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Conseil National 2017 - Allocution du rabbin Yves Boissière

Chers amis,

Au nom des dirigeants de notre communauté le MJLF (Mouvement Juif libéral de France), en particulier de Danielle Cohen sa nouvelle présidente, au nom de mes collègues les rabbins Delphine Horvilleur et Floriane Chinsky, laissez-moi vous dire combien nous sommes heureux d’accueillir en nos murs le Conseil national de l’AJCF. Le dialogue judéo-chrétien fait partie de l’ADN de cette maison ; animé pendant de longues années par Colette Kessler et le rabbin Daniel Farhi, il avait continué sur un mode plus assoupi depuis quelques temps.

Cette rencontre est l’occasion de le revivifier, et de vous dire combien nous sommes fiers de ce lien entre nous ; encore une fois, merci de nous avoir fait l’honneur de nous laisser vous accueillir, ce matin pour vos travaux internes, et cet après-midi pour un temps de rencontre élargi avec les membres de notre communauté. Je veux aussi saluer la pertinence, en termes d’actualité, du thème que vous avez choisi pour structurer notre rencontre, “le sionisme”, et la qualité des intervenants chargé d’en éclaire le contenu : Gil Mihaely et le Père Michel Remaud.

Toute rencontre judéo-chrétienne se place inévitablement sous les lointains mais tutélaires auspices de quelques moments d’histoire, qui ont structuré ce dialogue depuis quelques décennies, et dont la puissance d’inspiration ne s’est pas tarie. Je pense à la Conférence de Seelisberg de 1947 initiée par Jules Isaac, prolongée trois ans plus tard par les Thèses de Bad Schwalbach. Je pense bien sûr au 28 octobre 1965, lorsque le Concile Vatican II vota sa « Déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes », dite Nostra Ætate. Sous l’impulsion de Jean XXIII et du Cardinal Augustin Bea, l’Église abandonnait pour la première fois toute prétention à un magistère exclusif sur les cieux, et se tournant vers les Juifs en son article 4, mettait fin à ce que Jules Isaac avait appelé « l’enseignement du mépris » pour affirmer vouloir « encourager et recommander la connaissance et l’estime mutuelles ».

Sans doute manquait-il, ainsi que l’a exprimé le père Remaud dans un excellent article de la revue Sens [1], certains énoncés explicites dans cette déclaration. Alors même que la convocation de Vatican II était indéniablement due aux événements de la guerre et aux silences de ceux qui présidaient alors aux destinées de l’Église, alors même qu’est exprimée à l’article 4 de cette déclaration Nostra Aetate la déploration des « haines, des persécutions et des manifestations d’antisémitisme », on y cherche en vain une référence explicite à la Shoah. De même, au regard de quelques événements survenus en 1947 et 1948, d’aucuns ayant tout de même noté que le peuple juif avait retrouvé une souveraineté politique sur une terre chère à son coeur, nulle part ne figurait une allusion au lien entre le peuple juif et cette terre, nulle part ne figurait la mention de l’État d’Israël. L’enseignement patristique, enfin, n’était pas davantage abordé ― vos travaux de ce matin ont encore souligné combien les Pères de l’Église ont colporté une littérature où la rhétorique fleurie, superbe à maints égards, a pu faire bon ménage avec un anti-judaïsme des bas-fonds, dont les images ont fondé le socle efficace de siècles subséquents d’enseignement du mépris. Nous savons gré à un groupe pionnier, qui se réunit tous les mois dans les locaux de la revue Sens sous la houlette du Pasteur Alain Massini, d’Élisabeth Martin, de Bruno Charmet et de Jacqueline Cuche, de tenir des groupes d’étude pour déconstruire ces discours.

En ce qui concerne la Shoah, mais aussi Israël, beaucoup d’actes et de paroles bienheureuses furent posées par la suite. De nombreuses conférences épiscopales nationales ont abordé ces sujets, en France notamment. La Déclaration de repentance des évêques français, en septembre 1997 à Drancy, a fait date, tout comme la reconnaissance officielle de l’État d’Israël par le Vatican en décembre 1993, puis la visite de Jean-Paul II en Israël en mars 2000 ― un geste qu’une actualité postérieure ― la nôtre ― rend finalement encore plus net et audacieux, au regard du constant travail de dénégation accompli par l’Unesco, pour qui l’histoire juive et chrétienne du lieu ne mérite aucune autre mention qu’une terminologie arabo-musulmane postérieure d’un millénaire… Mentionnons enfin, parmi les grands textes « de conscience », la toute récente « Déclaration pour le jubilé de fraternité à venir » remise par le Grand rabbin de France, Haïm Korsia, à l’archevêque de Paris, Mgr André Vingt-Trois.

Concernant la relation du peuple juif à la terre d’Israël, sa souveraineté politique dans un État reconnu de plein droit, l’État d’Israël, il semble que la conscience chrétienne soit davantage à la peine. À tout le moins : une certaine conscience. Non point celle, engagée, de nombreux acteurs post-Vatican II, mais celle d’une culture plus récente, sans doute influencée par les échos, plus ou moins biaisés, du conflit israélo-palestinien. Nombreux ont été, ce matin encore, les témoignages de ce que ― lorsque vous organisez, localement ou de manière plus large, des rencontres autour de ce thème, qu’il s’agisse du sionisme ou de l’État d’Israël aujourd’hui ― les passions, les tensions voire les oppositions se font vives, y compris au sein même des associations judéo-chrétiennes, sans parler des pressions externes dont vous avez parfois à connaître.

Si l’on prend l’histoire au long cours, peut-être invoquera-t-on une théologie chrétienne millénaire, qui avait fait de la dispersion du peuple juif sur la terre le signe de sa réprobation. Il y aurait donc, dans cette théologie pré-Vatican II, la surprise, le choc de voir le peuple juif retrouver une souveraineté politique sur sa terre ― le « sa » étant par ailleurs une donnée à problématiser. En un sens, le peuple juif n’avait jamais vraiment quitté cette terre après la seconde destruction du Temple en 70 de notre ère. Il y eut toujours un filet de peuplement continu, sans parler d’un languissement continu, liturgisé dans les diaspora et chanté par les poètes tels Yehudah Halevi. Mais il y eut tout de même, dans la culture européenne, un choc du retour des Juifs sur cette terre, et un choc encore plus grand lorsque la version politique du sionisme trouva sa traduction, à la faveur du droit international, par un État bâti sur le modèle des États-nations européens.

Certes, il y eut des réflexions notables pour penser ce retour en termes théologiques. Il faudra citer ici le texte émis en 1985 par la Curie romaine pour la prédication et la catéchèse, affirmant une certaine continuité entre peuple biblique et le peuple juif moderne : «  L’histoire d’Israël ne finit pas en 70. Elle se poursuivra, en particulier dans une nombreuse Diaspora qui permettra à Israël de porter dans le monde entier le témoignage — souvent héroïque — de sa fidélité au Dieu unique…, tout en conservant le souvenir de la terre des ancêtres au cœur de ses espérances (Seder pascal). Les chrétiens sont invités à comprendre cet attachement religieux, qui plonge ses racines dans la tradition biblique… » [2]

Je veux toutefois affirmer que sur ce sujet ― le retour d’une souveraineté politique du peuple juif sous la forme de l’État d’Israël ―, une seule appréciation en termes théologiques représenterait une limitation réflexive dommageable. Une limitation qui pourrait très bien s’accommoder par ailleurs de l’anti-sionisme ― et dont les « angles morts » sont peut-être l’une des causes du désarroi que vous ressentez parfois.

Il s’agit de reconnaître ici les hétérogénéités de l’histoire ― ce que les orthodoxes au sein du Judaïsme n’aiment pas beaucoup non plus ―, le fait que l’histoire ne soit pas toujours ce pur et triomphant vecteur téléologique qui aboute n’importe qu’elle portion d’histoire avec n’importe quelle autre. Pour le dire avec Borgès, dont je pense toujours à part moi qu’il aurait fait un formidable rabbin : « L’avenir est inévitable, mais il peut ne pas arriver. Dieu aime les intervalles ». Il semble qu’entre le peuple hébreu de la haute saga biblique et la vivante réalité de l’État d’Israël et des Israéliens aujourd’hui, Dieu se soit facétieusement appliqué à en créer quelques-uns.

Les réflexions toujours tranchantes de Yeshayahou Leibowitz, penseur iconoclaste de l’Israël moderne, peuvent ici servir de guide. Leibowitz prenait un malin plaisir à raconter comment un journaliste de la BBC, après avoir interrogé le ban et l’arrière ban du Who’s Who sioniste sur ce qui constituait l’essence-même du sionisme, considérait finalement la définition Leibowitz comme la meilleure. Leibowitz récusait en effet tour à tour les belles et fausses piétés de la vulgate sioniste : celle selon laquelle les Juifs avaient souhaité édifier une société exemplaire (faut-il être juif pour cela ? interrogeait Leibowitz), celle qui mettait en avant l’exaspération de l’exil (alors que, dans maint État dont ils étaient citoyens, nombre de Juifs n’auraient pour rien au monde quitté leur pays), et bien d’autres. Non, concluait Leibowitz, le sionisme tenait en une idée simple : après quelques milliers d’années, les Juifs en avaient simplement eu assez d’être gouvernés par les goyim ! (malgré un préjugé persistant, ce terme ne signifie pas « non juif » mais, ainsi qu’en atteste son usage répété dans la Bible, « peuple », « nation »).

Ici, on demandera : ce désir de prendre son destin national en main en tant que peuple, s’il est l’essence du sionisme, ne va-t-il pas à l’encontre de cette discontinuité de l’histoire que nous cherchons à mettre en avant ?

Un autre facteur, mis en avant également par Leibowitz, écarte de manière plus précise l’inexactitude d’une déduction qui serait purement théologique. Le peuple juif aujourd’hui, affirme Leibowitz ― en le déplorant ― ne peut être pensé en continuité avec le peuple de la Bible : parce qu’autrefois parfaitement identifié comme le peuple de la Torah, « superposable, en quelque sorte, avec une description et une définition purement religieuse, fidéo-pratique », ce peuple ne l’est plus. Et Leibowitz de souligner combien des Juifs au mode de vie opposé, un Juif orthodoxe, un Juif totalement sécularisé, ou même un israélien juif, ont a priori peu de choses en commun. Certainement plus la Torah.

La définition du « peuple juif » est devenue problématique. Avec la tombée des ghettos à la fin du XVIIIème siècle, la modernité avait déjà porté un premier desserrement du lien jusqu’alors indéfectible entre identité et définition religieuse. Offrant une citoyenneté égalitaire à ses citoyens juifs, ouvrant ainsi les trajectoires de l’individu juif à une infinité de modulations possibles ― pouvant aller du surcroît d’orthodoxie à la complète assimilation ―, la moder-nité avait enrichi la problématique de l’identité juive d’un nouvel objet théorique ― objet de questionnement personnel : la judéité.

L’existence de l’État d’Israël a creusé dans cette identité juive la possibilité d’un décalage encore plus grand entre la définition théologico-centrée de l’être juif et la judéité contemporaine. Beaucoup d’Israéliens sont pleinement attachés à la terre d’Israël, ils sont juifs pour la plupart d’entre eux, mais précisément, le fait de vivre en Israël, au sein d’une majorité juive, rend pour beaucoup obsolète le fait d’avoir à cultiver le Judaïsme. Cultiver le Judaïsme serait une nécessité de l’exil. On est loin, ici, du souffle de la Bible.

Quoi qu’il en soit, l’État d’Israël existe, il est d’une immense signification pour l’histoire juive, mais il est tout aussi important de le poser comme un fait politique, appartenant à l’histoire profane. L’État d’Israël est fils des Lumières, et fils du mouvement du droit à l’auto-détermination des peuples, qui au XIXème siècle a embrasé l’Europe. C’est un constant sujet d’étonnement, pour moi, que dans la lutte contre la déligitimation d’Israël, on n’insiste que très rarement sur le fait que l’État d’Israël est avant tout une création du droit international. On s’étourdit de récit biblique, y compris au sein du monde juif, on clame et se délecte des « droits historiques », on invoque « l’héritage ». Ces notions en appellent à l’émotion, sans doute légitime, mais elles ont pour grave défaut de susciter, par symétrie, des subjectivités opposées. On conviendra que laisser la légitimité de l’État d’Israël au sort d’un bras de fer entre subjectivités ne lui rend pas justice. Pourquoi ne pas rappeler, et enseigner que le « foyer national juif », le « Yishouv » puis l’État d’Israël sont nés de traités, autrement dit de l’assentiment international ? Israël contemporain est né de la Déclaration Balfour, de la Conférence de San Remo d’avril 1920 confirmée en août de la même année par le traité de Sèvres ; il est né de la déclaration de l’ONU de 1947, et d’un certain nombre de textes objectifs, indéniables, votés, et l’on ne le dit pas assez. À trop vouloir faire place à l’héritage, on minimise la légitimité du vote. Je ne suis pas certain qu’il s’agisse d’une stratégie gagnante.

À trop encenser les continuités de l’héritage et les nobles effluves bibliques, par contre, il est patent qu’Israël se retrouve trop facilement et trop souvent gommé, « pastellisé » sous la magnification de la « Terre sainte ». De sacro-saints tour-opérateurs ne s’en privent pas, vendant par charters et par bus entiers un sacro-saint fantasme : la « Terre Sainte », où sont rejoués les pas du Christ, quelque Mont Tabor ou autre traversée des eaux sur le lac de Tibériade, à la limite quelque attendrissant muezzin, mais sans jamais croiser un israélien et que n’apparaisse la réalité politique d’Israël, ce pays vibrionnant de jeunesse, de créativité écono-mique et de vraies poches où prospère le vivre-ensemble. Le tropisme théo-logique, ici, dénie sciemment la réalité. Non, Israël n’est plus ce pays de l’« ecce homo », des toges et de l’eschatologie, il est cet État moderne, dont la créativité époustouflante dans tous les domaines, comme l’irrigation intelligente par goutte-à-goutte, exsude aussi la générosité, en soignant par exemple gratuitement dans ses hôpitaux les blessés du conflit syrien.

Enfin, s’il est un danger à se restreindre à une compréhension exclusivement théologique de l’existence de l’État d’Israël ― j’en terminerai là ―, c’est la lecture cadastrale de la Bible. Cette lecture, qui souhaiterait prétendre à une continuité de l’histoire avec le peuple biblique, et faire de la société israélienne l’héritière directe de la Bible, est totalement battue en brèche, pour commencer, par les faits. Par une belle ironie du Dieu borgésien des intervalles, le gros du peuplement de la société israélienne est aujourd’hui installé dans le « Mishor », la région de la Plaine côtière, qui n’était nullement le lieu de résidence du peuple hébreu de la Bible, mais bel et bien celui des Philistins. De manière converse, le peuplement originel des hébreux, que les historiens situent sur les plateaux de Judée-Samarie, sont bel et bien ceux aujourd’hui de l’entité palestinienne et de la Cisjordanie.

Cette lecture cadastrale a toujours une fâcheuse facilité à se « messianiser », et l’on rappellera ici simplement ― sans développer ― combien la combinaison du politique et du messianisme est synonyme de destruction de toute pensée rationnelle, prélude à la violence et à de véritables destructions. Isaac Rabin, paix à son âme, en a fait les frais.

Aussi, j’insiste : si la relation des Juifs à l’État d’Israël est problématique aux yeux de certaines parties du monde chrétien, il faut, à côté de la théologie ― je ne voudrais pas écarter totalement cette piste ― travailler ce que l’on nomme dans la tradition juive « ahavat Israël », « l’amour pour Israël et la chose juive », dans une dimension également profane ― dont l’acceptation est peut-être le signe d’un vraie foi. La compréhension d’Israël en tant que communauté, en tant que Nation et aujourd’hui en tant qu’État, ne se joue pas uniquement à la verticale de la notion d’Alliance.

Elle se jouera largement, je pense, par la multiplication de voyages bien concrets, surtout avec des jeunes, pour aller à la rencontre des Israéliens d’aujourd’hui, pour leur montrer et leur faire aimer la réalité vivante de l’État d’Israël.

Dans cette perspective, que vous partagez et qu’aujourd’hui vous partagez avec nous, je veux encore saluer le travail que vous accomplissez. Faire aimer Israël, avec rigueur et avec passion, déminer les clichés qui constamment biaisent les représentations vous placent, pour le coup, en continuité avec la tradition prophétique : la passion d’une vérité porteuse de paix !

Yann BOISSIÈRE
Rabbin du Mouvement Juif libéral de France

[1Sens n° 409 (Novembre-Décembre 2016), p. 501-514 [NDLR]

[2« Notes pour une correcte présentation des Juifs et du Judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l’Église catholique », § VI, 1 [cf. Sens n° 103, août 1985 p. 254-255] [NDLR]