Accueil > AJCF Nationale > Assemblées générales de l’AJCF > 2015 Annecy > Assemblée Générale de l’AJCF à Annecy : allocution d’ouverture de Jacqueline Cuche

Assemblée Générale de l’AJCF à Annecy : allocution d’ouverture de Jacqueline Cuche

Chers amis,
Vous ne m’en voudrez pas, j’en suis sûre, si je commence par remercier d’abord très chaleureusement le groupe d’Annecy, qui nous accueille, et surtout sa présidente Éliane Ventre, qui s’est consacrée à la préparation de ces deux journées avec tant de passion, d’intelligence et de générosité. Et merci à vous tous, qui nous faites la joie d’être venus nombreux à cette Assemblée Générale.
Comme le programme en est particulièrement dense et riche, je vais tâcher de ne pas être trop longue. C’est pourquoi, je ne reviendrai pas trop sur l’année qui vient de s’écouler, puisque Bruno Charmet le fera dans son rapport moral, si ce n’est pour vous faire part de quelques réflexions sur cette année d’exercice, qui fut pour moi ma première année de présidence, et des attentes et souhaits qu’elle m’a inspirés pour celle qui va commencer.

Je voudrais d’abord vous dire le plaisir que j’ai à revoir quelques visages connus mais aussi celui d’en découvrir de nombreux autres. Nos Assemblées Générales sont des temps privilégiés de rencontres et d’échanges. Elles nous permettent aussi d’établir plus de liens entre le siège national et les groupes locaux. Comme je l’ai déjà dit à l’une ou l’autre occasion, je désire vivement voir ces liens se renforcer, c’est pourquoi je suis heureuse de vous voir si nombreux aujourd’hui, même si je sais que c’est sans doute à Éliane que nous le devons, au programme si attirant qu’elle et son équipe nous ont préparé pour ces deux jours et à l’efficacité de son organisation. D’autres occasions, d’autres moyens nous permettent de renforcer nos liens : notre revue Sens , le site, la newsletter, les informations que nous pouvons échanger par mail : à ce sujet puisque les agendas des groupes ne figurent plus dans Sens, il serait bon que vous envoyiez au webmaster vos programmes annuels d’activités dès qu’ils sont prêts pour qu’ils soient placés sur le site, ainsi que toutes les informations que vous trouverez bon de diffuser. C’est un excellent moyen de nous aider à connaître et à partager ce que vivent les uns et les autres, de nous donner des idées, de nous stimuler aussi et de faire disparaître ce sentiment d’éloignement et même d’abandon que ressentent parfois les groupes de province par rapport au siège national. Sachez en outre que je serai toujours heureuse d’aller rendre visite aux groupes qui le souhaiteraient et ferai toujours l’impossible pour répondre à leur invitation.

Nous avons besoin de nous soutenir les uns les autres, car il n’est pas toujours facile de faire vivre cette Amitié Judéo-chrétienne dans laquelle nous nous sommes engagés ; elle est souvent bien mal comprise de nos communautés d’appartenance, des milieux où nous évoluons, du monde qui nous entoure. Pourtant elle est plus que jamais nécessaire. L’année d’exercice qui vient de s’écouler en est la triste preuve : entre la guerre de Gaza en juillet dernier et les mois derniers marqués par les horribles attentats de janvier, le nombre des agressions antisémites a doublé par rapport à l’année précédente. Et le combat contre l’antisémitisme que Jules Isaac et les autres fondateurs de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France ont initié, il y aura bientôt 70 ans, est toujours d’actualité.

Mais l’est toujours aussi celui contre l’antijudaïsme chrétien, pourtant condamné fermement par nos Églises. Il a si longtemps imprégné les esprits des chrétiens qu’il resurgit encore çà et là, dans le commentaire d’une revue chrétienne ou au détour d’une homélie.

L’Amitié Judéo-Chrétienne de France a encore et toujours une mission de veille : « Jérusalem, j’ai mis sur tes murailles des veilleurs », lisons-nous dans Isaïe (62, 6), et plus tôt, « veilleur, où en est la nuit ? » (Is 21, 11). Les membres chrétiens de l’AJCF, en particulier, ont cette mission de veilleurs, pour veiller sur Israël, prendre sa défense quand c’est nécessaire, rétablir la vérité et être présents à ses côtés dans les temps d’épreuve, dans la nuit de l’antisémitisme ou du mépris des juifs. Et je sais que vous êtes nombreux à veiller ainsi auprès d’eux et à incarner cette amitié.

Mais l’amitié, au sein de l’AJCF, n’est pas à sens unique, et c’est ce qui fait qu’elle est vraie et mérite son nom : elle est réciproque, et je dois dire combien j’ai été touchée par les messages que j’ai reçus d’amis juifs nous disant leur tristesse et leur compassion, leur solidarité face aux souffrances et aux persécutions que subissent tant de chrétiens au Proche-Orient, en Afrique ou ailleurs. Je sais qu’ils sont nombreux à réagir ainsi. Outre l’envoi aux chrétiens de messages d’amitié, qui leur font si chaud au cœur, en plusieurs lieux de France des juifs se sont mobilisés concrètement pour dire leur solidarité. Il y a eu les protestations du CRIF auprès de la société chargée de la publicité dans les métros de la RATP lorsque furent censurés les mots « au profit des chrétiens d’orient » sur l’annonce du concert des « Prêtres ». Lundi dernier, un grand concert de solidarité avec les chrétiens et Yézidis d’Irak, soutenu par toutes sortes d’institutions de la région, avait lieu à Bordeaux, à l’initiative d’un membre juif du groupe local d’AJCF que j’avais connu jadis à Strasbourg, pour financer la création à Erbil d’un Jardin d’enfants. Oui, cette Amitié Judéo-Chrétienne n’est pas un vain mot. Peut-être le temps d’épreuve dans lequel les chrétiens de nombreux pays sont entrés à leur tour nous offre-t-il au moins la consolation de pouvoir le constater et goûter les fruits de cette amitié.

Je disais que le combat contre l’antisémitisme et l’antijudaïsme est toujours nécessaire. Vos groupes s’y emploient régulièrement, car c’est là, sur le terrain, dans les relations quotidiennes, dans les situations que vous vivez dans vos villes et vos régions que se fait l’essentiel de l’action de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France. Elle ne serait rien sans vous, peut-être de belles paroles venant du siège national, indispensables, bien sûr, dans des temps de crise, mais sans emprise durable sur la réalité. Cette action de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, nous avons aussi, depuis quelques années la joie de la voir se déployer avec efficacité et fécondité grâce aux sessions qui se sont déroulées à trois reprises dans l’ouest de la France, à l’initiative de Thierry Colombié, qui a su très vite constituer autour de lui des équipes solides et dévouées et accomplir avec elles un magnifique travail. Nombreux sont ceux, chrétiens et juifs des régions de Nantes, Rennes, Angers, qui en ont été touchés et souhaitent continuer à transmettre ce qu’ils ont découvert. Cette passion de la transmission, et ce désir qui habite Thierry de toucher les jeunes particulièrement, vous aurez l’occasion d’en entendre bientôt parler. Sachez seulement que la prochaine session de découverte du judaïsme qu’il est en train de monter, avec une petite équipe, aura lieu en juillet 2016, dans le centre de la France, à Paray-le-Monial, un lieu de pèlerinage catholique où se retrouvent chaque année, et surtout chaque été, des milliers de jeunes attirés par le mouvement de l’Emmanuel, un milieu de catholiques fervents, certes, mais où la relation au judaïsme n’a pas l’habitude d’être très présente et que Thierry, et avec lui toute l’AJCF, espère toucher. Parmi tous ces jeunes, un grand nombre participera aussi aux JMJ, les Journées Mondiales de la Jeunesse, qui se dérouleront le mois suivant à Cracovie, avec certainement une visite d’Auschwitz. Il sera d’autant plus important de pouvoir par notre session les aider à se préparer, de façon juste, à cette rencontre avec la Shoah.

Vous recevrez le moment venu de plus amples informations sur la session de Paray-le-Monial, qui nous concerne nous aussi puisqu’en même temps se dérouleront des temps d’approfondissement et de réflexion pour le public habituel de nos sessions. En tout cas sachez que dès la rentrée nous aurons à soutenir ce projet, le diffuser, y inviter autour de nous jeunes et moins jeunes et si possible y participer nous-mêmes.

Dans la petite équipe qui entoure Thierry pour préparer la session 2016 se trouve Richard Prasquier. Le soutien qu’il apporte une fois de plus à notre action est vraiment remarquable et nous touche beaucoup. C’est pourquoi, vous le savez, nous semble tout à fait justifié, et plus que jamais, l’attribution du prix annuel de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France qui lui sera remis le 15 octobre prochain, au Collège des Bernardins. Retenez bien cette date, ce sera une fois de plus, un temps fort et nous commencerons ainsi en beauté l’année 2015-2016.

Il est un autre temps fort, un autre événement assez exceptionnel, celui-là, que j’aimerais vous annoncer et qui aura lieu un peu plus tard, le jeudi 5 novembre, dans les locaux du centre communautaire de Neuilly, qu’avec grande générosité nous ouvrira son rabbin, Mickaël Azoulay. Il s’agira d’une soirée consacrée à Etty Hillesum et à ses écrits, à propos desquels nous aurons le grand plaisir d’écouter dialoguer deux femmes de valeur : Karima Berger, présidente de l’Association des Écrivains croyants, et Catherine Chalier, membre elle aussi de cette association. Catherine Chalier est une philosophe bien connue de vous tous, Karima Berger l’est certainement bien moins. Musulmane de spiritualité soufie, elle a écrit de nombreux ouvrages, dont le dernier, Les Attentives, publié en 2014 chez Albin Michel, est un dialogue qu’elle inaugure, 70 ans plus tard, avec celle qu’elle appelle sa « sœur juive », Etty Hillesum. Ce livre est de toute beauté, extrêmement touchant, et si j’ai pris l’initiative d’inviter Karima Berger à venir nous parler, en même temps que Catherine Chalier (toutes deux se connaissent bien et s’apprécient), c’est parce que dans notre société si menacée par les peurs, les divisions et les tentations de rejet et de haine, il me semble essentiel de faire entendre des voix musulmanes de cette qualité et d’entendre dialoguer deux femmes, une juive et une musulmane, porteuses de messages de fraternité et d’ouverture à l’autre, parce qu’habitées toutes deux par la même quête de l’Autre (avec un grand A !).

Sans doute vous rappelez-vous que Paul Thibaud, notre avant-dernier Président, avait souhaité une modification des statuts de l’AJCF et fait introduire dans leur Article 2, comme faisant partie des tâches de l’AJCF, ceci : « que Juifs et chrétiens aident, par une présence civique et spirituelle, la société moderne à s’orienter ». Je dois avouer que cet ajout m’avait d’abord paru un peu prétentieux. Aujourd’hui, je pense que Paul Thibaut avait raison. Notre société est plus que jamais désorientée, et nous ne pouvons, nous de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, nous en désintéresser, faire comme si seules nous concernaient les relations entre Juifs et chrétiens et que nous n’ayons rien à dire sur le reste du monde. L’approfondissement des relations entre juifs et chrétiens, de notre dialogue, doit rester et restera notre objectif prioritaire, notre souci permanent, et nous ne cessons d’y travailler, vous dans vos groupes, le siège dans ses prises de position, l’essentiel de ses décisions. Un travail de relation mais aussi de réflexion. Vous vous rappelez que sous la présidence de Florence Taubmann un petit groupe avait longuement travaillé sur la traduction du mot grec « oi Judaioi », dans l’évangile de Jean, que l’on traduisait habituellement par « les juifs », entraînant une généralisation sans nuances et souvent négative de tout le peuple juif, et que les résultats de leurs travaux avaient été pris en compte par les traducteurs de la nouvelle TOB. Depuis la rentrée, un nouveau groupe de travail s’est mis en place, pour une réflexion théologique approfondie, dont vous parlera tout à l’heure notre vice-président Alain Massini. L’AJCF contribue vraiment à l’avancée du dialogue en France. Je crois qu’il nous faut davantage en être conscient et le faire savoir. Mais je pense que cela ne suffit pas, et qu’il manquerait quelque chose si nous en restions toujours à nos seules relations judéo-chrétiennes, ou plutôt si elles nous empêchaient de regarder au-delà. Vous connaissez tous la phrase célèbre de Saint-Exupéry : « S’aimer, c’est regarder ensemble dans la même direction ». Je suis persuadée qu’une amitié n’est vraie et profonde que si elle est féconde, non seulement pour les deux partenaires, mais pour ceux qui les entourent, si elle est cause de bénédictions pour le monde. C’est pourquoi il est important que nous sachions aussi, Juifs et chrétiens, agir ensemble. Nous avons, les uns comme les autres, reçu la mission d’œuvrer dans le monde pour le rendre meilleur. Quel beau témoignage ce serait pour ce monde de nous voir y répondre ensemble ! Peut-être même – il n’est pas interdit de rêver… - le jour viendra-t-il où l’on dira, en nous voyant agir ensemble, ce que les païens disaient des premiers chrétiens : « Voyez comme ils s’aiment ! » C’est sans doute un rêve, mais au moins pourrons-nous démontrer que la haine, la peur, la division, n’ont pas le dernier mot, qu’il est possible de les faire reculer, déjà entre nous, bien sûr (et Dieu sait s’il y en eut entre nous et si les traces en sont encore souvent visibles), mais aussi autour de nous. Alors mettons-nous ensemble au travail avec encore plus de confiance et de détermination, travaillons ensemble à la guérison de notre monde, à son tikoun ! C’est ce que je nous souhaite pour l’année qui s’ouvre devant nous !

Jacqueline Cuche