sandwich aux falafels et à la salade dans un petit restaurant du centre ville j’appelle mon ami sur son portable et il ne tarde pas à venir à ma rescousse. Une visite des souks, des bains turcs, du magasin d’un marchand d’épices me permet de rencontrer un petit groupe de Français qui, eux, étaient venus dans le cadre du jumelage entre Lille et Naplouse. Ils me confient leurs difficultés à convaincre les Lillois à venir jusque-là et l’un de leurs projets consistait à mettre sur pied un échange entre une équipe de football de Naplouse et une équipe de jeunes Chtimis. Dans leurs conversations ils manifestaient un intérêt particulier pour les destructions dues aux tanks israéliens, pour les photos des martyrs affichées ici et là et pour les implantations israéliennes visibles sur les hauteurs. Quelques membres du groupe allaient se rendre le lendemain à Jénine pour se faire expliquer ce qui s’y était passé.

Nous nous sommes retrouvés au Centre culturel français de Naplouse, lieu de convergence tout trouvé pour des francophones. Une petite bibliothèque avec des ouvrages de référence (dictionnaires, encyclopédies...), quelques romans et revues haut de gamme mais pas d’ouvrages sur le Moyen Orient, ni presse, ni littérature populaire. Une exposition de photos de victimes de la guerre de Gaza. Et bien évidemment rien en anglais, pourtant la langue étrangère la plus courante dans la région. Heureusement l’accès à Internet permet d’ouvrir un hublot vers l’extérieur. C’est ainsi que se manifeste la présence française dans cette partie du monde.

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Naplouse le centre ville

L’un des responsables palestiniens du Centre m’invite à regarder avec lui la vidéo de l’exécution de Kadhafi. Il commente. Le dictateur de Tripoli n’a pas fait de cadeaux aux Palestiniens qui avaient trouvé refuge dans son pays lorsqu’à la suite des accords d’Oslo, il les a expulsés de Lybie. Nous en venons aussi à parler des transports arabes. Confiés lors du mandat britannique à telle ou telle famille palestinienne, les différents trajets sont restés l’objet d’un véritable monopole.
Mon ami m’indique un hôtel premier prix où pour 100 shekels (environ 20 euros) j’avais droit à un lit dans une chambre-dortoir et à des sanitaires communs rudimentaires. L’ambiance est bon enfant ; à plusieurs reprises, le patron m’offre un verre de thé et m’invite à me joindre à une partie de cartes. Je me contente de regarder Al Jeezira à la télévision. De retour de son travail, l’employé palestinien avec lequel je partage ma chambre déroula son tapis de prière et après une courte conversation amicale avec moi il fit sa prière. Pas question pour un non-musulman d’entrer dans une mosquée. C’était donc l’occasion d’être à proximité d’un musulman en prière.

La nuit tombée, mon ami palestinien me propose d’aller faire un tour dans un parc public et d’y retrouver quelques-uns de ses amis. A un moment, un peu gêné, il traduit la question que posait l’un de ses camarades : il voulait savoir si j’étais chrétien. J’essaye d’expliquer mon intérêt pour l’Islam à partir des difficultés à vivre ensemble que j’avais connues lors de la Guerre d’Algérie et l’un des jeunes Palestiniens me demanda si elle était finie... J’avais dit à mon ami que je m’en remettais à lui pour qu’il me dise quoi voir et quoi faire et lorsqu’il me proposa d’aller cueillir les olives j’acceptais volontiers.

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Récolte des olives dans les environs de Naplouse

Le lendemain, peu après 4 h du matin les hauts-parleurs des mosquées voisines font retentir l’appel à la prière. Le Palestinien avec qui je partage ma chambre ne se lève pas. J’essaye de me rendormir et à 8 heures du matin je retrouve un jeune qui devait me guider toute la journée. Je découvre la course aux taxis dans le sous-sol d’un centre commercial très moderne, inachevé. Tout le monde se précipite sur les taxis jaunes au fur et à mesure qu’ils reviennent d’une course précédente. J’expérimente ensuite la conduite à la palestinienne, très sportive, les ceintures de sécurité restant accrochées aux dossiers du véhicule. "Tellement de choses peuvent nous arriver, m’explique-t-on, que l’usage de la ceinture paraît bien futile." Après un premier arrêt sur l’une des hauteurs entourant Naplouse et où l’Allemagne avait construit une université flambant neuve, nous prenons un minibus qui s’éloigne de la ville et emprunte sans encombre des routes sous contrôle israélien. A un moment j’aperçois un drapeau palestinien avec un rajout rouge en dessous. Je demande ce qu’il représente. C’est le drapeau du Fatah. Mon interlocuteur me décrit aussi le drapeau du Hamas et me dit son souhait de voir un jour la Palestine devenir la Palestine du peuple palestinien et non plus celle des organisations qui prétendent la régenter.

Arrivés près d’un petit village nous prenons un chemin jusqu’à une oliveraie où sont déjà à l’œuvre la mère et la tante de mon accompagnateur ainsi que deux ou trois jeunes. Présentations, salutations. Ce sera la seule occasion que j’aurai de parler (en anglais) avec une femme et de lui serrer la main. Je prends des photos en faisant attention d’éviter les visages des femmes. Les jeunes au contraire me demandent de les photographier. Je me rendrai compte plus tard que les marchands de produits électroniques ne vendent pas d’appareils photo. En revanche je prends toutes les photos que je veux et d’une manière générale je ne suis jamais interpellé ou sollicité par un enfant comme cela avait été le cas dans les ruelles musulmanes de la vieille ville de Jérusalem.

Toutes les heures nous nous arrêtons pour boire et parler un peu et vers 11 heures et 15 heures nous pique-niquons. Pain trempé dans du houmous et différentes préparations le matin ; une sorte de paella l’après-midi. Nous entendons les appels à la prière au loin mais personne ne s’arrête. Le site et l’activité n’ont guère changé depuis la nuit des temps. Seule l’utilisation de bâches en plastique et les téléphones portables nous placent dans la modernité. Pas d’irrigation et la récolte n’est guère abondante. J’apprends que l’huile palestinienne a été largement exportée et qu’il a fallu importer de l’huile italienne pour satisfaire les besoins et en particulier pour alimenter les savonneries de Naplouse.

Le soir je retrouve mon ’guide’ au Centre culturel français pour une projection en français. Hélas ! Le son n’est pas bon et le film est très français. Sur les 15 personnes qui se sont déplacées la moitié partiront avant la fin. Nous terminons la soirée dans une pâtisserie où nous dégustons une spécialité locale au fromage blanc et passons un moment à boire le thé à l’hôtel, où le patron et ses clients poursuivent leur interminable partie de cartes.

Les Lillois m’avaient déconseillé d’aller voir le site samaritain du Mont Garizim qu’ils avaient trouvé purement touristique. Absence d’intérêt pour l’histoire biblique ? J’écoute mon ami palestinien qui appelle un taxi qui me conduit au check-point à l’entrée du village des Shomronim (Samaritains). Je traverse le village et découvre un point de vue impressionnant même si un soldat israélien me demande de ne pas trop m’approcher du Panorama de Joseph. ’Zone militaire !’ Au retour, un guide samaritain propose de me faire visiter le site où se trouvent les ruines d’une basilique byzantine et la mosquée. Le petit musée des Samaritains est ouvert. La jeune femme à l’accueil me propose d’appeler le Cohen qui arrivera un quart d’heure plus tard et me lira le début du Pentateuque selon la cantillation juive ordinaire puis à la manière des Samaritains. L’alphabet est un alphabet hébreu primitif. La mezouza que l’on place sur le montant des portes des maisons juives est ici une plaque monumentale que l’on met au dessus de la porte. Nous sommes les vrais Israélites, m’explique le Cohen, et c’est sur le Mont Garizim qu’Adam a rencontré Ève, que Noé a fait un sacrifice après le Déluge et qu’a eu lieu la Ligature d’Isaac.

Un tableau représente le Mont Garizim et le sommet le plus proche le Mont Eval qui le surplombe de 60 mètres. Mais le Mont Garizim est couvert de végétation tandis que le Mont Eval est aride. Le premier est donc le lieu des Justes tandis que l’autre est un lieu de malédiction. La concurrence entre les différentes cimes est fréquente dans la région. J’ignorais que Tel Dan dans le Golan avait été aussi en concurrence avec le Mont Sion. L’évangile de Jean croyait s’en tirer à bon compte en faisant dire à Jésus que le temps n’était plus d’adorer à Jérusalem ou au Mont Garizim et qu’il était désormais possible d’adorer en esprit et en vérité. "C’est très beau, me confiait un théologien dominicain, mais ce n’est certainement pas sur de telles bases que l’on édifie une religion." Et, de fait, dans cette région du globe tout particulièrement, il faut choisir son camp. Tout au plus peut-on essayer de faire entendre aux siens que tout n’est pas négatif chez l’adversaire.

Après avoir retraversé le check-point puis repris un taxi, je retrouve mon ami qui me fait rapidement découvrir le centre éducatif Project Hope, en face du Centre culturel français. Initiative des Canadiens il dispose d’un site. La manière dont est présenté l’objectif de Project Hope est assez bien résumé par la phrase : "Their mission is to provide normal activities for young people living in an abnormal situation". Proposer des activités normales pour des jeunes qui vivent dans des conditions anormales. Avec l’ambiguïté difficilement évitable de toute sollicitation pour une cause humanitaire. Il faut mettre l’accent sur les problèmes venant de l’extérieur pour émouvoir le donateur potentiel...

Après avoir remercié une dernière fois mon ami de Naplouse pour tous les services qu’il m’avait rendus, je reprends le bus pour Ramallah. Le jeune professeur palestinien qui devait m’accueillir étant retenu par une réunion imprévue, je me promène au centre de la ville et aux alentours de la Moukata. Des édifices ultra-modernes jouxtent des bâtiments en très mauvais état et des espaces encombrés de détritus. En plusieurs endroits est rappelée la récente revendication de l’Autorité palestinienne : devenir le 194ème État représenté à l’ONU. Mais sur la place je ne vois que quelques dizaines de drapeaux. Ceux des pays de la Conférence islamique ? La revendication du droit au retour est présentée sous la forme d’une carte postale rédigée ainsi (en arabe et en anglais) : 63 ans après la Nakba - Cher Haïfa - Nous revenons - Signé un réfugié palestinien (le 15/5/2011).

A 17 h je fais la connaissance du jeune enseignant avec qui j’étais entré en contact. Il s’est marié il y a peu mais se retourne sur une femme non voilée en me confiant qu’il n’est pas insensible au charme féminin. Il est vrai que rares sont les femmes qui ne portent pas le voile. Mais, bien pire est l’habitude que l’on prend de ne jamais croiser le regard d’une femme et de ne jamais lui adresser la parole. Certes, en France, la mixité n’est devenue la règle qu’après 68, mais la séparation des sexes n’a jamais pris ce caractère extrême. De même, les femmes voilées ne sont pas rares en France mais leur état ne leur enlève pas la parole, c’est même plutôt le contraire. Enfin, je restais perplexe en découvrant les tenues particulièrement sexy qu’affichaient des mannequins (inanimés !) devant des boutiques de mode.

Hôtel bon marché en centre ville. La Place des Lions où nous rejoint un second ami. Café arabe, où une clientèle exclusivement masculine discute, joue ou fume le narguilé. Nous sommes rejoints par un troisième jeune Palestinien. Discussion très détendue sur ce qu’il est possible de faire en France et les difficultés du vivre-ensemble au Proche-Orient. Je crois cependant discerner un leit-motiv. Nous sommes athées, nous ne sommes pas musulmans, nous ne mettons jamais les pieds à la mosquée. Si nous rencontrons un chrétien nous ne faisons pas de différence et nous avons même rencontré un Juif, qui n’était pas sioniste. Bref, les différences sont sans importance ou bien elles ne devraient pas en avoir.

"Comment nous faire entendre ?" poursuivent mes amis. Nous sommes non-violents mais, cela ne marche pas. Je fais allusion à des formes de résistance non-violente, plus efficaces que les paroles ou la violence aveugle. Je parle des conseils de Bourguiba qui reprochait aux Palestiniens leur manque de maturité politique, de la possibilité d’échanger avec des Israéliens en utilisant le logiciel Skype. J’offre de filmer des interviews pour témoigner de ce que vivent les Palestiniens mais aucune suite concrète n’est donnée. J’évoque l’histoire de Wafa Samir Ibrahim al-Biss, une jeune Palestinienne de Gaza qui, à 21 ans, avait tenté de profiter de ce qu’elle était soignée dans un hôpital israélien pour commettre un attentat-suicide (Izzeldin Abuelaish Je ne Haïrai point p.156). J’explique que ce genre de stratégie me semble contre-productif et inacceptable. J’essaye de faire la différence entre un conflit, comme la Seconde Guerre mondiale où l’un des adversaires n’a aucune justification et un conflit plus complexe comme la Guerre d’Algérie. Pour mon interlocuteur, si Wafa avait tenté de commettre un attentat c’est sans doute parce qu’un membre de sa famille avait été tué par l’armée israélienne. « De toute façon les Israéliens sont des occupants et les Palestiniens sont sous occupation ; ce qui légitime leur violence quelle qu’elle soit. »

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Revendication de l’Autorité palestinienne pour être admise à l’ONU

Mes deux premiers interlocuteurs ont dû repartir chez eux mais je continue la conversation dans une brasserie de Ramallah en compagnie de celui qui était arrivé en dernier. Il était convaincu que l’existence de l’État d’Israël était le fruit de la volonté des Américains et des Anglais et il évaluait à 5000 le nombre de Juifs à Jérusalem au début du 20ème siècle. Face à mes réserves, il me dit que chacun a sa vision des choses mais, en fin de soirée, il allume son portable et consulte Wikipedia. Il découvre que les Juifs étaient majoritaires à Jérusalem en 1900 et que les Juifs se sont battus contre les Britanniques. Internet permet de découvrir l’histoire du Proche-Orient en l’absence de sources d’information sur papier. Le Centre culturel français de Ramallah où je me rends le lendemain n’est en effet guère plus prolixe sur le sujet que celui de Naplouse.

Lors de mon retour à Jérusalem, les passagers du bus doivent descendre et faire vérifier leurs bagages et leur identité par une jeune Israélienne d’origine éthiopienne. Le contrôle nous retarde de vingt minutes. Mais ce sera beaucoup plus long au départ de l’aéroport Ben Gourion.

La plupart de mes amis israéliens auxquels je parlai de mon voyage approuvèrent ma démarche. Mais, à deux reprises, j’entendis parler d’assassinat forcé. Ainsi, un ouvrier agricole en est-il venu à assassiner son patron israélien qu’il aimait bien parce que le Hamas avait menacé de tuer ses enfants s’il refusait de commettre le meurtre. La veuve n’avait pas voulu porter plainte, considérant que l’assassin était d’abord une victime. Autre cas, mais sans passage à l’acte : un maçon arabe avait expliqué à la famille pour qui il travaillait qu’il était leur ami mais qu’il n’hésiterait pas à tuer si la vie de ses enfants était en jeu.

A mon retour en France, en consultant le site Couchsurfing j’ai découvert que l’un de mes amis palestinien m’avait décerné un avis favorable : « He is great person who you can highly trust and I consider him as bro to me » C’était bien sûr un motif de satisfaction mais aussi une exigence. Sartre avait affirmé à l’ambassade d’Israël à Paris qu’il était d’autant plus pro-palestinien qu’il était pro-israélien C’est une formule que l’on n’entend plus guère aujourd’hui alors qu’il me semble plus que jamais nécessaire d’écouter les uns et les autres et d’aller au-delà de l’inconciliable opposition entre le fantasme d’un peuple élu et celui d’un peuple martyr.

Jean Kalman
Article paru également sur Massorti.com, publié ici avec l’accord de l’auteur.